‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 22 sur 105 · LE DOCTEUR CUCHILLO · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR CUCHILLO

Le lendemain, dès que j'eus dîné, je repris mon habit de substitut * et me remis en campagne. Je visitai plusieurs malades, et je les traitai tous de la même manière, bien qu'ils 25 eussent des maux différents. Jusque-là, les choses s'étaient passées sans bruit et personne, grâces au ciel, ne s'était encore révolté contre mes ordonnances ; mais, quelgije ex-

W^cellente que soit la pratique * d'un médecin, elle ne saurait manquer de censeurs ni d'envieux. J'entrai chez un marchand épicier qui avait un fils hydropique. J'y trouvai un petit médecin brun, qu'on nommait le docteur Cuchillo, et qu'un parent âv^ maître de la maison venait d'amener pour 5 voir le maladfeVj^ fis de profondes révérences à tout le monde et partroulièrement au personnage que je jugeai qu'on avait appelé pour le consulter sur la maladie dont il s'agissait. Il me salua d'un air grave; puis, m'ayant envisagé quelques moments avec beaucoup d'attention : 10

(( Seigneur docteur, me dit-il, je vous prie d'excuser ma curiosité : je croyais connaître tous les médecins de Valladolid, mes confrères, et cependant je vous avoue que vos traits me sont inconnus. li faut que depuis très peu de temps vous soyez venu vous établir dans cette ville. » 15

Je répondis que j'étais un jeune praticien, et que je ne travaillais encore que sous les auspices du docteur Sangrado.

« Je vous félicite, reprit-il poliment, d'avoir embrassé la méthode d'un si grand homme. Je ne doute point que vous ne soyez déjà très habile, quoique vous paraissiez bien 20 jeune. »

Il dit cela d'un air si naturel, que je ne savais s'il s'était moqué de moi ; et je rêvais à ce que je devais lui répliquer, lorsque l'épicier, prenant ce moment pour parler, nous dit :

« Messieurs, je suis persuadé que vous savez parfaitement 25 l'un et l'autre l'art de la médecine : examinez, s'il vous plaît, mon fils, et ordonnez ce que vous jugerez à propos qu'on fasse pour le guérir. )> ^ Là-dessus, le petit médecin se mit à observer le malade I et me demanda de quelle manière je pensais qu'on dût le 30 traiter.

(( Je suis d'avis, répondis-je, qu'on le saigne tous les jours, et qu'on lui fasse boire de Feau chaude abondamment.»

A ces paroles, le petit médecin me dit en souriant d'un air plein de malice :

5 (( Et vous croyez que ces remèdes lui sauveront la vie ? »

— N'en doutez pas, m'écriai-je d'un ton ferme ; vous verrez le malade guérir à vue d'œil ; ils doivent produire cet effet, puisque ce sont des spécifiques contre toutes les maladies. Demandez au seigneur Sangrado 1

lo — Sur ce pied-là,* reprit-il, Celse a grand tort d'assurer que, pour guérir plus facilement im hydropique, il est à propos ' de lui faire souffrir la soif et la faim.

— Oh I Celse, lui repartis-je, n'est pas mon oracle ; il se trompait comme un autre ; et quelquefois je me sais bon gré *

15 d'aller contre ses opinions ; je m'en trouve fort bien.

— Je reconnais à vos discours, me dit Cuchillo, la pratique sûre et satisfaisante dont le docteur Sangrado veut insinuer la méthode aux jeunes praticiens. La saignée et la boisson sont sa méthode universelle. Je ne suis pas surpris

20 si tant d'honnêtes gens périssent entre ses mains. . . .

— N'en venons point aux invectives, interrompis-je assez brusquement : un homme de votre profession a bonne grâce, vraiment, de faire de pareils reproches 1 Allez, allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire boire de l'eau

25 chaude, on envoie bien des malades en l'autre monde ; et

vous en avez peut-être vous-même expédié plus qu'un autre.

Si vous en voulez au seigneur Sangrado, écrivez contre lui ;

il vous répondra, et nous verrons de quel côté seront les

rieurs.

30 — Par saint Jacques et par saint Denis ! interrompit-il à

son tour avec emportement, vous ne connaissez guère le

docteur Cuchillo. Sachez, mon ami, que j*ai bec et ongles, * et que je ne crains nullement Sangrado, qui, malgré sa présomption et sa vanité, n*est qu'un original. » '

La figure du petit médecin me mit en colère. Je lui répliquai avec aigreur ; il me repartit de la même sorte, et bien- 5 tôt nous en vînmes aux gourmades. Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing et de nous arracher Tun à l'autre une poignée de cheveux avant que Tépicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en furent venus à bout, * ils me payèrent ma visite et retinrent njon anta- lo goniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.

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