CHEZ LES COMEDIENS
Je sortis de Valladolid et me dirigeai vers Madilid oi\ |ene doutais point que je ne trouvasse quelque bonne fcorraition^'^ en effet, au bout de huit jours, j'entrais au service de don Castil BÎ2I^ 10
C'était un homme froid et sévère chez qui je ne séjournai pas longtemps. De là je passai toujours en qualité de valet de chambre aux mains de don Mathias de Silva et j'aurais probablement continué à son service, si mon maître n'eût commis la sottise de se faire tuer en duel. Comme je ne '5 manquais pas d'argent, je ne me hâuL^^nt de chercher une nouvelle condition ; ce fut elle, pJLr^cc({^ quej|t; qui vint s'offrir à moi. C'était une place d 'econome jcliez une comédienne en renom, la belle Arsénié. Pour mon début chez cette dame, elle me dit, en me mettant de l'argent entre les 20 mains : « Tenez, Gil Bias, voilà dix pistoles pour aller demain matin à la provision. Cinq ou six de nos messieurs et de nos dames doivent dîner ici ; ayez soin de nous faire faire bonne chère. » ytAlr' ^Vk-^Vv^^-'^^-^-^k-^^-ij
Je me mis en campa^e * le lendemain matin pour com- 25 mencer l'exercice de mon emploi d'économe. C'était un jour maigre,' j'achetai, par ordre de ma maîtresse, de bons
poulets gras, des lapins, des perdreaux, et d'autres petits pieds.* La cuisinière eut de quoi s'occuper toute la matinée. Pendant qu'elle préparait le dîner, Arsénié se leva, et demeura jusqu'à midi à sa toilette. Alors les seigneurs Rosi- 5 miro et Ricardo, comédiens, arrivèrent. Il survint ensuite deux comédiennes. Constance et Celinaura ; et un moment après parut Florimonde, accompagna d'un h^m eq ui ayaiti tout l'air d'un senor caballero '^ des piusp^œsT^^^ /i4A**C^ Néanmoins, quoiqu'il eût bonne mine et fût très bien fait,' 10 je trouvai d'abord en lui quelque chose de singulier.
(( Il faut, dis-je en moi-même, que ce gentilhomme-là soit un original. »
Je ne me trompais point ; c'était ^i^/f 5ft^tfe[€ marqué. J'eus la curiosité de demander à la souorette ce que c'était 1 5 que ce cavalier.
({ Je te pardonne, me dit-elle, ce mouvement * curieux : il est impossible de voir et d'entendre pour la première ioisjlelj^ seigneur Carlos Alonso de la Ventoleria ^ sans avoir1Wn\(ie 7 .'Va/1u^\Ô' ti-Çf^ssl^VJ^ vais te le peindre au naturel. Première- 20 menp, c'est un homme qui a été comédien. As-tu remarqué ses cheveux noirs ? Ils sont teints aussi bien que ses sourcils et sa moustache. Il est plus vieux que Saturne,' cependant, et il se dit plus jeune^au'il n'est de vingt bonnes années pour le moins. D'^Hjfôurs^cest le personnage d'Es- 25 pagne le plus rempli de lui-même. Il a passé les douze premiers lustres de sa vie dans une ignoranc e^crassoj^ mais, pour devenir savant, il a pris un précepteur qui lui a montré à épeler en grec et en latin. De plus il sait par cœur une infinitude bons contes qu'il a récités tant de fois comme de ^'^''joson^nvjBu'il est parvenu à se figurer qu'ils en sont effectivement. Il les fait venir dans la conversation, et on peut
dire que son esprit brille aux dépens de sa mémoire. Au r^e, onjiit que c*est un grand acteur. Je veux le croire pieuJemaiVje t'avouerai toutefois qu'il ne me plaît point. Je l'entends quelquefois déclamer ici ; et je lui trouve, entre autres défauts, une prononciation trop affectée, avec une voix 5 tremblante qui donne un air antique et ridicule à sa déclamation. ^ ))
Cependant les comédiennes et les comédiens, qui n'étaient point venus là pour se taire, ne furent pas muets. Ils commencèrent à s'entretenir de leurs camarades absents lo d'une manière peu charitable, à la vérité ; mais c'est une chose qu'il faut pardonner aux comédiens comme aux auteurs. La converytion s'échauffa donc contre le prochain.» j>jLO /vli^^i^^'^'ï^ .
Ils s'entretinrent à peu près de cette sorte avant le dîner, 15 et leur entretien roula sur la même matière lorsqu'ils furent à table.
Sur la fin du repas un petit laquais vint dire tout haut à
ma maîtresse^: f/^^N^M^ >^A^MiJ^
(( M^ame, un homme en linge sale, crotté jusqu'à l'échiné, 20 et qui /^aiJr Votrelrespect, a tout l'air d'un poète, demande^à vous parler.
— Qu'on le fasse monter, répondit Arsénié. Ne bougeons pas, messieurs ; c'est un auteur. »
Effectivement, c'en était un dont on avait accepté une tra- 25 gédie, et qui apportait un rôle à ma maîtresse. Il s'appelait Pedro de Moya. Il fit en entrant cinq ou six profondes révérences à la compagnie, qui ne se leva ni même ne le salua point. Arsénié répondit seulement par une simple inclination de tête aux civilités dont il l'accablait. Il s'a- 30 vança dans la chambre d'un air tremblant et embarrassé. Il
j6 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
/ laissa tomber ses gants et son chapeau. Il les ramassa, s'ap-
/ procha de ma maîtresse, ^, ^^L#Ï252^^PJLJ£I fiâpi^r pl^s
/ respectueusement qu'un plaideur neprésente un placet à son
S (( Madame, lui dit-il, agréez, de grâce, le rôle que je prends
la liberté de vous offrir.» O^xldki^'^^ttfi^^^^
Elle le reçut d'une manière froide et méprisanj^, et ne daigna pas même répondre au compliment.
^y Cela ne rebuta point notre auteur, qui, se servant de Toc-
lo casion pour distribuer d'autres personnages, en donna un à Rosimiro et un autre à Florimonde, qui n'en usèrent pas plus honnêtement avec lui * qu'Arsénié. Au contraire, le comédien, fort obligeant de son naturel, comme ces messieurs le sont pour la plupart, l'insulta par de piquantes railleries.
15 Pedro de Moya les sentit. Il n'osa toutefois les relever, de peur que sa pièce ^ n'en pâtît. Il se retira sans rien dire, mais vivement touché, à ce qu'il me parut, de la réception que l'on venait de lui faire.
(( Il me semble, dit Florimonde, que le seigneur Pedro de
20 Moya, ne s'en va pas fort satisfait.
— Eh I madame, s'écria Rosimiro, de quoi vous inquiétezvous? Les auteurs sont-ils dignes de notre attention? Si nous allions de pair avec eux, * ce serait le moyen de les gâter. Je connais ces petits messieurs, je les connais ; ils
25 s'oublieraient bientôt. Traitons-les toujours en esclaves, et ne craignons point de lasser leur patience. Si leurs chagrins les éloignent de nous quelquefois, la fureur d'écrire nous les ramène, et ils sont encore trop heureux que nous voulions bien jouer leurs pièces. »
30 On applaudit à ce beau discours ; et il se trouva que les auteurs, malgré les mauvais traitements qu'ils recevaient des
comédiens, leur en devaient encore de reste. * Ces histrions les mettaient au-dessous d'eux, et certes ils ne pouvaient les mépriser davantage.
Les convives demeurèrent à table jusqu'à ce qu'il fallût aller au théâtre. Alors ils s'y rendirent tous. Je les suivis, S et je vis la comédie ce jour-là. J'y pris tant de plaisir, que je résolus de la voir tous les jours. Je n'y manquai pas, et insensiblement je m'accoutumai aux acteurs.
La beauté des pièces ne me touchait pas moins que la manière dont on les représentait. Il y en avait quelques- *o unes qui m'enlevaient." q^^ ^Amjoj^ â ^
Je n e, mg^ con tentai pas d'orner ma mémoire de s^^ beaux traits de ces chefs-d'œuvre dramatiques ; je m'attachaî à me perfectionner le goût^et^Dour y parvenir plus sûrement, j'écoutais avec une avidE attention tout ce que disaient \ les comédiens. S'ils louaient une pi^Çe^je l'estimais ; leur paraissait-elle mauvaise, je la méprisais. J e m 'imaginais qu'ils se connaissaient en pièces dé théâtre comme les joailliers en diamants.
Je n'oublierai jamais ce qui arriva un jour qu'on répréfen- 20 tait pour la première fois une comédie nouvelle. Les comédiens l'avaient trouvée froide et ennuyeuse ; ils avaient même jugé qu'on ne l'achèverait pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte : le public le reçoit 25 encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés 1
« Comment diable 1 dit Rosîmiro, cette comédie prend I »
Enfin ils jouent le troisième acte, qui plut encore davantage. 30
« Je n'y comprends rien, dit Ricardo ; nous avons cru que
cette pièce ne serait pas goûtée, et voyez le plaisir qu'elle fait à tout le monde I
— Messieurs, dit alorsua^comédien fort naïvement, c'est qu'il y a dedans mille trails'd'esprit * que nous n'avons pas S remarqués. »
Je cessai donc de regarder les comédiens comme d'excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Ils justifiaient parfaitement tous les ridicules qu'on leur donnait dans le monde. Je voyais des actrices et des acteurs 10 que les applaudissements avaient gâtés, et qui, se considérant comme des objets d'admiration, s'imaginaieni; faire grâce au public lorsqu'ils jouaient. J'étais choque de leurs défauts; mais par malheur je trouvai un peu trop à mon gré leur façon de vivre. Tous les discours que j'entendais parmi 15 eux étaient pernicieux pour la jeunesse, et je ne voyais rien qui ne contribuât à me corrompre.
Je cédai au torrent * pendant trois semaines. Mais je
sentais souvent naître en moi des remords qui venaient de
mon éducation et bientôt, parmi effej: de mon heureux
20 naturel, les désordres de la vje comiquf ^ commencèrent à me
faire horreur.
Je ne voulus pas demeurer plus longtemps avec les sept péchés mortels.* ^ ,