‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 16 sur 105 · U /^ ^^ BUREAU DE PLACEMENT · texte numérisé non relu

U /^ ^^ BUREAU DE PLACEMENT

La pjlochaine misère dont j'étais menacé et l'air satisfait 25

qu'avait Fabrice, me persuadant encore plus que seg^^pj^ons^^^i^^^

je me déterminai à me mettre dans le service. Là-dessiis

nous sortîmes du cabaret, et mon compatriote me dit :

qui 1 informent de tout ce qui se passe dans les

familles. Il sait où Ton a besoin de valets, il tient un re-

5 gistre exact non seulement des places vacantes, mais même

des bonnes et des mauvaises qualités des maîtres. Enfin

c'est lui qui m'a placé; »

En nous entretenant de la sorte, nous entrâmes dans une petite maison, où nous trouvâmes un homme de cinquante et

lo quelques années, qui écrivait sur une table. Nous le saluâmes assez respectueusement même ; mais, soit qu'il fût fier de son naturel, soit que, n'ayant coutume de voir que des laquais et des cochers, il eût pris l'habitude de recevoir son monde cavalièrement, il ne se leva point ; il se contenta de

15 nous faire une inclination de tête. Il me regarda pourtant avec une attention particulière. Je vis bien qu'il était surpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulût devenir laquais ; il avait plutôt lieu de penser que je venais lui en demander un. Il ne put toutefois douter longtemps

20 de mon intention, puisque Fabrice lui dit d'abord :

'«^ « Seigneur Arias de Londona, vous voulez bien que je vous présente le meilleur de mes amis ? C'est un garçon de famille, que ses malheurs réduisent à la nécessité de servir. Enseignez-lui, de grâce, une bonne condition, et comptez sur

25 ma reconnaissance.

— Messieurs, répondit froidement Arias, voilà comme vous êtes tous, vous autres, avant qu'on vous place : vous faites les plus belles promesses du monde. Etes-vous bien placés,* vous ne vous en souvenez plus.

30 — Comment donc 1 reprit Fabrice, vous plaignez-vous de moi ? N*ai-je pas bien fait les choses ? •

— Vous auriez pu les faire encore mieux, repartit Arias : votre condition vaut un emploi de commis,* et vous m'avez payé comme si je vous eusse mis chez un auteur. »

Je pris alors la parole, et dis au seigneur Arias que, pour lui faire connaître que je n'étais pas un ingrat, je voulais que S la reconnaissance précédât le service. En même temps je tirai de mes poches deux ducats que je lui donnai, avec promesse de n'en pas demeurer là si je me voyais dans une bonne maison.

Il parut content de mes manières. lo

« J'aime, dit-il, qu'on en use de la sorte avec moi." Il y a, continua-t-il, d'excellents postes vacants ; je vais vous les nommer, et vous choisirez celui qui vous plaira. »

En achevant ces paroles, il mit ses lunettes, ouvrit un registre qui était sur la table, tourna quelques feuillets, et com- iS mença de lire dans ces termes :

« Il faut un laquais au capitaine Torbellino,* homme em porté, brutal et fantasque ; il gronde sans cesse, jure, frappe et le plus souvent estropie ses domestiques.

— Passons à un autre, m'écriai-je à ce portrait ; ce capi- 20 taine-là n'est pas de mon goût, m

Ma vivacité fit sourire Arias, qui poursuivit ainsi sa lecture :

(( Dona Manuela de Sandoval, douairière surannée, hargneuse et bizarre, est actuellement sans laquais ; elle n'en a 25 qu'un d'ordinaire, encore ne le peut-elle garder un jour entier. Il y a dans la maison, depuis dix ans, un habit qui sert à tous les valets qui entrent, de quelque taille qu'ils soient : on peut dire qu'ils ne font que l'essayer, et qu'il est encore tout neuf, quoique deux mille laquais l'aient porté. 30 Il manque un valet au docteur Alvar Fanez ; c'est un mé-

decin-chimiste. Il nourrit bien ses domestiques, les entretient proprement, lem* donne même de gros gages ; mais il fait sur eux Tépreuve de ses remèdes. Il y a souvent des places de laquais à remplir chez cet homme-là. 5 — Oh ! je le crois bien, interrompit Fabrice en riant. Vive Dieu 1 vous nous enseignez là de bonnes conditions î

— Patience, dit Arias de Londona : nous ne sommes pas au bout : il y a de quoi vous contenter. »

Là-dessus il continua de lire de cette sorte : lo H Dona Alfonsa de Solis, vieille dévote, qui passe les deux tiers de sa journée dans Téglise, et veut que son valet y soit toujours auprès d'elle, n'a point de laquais depuis trois semaines. Le licencié Sédillo, vieux chanoine du chapitre de cette ville, chassa hier au soir son valet . . . 15 — Halte-là, seigneur Arias de Londona, s'écria Fabrice en cet endroit, nous nous en tenons à * ce dernier poste. Le licencié Sédillo est des amis de mon maître, et je le connais parfaitement. Je sais qu'il a pour gouvernante ' une vieille béate qu'on nomme la dame Jacinte, et qui dispose de tout ' 20 chez lui. C'est une des meilleures maisons de Valladolid. On y vit doucement et l'on y fait très bonne chère. D'ailleurs, le chanoine est un homme infirme, un vieux goutteux qui fera bientôt son testament : il y a un legs * à espérer. La charmante perspective pour un valet ! Gil Bias, ajouta-t-il 25 en se tournant de mon côté, ne perdons point de temps, mon ami ; allons tout à l'heure chez le licencié. Je veux te présenter moi-même et te servir de répondant. »

A ces mots, de crainte de manquer une si belle occasion,

nous prîmes brusquement congé du seigneur Arias, qui m'as-

30 sura, pour mon argent, que, si cette condition m'échappait,

je pouvais compter qu'il m'en ferait trouver une aussi bonne.

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