REMORDS ET RESTITUTION
Nous allâmes toute la nuit, selon notre louable coutume ; 5 et nous nous trouvâmes, au lever de l'aurore, auprès d'un petit village à deux lieues de Ségorbe. Comme il fallait aller à la provision, Ambroise et don Raphaël, après avoir quitté leurs habits d'inquisiteur et de greffier partirent sur-le-champ, et me laissèrent avec don Alphonse, qui me dit après leur 10 départ :
« Il faut, seigneur Gil Bias, il faut que je vous ouvre mon cœur. Je me reproche d'avoir eu la complaisance de venir jusqu'ici avec ces deux fripons. Vous ne sauriez croire combien de fois je m'en suis repenti. Hier au soir, pendant que 15 je gardais les dievaux. j'ai fait mille réflexions mortifiantes, et je vous avouerai que jmi résolu, pour n'être plus complice des mauvaises actions qu'ils feront, de me séparer d'eux pour jamais. Je ne crois pas, continua-t-il, que vous désapprouviez mon dessein. 20
— Non, je vous assure, lui répondfc-je ; quoique vous m'ayez vu faire le personnage d'alguaziinians la comédie de
Samuel Simon, ne vous imaginez pas que ces sortes de piècesT*^^ | soient de mon'*l|ourr Je ne me sens pas plus disposé que vous, seigneur don Alphonse, à demeurer en si bonne com- 25 pagnie ; et, si vous le trouvez bon, je vous accompagnerai. Quand ces messieurs seront de retour, nous leur demande-
rons à partager nos finances, et demain matin, ou dès cette nuit même, nous prendrons cftfïj^Pd'eUkT))^*'' '^'^ ' Don Alphonse approuva ce que je proposais.
^^yj)^ **^ y^ Gagnons, me dit-il. Valence,* et nous nous embarquerons 5 pour ritalie, où nous pourrons nous engager au service de la république de Venise,* et si jamais je^fa^la moindjg fortune dans la guerre, je jure que je déammnageraHSamuel Simon. »
js^ J'assurai don Alphonse que j'étais dans les mêmes sentiffo ments, et nous résolûmes enfin de quitter nos camarades dès / le lendemain avant le jour.
Ambroise et don Raphaël revinrent de Ségorbe sur la fin
du jour. Don Alphonse prit alors la parole et leur déclara
poliment que, ne se sentant pas né pour vivre comme ils fai-
15 saient, il était dans la résolution de se séparer d'eux. Je
leur appris de mon côté que j'avais le même dessein. Ils
i firent vainement tout leur possible pour nous engager à les
^ accompagner dans leurs expéditions ; nous prîmes congé
d'eux le lendemain matin, après avoir fait un partage égal de
20 nos espèces, et nous tirâmes ' vers Valence.
Nous poussâmes gaîment jusqu'à Bunol,* 011 par malheur il fallut nous arrêter. Don Alphonse tomba malad^^nDès qu'il fut rétabli, nous nous remîmes en chemin tonjoure résolus, quand nous serions à Valence, de profiter de la pre- 25 mière occasion qui s'offrirait de passer en Italie. Mais le ciel, qui nous préparait une heureuse destinée, disposa de nous autrement, car non seulement don Alphonse retrouva dans cette ville son père, don César de Leyva, qu'il n'avait jamais connu, mais il y épousa une jeune fille noble. Sera- j 30 phine, fille du comte de Polan. Don Alphonse me fit intendant de sa maison et m'honora de sa confiance. A peine
fut-il marié, qu^ayant sur le cœur le tour qui avait été fait à Samuel Simon, il m'envoya porter à ce marchand tout Tar-^^ gent qui lui avait été vojé, Pendant que je m'applaudissais du bonheur de ma Condition, Séphora, première femme de Séraphine, nourrissait contre moi une haine violente. Il est 5 vrai que, comme le chirurgien «de l'endroit m'avait appris qu'elle avait un cancer au dos, j'éludais toutes les occasions ^ de* la rencontrer. Elle en eut du gegft et ne songea qu'à me lyiirg. Comme Séraphine aimait tendrement cett ^ouegne qui2!avait élevée, je jugeai que je devais en conscience ré- 10 tablir par ma retraite la tranquillité dans le château ; ce que * j'exécutai sans dire adieu à mes deux maîtres, de peur qu'ils ne s'opposassent à mon départ par amitié pour moi. Je me contentai de laisser dans ma chanjbre un écrit qui contenait un compte exact que je leur rendais de mon administration. 15