UNE MYSTIFICATION
Après avoir quitté les comédiens. Je revins à de plus hon-
.25 nêtes maisons. J'entrai notammenrjîau service d'un vieux
^fc^^^rcSC^^uis d'une dame de qualité. Ensuite je m'éloignai de
Madrid et me dirigeai vers l' Aragon.* Entre Tolède et
Cuença, je rencontrai sur la grande route des picaros *
comme moi, c'est-à-dire des jeunes gens jetés par la destinée en de romanesques aventures.
Représentez-vous ma surprise, lorsque, en m' approchant d'eux, je reconnus don Raphaël et mon très cher et très fidèle Ambroise, ces deux escrocs * qui m'avaient dépouillé jadis S dans une hôtellerie de Valladolid I Ils étaient accompagnés d'un troisième personnage qui, se trouvant comme moi sans argent, sans ressource, s'était résolu à les accompagner. Il se nommait don Alphonse. Je me sentis naître tout de suite beaucoup d'inclination pour lui ; et bien que j'eusse quelque lo sujet de me plaindre de mes deux anciennes connaissances, je me déterminai aussi à les suivre parce que je ne voulus point quitter oe jeune ^£RSl£:ki
Nous cnemmâmes donc ^semble jusqu'à l'entrée d'un bois où nous mîmes pied à terre et nous nous disposâmes a îj passer la journée fort agréablement. Ce fut alors qu' Ambroise nous, entretint d'un projet qu'il disait être le plus ingénieux que pût concevoir l'esorit humain.
Il s'agissait d'enlever la cassette (Tml vieux marchand de Xelva,' juif converti, nommé Samuel Simon. À cette 20 occasion don Raphaël devait se déguiser en inquisi^undu Saint-Office,' Ambroise en gremS^tmoi en af^HR^^^
Nous trouvâmes cette idée si merveilleuse que nous résolûmes de la mettre à exécution sur-le-champ.
Nous employâmes bien du temps à nous déguiser avec 25 les hardes qu' Ambroise s'était pr pcur^ , chez un fripier; nous déjeunâmes ensuite /mptem^fys^^n qu'il était plus de deux heures après midi lorsque nous sortîmes du bois pour nous rendre à Xelva.
Dès que la nuit fut arrivée, nous laissâmes nos chevaux 30 sous la garde de don Alphonse, qui se sut bon gré * de
8o HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
n'avoir point d'autre rôle à faire. Don Raphaël, Ambroise et moi, nous allâmes d'abord non chez Samuel Simon, mais chez un cabaretier qui demeurait à deux pas de sa maison. M. l'Inquisiteur marchait le premier. Il entre et dit grave- 5 ment à l'hôte :
« Maître, je voudrais vous parler en particulier; j'ai à •r>^ vous communiquer une affaire qui regarde le service de \^ '\ l'Inquisition, et qui par conséquent est très importante. »
L'hôte nous mena dans une salle, où Ambroise, le voyant 10 seul avec nous, lui dit :
« Je suis commissaire du Saint-Office, w A ces paroles, le cabaretier pâlit et répondit d'une voix tremblante, qu'il ne croyait pas avoir donné sujet à la Sainte- Inquisition de seplaindre de lui.
15 « Aussv^eprrF Ambroise d'un air doux, ne songe-t-elle point à vous faire de la peine. Ce n'est pas vous qui m'amenez à Xelva, c'est un cer tgjn^ m archan d Q f i ^oi^ ^app elle Samuel Simon, ifnous a été faitde hn et de sa conduite un très mauvais rapport. Il est, dit-on, toujours juif, et il 20 n'a embrassé le christianisme que par des motifs purement humains. Je vous ordonne, de la part du Saint-Office, de me- dire ce que vous savez de cet homme-là. Gardez-vous, comme son voisin, et peut-être son ami, de vouloir l'excuser ; car je vous le déclare, »j^erçois dans votre témoignage le 25 moindre menagemen^our mi, vous êtes perdu vous-même. Allons, greffier, poursuivit-il en se tournant vers Raphaël, faites votre devoir, w
M. le greffier, qui déjà tenait à la main son papier et son écritoire, s'assit à une table, et se prépara de l'air du monde 30 le plus sérieux à écrire la déposition de l'hôte, qui de son côté protesta qu'il ne trahirait pas la vérité.
HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE Si
« Cela étant, lui dit le commissaire inquisiteur, nous n'avons qu'à commencer. Répondez seulement à mes questions, je ne vous en demande pas davantage. Voyez-vous Samuel Simon fréquenter les églises ?
— C'est à quoi je n'ai pas pris garde,* répondit le caba- 5 retier ; je ne me souviens pas de l'avoir vu à l'église.
— Bon, s'écria l'inquisiteur, écrivez qu'on ne le voit y^ jamais dans les églises. jyj
, — Je ne dis pas cela, monsieur, répliqua l'hôte ; je dis seulement que je ne l'y ai point vu. Il peut être dans une lo église où je serai sans que je l'aperçoive.
— Mon ami, reprit Ambroise, vous oubliez qu'il ne faut point dans votre interrogatoire excuser Samuel Simon; je vous en ai dit les conséquences. Vous ne devez dire que des choses qui soient contre lui et pas un mot en sa faveur. 15
— Sur ce pied là, seigneur licencié, repartit l'hôte, vous ne tirerez pas grand fruit de ma déposition. Je né connais point le marchand dont il s'agit, je n'en puis dire ni bien ni mal ; mais si vous voulez savoir comment il vit dans son domestique,^ je vais faire venir ici Gaspard, son garçon, que vous 20 interrogerez.
— J'aime votre franchise, dit alors Ambroise; hâtez-vous donc, continua-t-il, d'aller chercher ce Gaspard dont vous parlez ; mais faites les choses discrètement ; que son maître ne se doute point de ce qui se passe. » 25
Le cabaretier s'acquitta de sa commission avec beaucoup de secret et de diligence. Il amena le garçon marchand.
« Soyez le bienvenu, mon enfant, lui dit Ambroise. Vous
vovez en moiun inquisiteur nommé par le Saint-Office pour
i nfôffiièrxôntre? Samuel Simon, que l'on accuse de judaïser.* 30
Vous demeurez chez lui ; par conséquent vous êtes témoin
de la plupart de ses actions. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous avertir que vous êtes obligé de déclarer ce que vous savez de lui, quand je vous l'ordonnerai de la part de la Sainte-Inquisition. Répondez précisément aux ques- 5 tions que je vais vous faire. C'est particulièrement sur la religion que je suis chargé de savoir quels sont ses sentiments. Dites-moi, mangez-vous du porc * dans votre maison ?
— Je ne pense pas, répondit Gaspard, que nous en ayons mangé deux fois depuis une année que j'y demeure.
10 — Fort bien, reprit M. l'inquisiteur ; écrivez, greffier, qu'on ne mange jamais de porc chez Samuel Simon. En récompense, continua-t-il, on y mange sans doute quelquefois de l'agneau ?
— Oui, quelquefois, repartit le garçon ; nous en avons, 1 5 par exemple, mangé un aux dernières fêtes de Pâques.
— L'époque est heureuse, * s'écria le commissaire ; écrivez, greffier, que Simon fait la pâque.' Cela va le mieux du monde>£t il me paraît que nous avons reçu de bons méraDires!rApprenez-moi encore, mon ami, poursuivit Am-
2o broise, si vous n'avez jamais vu votre maître caresser de petits enfants.
— Mille fois, répondit Gaspard. Lorsqu'il vojt^p ^sser petits garçons devant notre boutique, poffpeuqinls soienj jolis, il les arrête et les flatte.*
25 — Écrivez, greffier, interrompit l'inquisiteur, que Samuel Simon est violemment soupçonné d'attirer chez lui des enfants chrétiens pous les égorger. Courage, zélé Gaspard, dit-il au garçon marchand, déclarez tout. N'est-il pas vrai que dans la semaine vous le voyez un jour dans une inaction
30 totale ?
— Non, répondit Gaspard, je n'ai point remarqué celui-là.
Je m'aperçois seulement qu'il y a des jours où il s'enferme dans son cabinet et qujlydemeure très longtemps. \'<tQl<Uij
— Eh ! nous y voilà, * s'écria le commissaire ; il faitle sabbat, ou je ne suis pas inquisiteur. Marquez, greffier, marquez qu'il observe religieusement le jeûne du sabbat. 5 Ah 1 l'abominable homme I II ne me reste plus qu'une chose
à demander. Ne parle-t-il pas aussi de Jérusalem ?
— Fort souvent, repartit le garçon. Il nous conte l'histoire des Juifs et de quelle manière fut détruit le temple de Jérusalem. lo
— T^JStdment, reprit Ambroise : ne laissez pas échapper ce tVait-lâ, greffier ; écrivez en gros caractères que Samuel Simon ne respire' que la restauration du temple, et qu'il médite jour et nuit le rétablissement de la nation^ Je n'en ^r' ^ veux pas savoir davantage, et il est inutile de faire d'autres 15"^ questions. Ce qii^^vientde d^oser le jéridiJme Gaspard suffirait pour faire Druler toute mîe juvv^r^T'g^^
Après que M. le commissaire du Saint-Office eut interrogé de cette sorte le garçon marchand, il lui dit qu^il ,ppuvait se retirer ; mais il lui ordonna, delà part' de la S^ift^e-Inqui- 20 sition, de ne point parler à son maître de cfe^ qlii venaîf de se* passer. Gaspard promit d'obéir et s'en alla. Nous ne tardamesguère à le suivre ; nous sortîmes de l'hôtellerie aussi gravement que nous y étions entrés, et nous allâmes frapper à la porte de Samuel Simon. Il vint lui-même ouvrir ; et, 25 s'il fut étonné de voir chez lui trois figures comme les nôtres, il le fut bien davantage quand Ambroise, qui portait la parole, lui dit d'un ton impératif :
(( Maître Samuel, je vous ordonne, de la part de la Sainte- Inquisition, dont j'ai l'honneur d'être commissaire, de me 30 donner tout à l'heure * la clef de votre cabinet. Je veux voir
Samuel ne se révolta pas pkus contre cet ordre que contre le premier ; il secint dans sa bfcutique, et nous entrâmes tous
si je ne trouverai point de quoi justifier les mémoires qui nous ont été présentés contre vous. »
Le marchand, que ce discours déconcerta, fitdeux pas en
arrière, comme si on lui eût donné une boiffifefle dans Tes-
5 tomac. Je n'ai jamais vu d'homme plus troublé. Il obéit ^
sans résistance et avec le respect que peut avoir un homme qui craint rinquisition. Il nous ouvrit son cabinet.
« Du moins, lui dit Ambroise en y entrant, du moins recevez-vous sans rébellion les ordres du Saint-Office. Mais, ro ajouta-t-il, retirez-vous dans une autre chambre, et me laissez ^ librement remplir mon emploi. » \/ •{
" pas^pbjê.contre cet - ' '
ns sa bfcutique, et ne trois dans son cabinet, où, sans perdre de temps, nous nous 15 mîmes à chercher ses espèces.* Nous les trouvâmes sans peine ; elles étaient dans un coffre ouvert, et il y en avait beaucoup plus que nous n'en pouvions emporter. Nous remplîmes nos poches de ducats, et nous sortîmes du cabinet, après y avoir si bien fait notre main.'* Alors, pour une raison 20 qua le lecteurdevinera fort, aisément, M. l'inquisiteur tira sonf^aenasqu^irvauïi^ à la porte ; ensuite
il y mit le scellé ; puis il dit à Simon :
(( Maître Samuel, je vous défends, de la part de la Sainte- Inquisition, de toucher à ce cadenas, de même qu'à ce sceau 25 que vous devez respecter, puisque c'est le sceau du Saint- Office. Je reviendrai demain ici à la même heure pour le lever et vous apporter des ordres. »
A ces mots, il se fit ouvrir la porte de la rue, que nous enfilâmes joyeusement l'un après l'autre. Dès que nous eûmes 30 fait une cinquantaine de pas, nous commençâmes à marcher avec tant de vitesse et de légèreté, qu'à peine touchions-nous
la terre, malgré le fardeau que nous portions. Nous fûmes bientôt hors de la ville, et, remontant sur nos chevaux, nous les poussâmes vers Ségorbe,* en rendant grâces au dieu Mercure " d'un si heureux événement.