‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 23 sur 105 · GIL BLAS RENONCE A LA MEDECINE · texte numérisé non relu

GIL BLAS RENONCE A LA MEDECINE

Nous continuâmes à travailler sur nouveaux frais,* et nous y procédâmes de manière qu'en moins de six semaines nous fîmes autant de veuves et d'orphelins que le siège de Troie.* Il semblait que la peste fût dans Valladolid, tant on faisait 15 de funérailles ! Il venait tous les jours au logis des personnes affligées dont il nous fallait "e ssuyer ^ s reproches. Elles avaient quelquefois une douleur brutale ; elles nous appelaient ignorants, assassins ; elles ne ménageaient point les termes. T'étaisi ému de leurs épithètes ; mais mon maître, qui 20 Çl^rfîMâP^^œla, les écoutait de sang-froid. J'aurais pu, comme lui, m'accoutumer aux injures, si le ciel, pour ôter sans doute aux malades de Valladolid un de leurs fléaux, n'eût fait naître une occasion de me dégoûter de la médecine, que je pratiquais avec si peu de succès. C'est de quoi je 25 vais faire un détail fidèle, dût ^ le lecteur en rire à mes dépens, iv*^

^ iA ILy avait dans notre voisinage un jeu de paumg où les ^•^iSneants de la vUle^^s 'assemblaient chaque jour. On y -voyait un de ces Graves de profession qui s'érierent en A^'^^'T'^mi^res/ et décident les différends d ans les tripots . Il se 5 faisait appeler don Rodrigue de Mondragon. Il paraissait avoir jtrente ans. C'était un homme d'une taille ordinaire, mais sec »et nerveux/ Outre deux petits yeux étincelants qui lui roulaient dans la têt^^^^£t sâmUaient menacer tous ceux qu'il regardait, mu nez ^p ri: fe fe^ iSfâiteBuâllJ "ÔS 10 moustache rousse qui s^elevait enixroc * jusque la tïmpeT Il avait la parole si rude et si brusque, gjilil nia\^it qu'à parler pour inspirer de l'effroi. Ce rassJurJlefftqïïeties s'était rendu le tyran du jeu de paume. Tel que je viens de represent^ le sdgneur don Rodrigue, que le do n flu^ il pet^ 15 tait à la^lpaeson nom n'empêchait pas d'etrfiVotufj il fit une tendre impression sur la maîtresse du tripot. * j C'était une femme de quarante ans, riche, assez agréable, et ''t'^^'^'^'veuve depuis quinze mois. Elle forma le dessein de l'épouser ; mais, dans le temps qu'elle se préparait à consommer 20 cette affaire, elle tomba malade ; et malheureusement pour elle je devins son médecin. Quand sa maladie n'aurait pas été une fièvre maligne, mes remèdes suffisaient pour la rendre dangereuse. Au bout de quatre jours je remplis de deuil le tripot. La paumière ' alla où j'envoyais tous mes malades, 25 et ses parents s'emparèrent de son bien. Don Rodrigue, au désespoir d'avoir perdu l'espérance d'un m^iageJtrès^avi tageux pour lui, ne se contenta pas de jeté^ ^ieu jtnamme contre moi ; il jura qu'il me passerait son épée au travers du corps, et m'exterminerait à la première vue. Je n'osais 30 sortir du logis, de peur de rencontrer ce diable d'homme, et je m'imaginais sans cesse le voir entrer dans notre

maison d'un air furieux : je ne pouvais goûter un moment de repos. Cela me détacha de la médecine, et je ne songeai plus qu'à m'affranchir de mon inquiétude. Je repris mon habit brodé ; et après avoir dit adieu à mon maître, qui ne put me retenir, je sortis de la ville à la pointe du jour, S non sans crainte de trouver don Rodrigue en mon chemin.

Page 1