GIL BLAS A OVIEDO
Il était nuit quand nous arrivâmes dans la ville. Nous
10 allâmes loger dans une hôtellerie tout auprès de chez mon oncle le chanoine Gil Perez. J'étais bien aise de m'informer dans quel état se trouvaient mes parents, avant que de me présenter devant eux, et pour le savoir je ne pouvais mieux m'adresser qu'à l'hôte ou qu'à l'hôtesse de ce cabaret, que je
15 connaissais pour des gens qui ne pouvaient ignorer les affaires de leurs voisins. En effet l'hôte, m'ayant reconnu après m'avoir envisagé avec attention, s'écria :
« Par saint Antoine de Pade 1 " voici le fils du bon écuyer Bias de Santillane.
20 — Oui vraiment, dit l'hôtesse, c'est lui-même; je le reconnais bien ; il n'a presque point changé ; c'est ce petit éveillé de Gil Bias qui avait plus d'esprit qu'il n'était gros. Il me semble què"jéTe vois encore qui vient, avec sa bouteille, chercher ici du vin pour le souper de son oncle.
25 — Madame, lui dis-je, vous avez une heureuse mémoire, mais, de grâce, apprenez-moi des nouvelles de ma famille.
Mon père et ma mère ne sont pas sans doute dans une agréable situation.
— Cela n'est que trop véritable, répondit l'hôtesse : dans quelque état fâcheux que vous puissiez vous les représenter, vous ne sauriez vous imaginer des personnes qui soient plus S à plaindre. Le bonhomme Gil Perez est devenu paral)rtique de la moitié du corps, et n'ira pas loin,* selon toutes les apparences; votre père, qui demeure depuis peu chez ce chanoine, a une fluxion de poitrine, ou, pour mieux dire, il est dans ce itioment entre la vie et la mort ; et votre mère, ic qui ne se porte pas trop bien, est obligée de servir de garde à l'un et à l'autre : telle est leur situation. »
Sur ce rapport, qui me fit sentir que j'étais fils, je laissai Bertrand, mon muletier, avec mon équipage à l'hôtellerie : et, suivi de mon secrétaire, qui ne voulut point m'abandon- 15 ner, je me rendis chez mon oncle. D'abord que ' je parus devant ma mère, une émotion que je lui causai lui annonça ma présence avant que ses yeux eussent démêlé mes traits.
(( Mon fils, me dit-elle tristement après m'avoir embrassé, 20 venez voir mourir votre père ; vous venez assez à temps pour être frappé de ce cruel spectacle. »
En achevant ces paroles, elle me mena dans une chambre 011 le malheureux Bias de Santillane, couché dans un lit qui marquait bien la pauvreté d'un écuyer, touchait à son dernier 25 moment. Quoique environné des ombres de la mort, il avait encore quelque connaissance.
« Mon cher ami, lui dit ma mère, voici Gil Bias, votre fils, qui vous prie de lui pardonner les chagrins qu'il vous a causés, et qui vous demande votre bénédiction. » 30
A ce discours, mon père ouvrit des yeux qui commen-
çaient à se fermer pour iaipais ; il les attacha sur moi et £^ remarquant, malgré, Uàeetàiîëlnen^ oui il ,sâ. trouy^ity que j'étais touché de sa perte, il fut'^âïtendn ^ ma d^ûleifr. Il voulut parler, mais il n'en eut pas la force. Je pris une de S ses mains ; et, tandis que je la baignais de larmes, sans pouvoir prononcer un mot, il expira, comme s'il n'eût attendu que mon arrivée pour rendre le dernier soupir.
Ma mère était trop préparée à cette mort pçur s^ affliger sans modération; j'en fus peut-être plus pénétré qu'elle, 10 quoique mon père ne m'eût donné de sa 'vie la moindre marque d'amitié. Outre qu'il suffisait pour le^ pl eure r que je fusse son fils, je me reprochais de ne l'avoir point secouru ; et, quand je pensais que j'avais eu cette aùfete, "jM me regardais comme un monstre d'ingratitude, ou plutôt comme un 15 parricide* r^JUnn oncle, que je vis ensuite'^ étendu siir un autrei^^abatet dans un état pitoyable, me fit épiteuvertle nouveaux remords. Toutes les obligations que je lui avais vinrent s'offrir à mon esprit. / ' .'
L'infortuné Gil Perez était Retombé en enfîinçç. Il n'avait 20 plus de mémoire, plus de jugement. Ma )jihrç avait beau liii dire que j'étais son neveu Gil Bias, il m'envisageait d'un air imbécile sans répondre rien.
Scipion se retira de peur de nous contraindre ; et j'eus
avec ma mère un entretien qui dura toute la nuit. Nous
25 nous rendîmes mutuellement un compte fîdâe de ce qui nous
était arrivé à l'un et à l'autre depuis ma sortie d'Oviédo.
Avec tout le respect que je dois à la mémoire de ma mère,^
la dame était un peu prolixe dans ses récits ; elle mirait
' fait grâce * des trois quarts de son histoire, si elle en eût
30 supprimé les circonstances inutiles.
Elle finit enfin sa narration, et je commençai la mienne.
Je passai légèrement sur toutes mes aventures ; mais lorsque je parlai de la visite que le fils de Bertrand Musçada^ épicierr^ d'Oviédo, m'était venu faire à Madrid, je m'étendis fort.' sûr cet article.
« Je vous Tavouerai, dis-je à ma mère, je reçus très mal ce 5 garçon, qui, pour s'en venger, vous aura fait sans doute un affreux portrait de moi.
— Il n'y a pas manqué, répondit-elle. Il vous trouva, nous dit-il, si fier de la faveur du premier ministre de la monarchie, qu'à peine daignâtes-vous le reconnaître etjAquand il vous lo détailla nos misères, vous l'écoutâtes d'un air iHaqe^^ Comme les pères et les mères, ajouta-t-elle, cherchent toujours à excuser leurs enfants, nous ne pûmes croire que vous eussiez un si mauvais cœur. Votre arrivée à Oviédo justifie la bonne opinion ç[ij2 nous avions de vous, et la douleur dont je vous 15 vois 'sàisjf^chève de faire votre apologie. ^y c ut '. «^^K^ i* ^"^
— Vous jugez de moi trop favorablement, lui repliquai-je ; il y a du vrai dans le rapport du jeune Muscada. Lorsqu'il vint me voir, je n'étais occupé que de ma fortune ; et l'ambition qui me dominait ne me permettait guère de penser à 20 mes parents. Il ne faut donc pas s'étonner si dans cette disposition je fis im' accueil peu gracieux à un homme qui, m'àbordant d'un air grossier, me dit brutalement qu'ayant appris que j'étais plus riche qu'un juif^jlvenait me conseiller de vous envoyer de l'argentfattendu jque vous en aviez grand 25 besoin ; il me reprocha même dans' des termes peu mesurés mon indifférence pour ma famille. Je fus choqué de sa franchise, et, perdant patience, je le poussai par les épaules hors de mon cabinet. Je conviens que j'eus tort dans cette rencontre ; ' j'aurais dû faire réflexion que ce n'était pas votre 30 faute si l'épicier manquait de politesse, et que son conseil ne
laissait pas d'être bon à suivre, quoiqu'il eût été donné malhonnêtement.
(c C'est ce que je me représentai un moment après que j'eus chassé Muscada. Malgré la colère qui me dominait, la S voix du sang se fit entendre ; je me rappelai tous mes devoirs envers mes parents ; et, rougissant de honte de les remplir si mal, je sentis des remords dont je ne puis néanmoins me faire honneur, auprès de vous, puisqu'ils furent bientôt étouffés par l'avarice et par l'ambition. Mais dans la suite,* ayant
10 été enfermé par ordre du roi dans la tour de Ségovie, j'y tombai dangereusement malade ; et c'est cette heureuse maladie qui vous a rendu votre fils. Oui, c'est ma maladie et ma prison qui ont fait reprendre à la nature tous ses droits, et qui m'ont entièrement détaché de la cour. Je suis revenu '
15 de cette vie tumultueuse, je ne respire ' plus que la solitude, et je ne suis venu aux Asturies que pour vous prier de vouloir bien partager avec moi les douceurs d'une vie retirée. Si vous ne rejetez pas ma prière, je vous conduirai à une terre que j'ai dans le royaume de Valence, et nous vivrons là
20 très commodément. Vous jugez bien que je me proposais d'y mener aussi mon père ; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, que j'aie du moins la satisfaction de posséder chez moi ma mère, et de pouvoir réparer par toutes les attentions imaginables le temps que j'ai passé sans lui être
25 utile.
— Je vous sais très bon gré de vos louables intentions, me dit alors ma mère, et je m'en irais avec vous sans balancer, si je n'y trouvais des difficultés. Je n'abandonnerai pas votre oncle mon frère dans l'état 011 il est, et je suis trop accou-
y> tumée à ce pays-ci pour m' en éloigner : cependant, comme la chose mérite d'être mûrement examinée, je veux y rêver à
loisir. Ne nous occupons présentement que du soin des funérailles de votre père.
— Chargeons-en, lui dis-je, ce jeune homme que vous avez vu avec moi ; c'est mon secrétaire, il a de Tesprit et du zèle, nous pouvons nous en reposer sur lui. » S
A peine eus-je prononcé ces paroles que Scipion revint ; il était déjà jour. Je lui dis qu'il arrivait fort à propos pour recevoir un ofdre important que j'avais à lui donner. Dfë* •' ^^"^^ V.tq^irsùr4r^Sî"iï^agîssâit':^^ H A^^Y^
« Cela suffit, me dit-il, j'ai déjà toute cette cérémonie ar- lo rangée dans ma tête ; vous pouvez vous en fier à moi.
— Prenez garde,* lui dit ma mère, de faire un enterrement qui ait un air pompeux ; il ne saurait être trop modeste pour mon époux, que toute la ville a connu pour un écuyer des plus malaisés, vj^rvxl^lct.., iS
— Madame, repartit Scipion, quand il aurait été encore plus pauvre, je n'en -rabattrais pas deux maravédis.' Je ne regarde" B^oe^aiiV^què moA mâK^'; il a été favori du duc de Lerme, son père doit être enterrenoblement. »
J'approuvai le dessein de mon secrétaire ; je lui recom- 20 mandai même de ne point épargner l'argent. Un reste de vanité que je conservais encore se réveilla dans cette occasion. Je me flattai qu'en faisant de la dépense pour un père qui ne me laissait aucun héritage, je ferais admirer mes manières généreuses. De son côté, ma mère, quelque contenance de 25 modestie qu'elle affectât, n'était point fâchée que son mari fût inhumé avec éclat. Nous donnâmes donc carte blanche " à Scipion, qui, sans perdre de temps, alla prendre toutes les mesures nécessaires pour rendre les funérailles superbes.
Il n'y réussit que trop bien. Il fit des obsèques si magni- 30 fiques, qu'il révolta contre moi la ville et les faubourgs ; tous
les habitants d'Oviédo, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, furent choqués de mon ostentation. jet firent là-de;3sus--r des gloses peu honorables pourmoi.^î C^ministrejîaitala hâte, disait l'un, a de l'argent pour enterrer son père, mais il
S n'en avait point pour le nourrir. — Il aurait mieux valu, disait l'autre, qu'il eût fait plaisir à son père vivant, que de lui faire tant d'honneurs après sa mort, n Enfin les coups de langue * ne me furent point épargnés ; chacun lança son trait. Ils n'en demeurèrent pas là : ils nous insultèrent, Scipion, Ber-
lo trand et moi, quand nous sortîmes de l'église ; ils nous chargèrent d'injures, nous accablèrent de huées, et conduisirent Bertrand à l'hôtellerie à coups de pierres. Pour dissiper la canaille qui s'était attroupée devant la maison de mon oncle, il fallut que ma mère se montrât et protestât publiquement
15 qu'elle était fort contente de moi. Il y en eut d'autres qui coururent au cabaret où était ma chaise, dans le dessein de la briser ; ce qu'ils auraient fait indubitablement, si l'hôte et l'hôtesse n'eussent trouvé moyen d'apaiser ces esprits furieux, et de les détourner de leur résolution.
20 Tous ces affronts qu'on me faisait, et qui étaient autant d'effets des discours que le jeune épicier avait tenus de moi dans la ville, m'inspirèrent tant d'aversion pour mes compatriotes, que je me déterminai à quitter bientôt Oviédo, oh sans cela j'aurais fait peut-être un assez long séjour. Je le
25 déclarai tout net ' à ma mère, qui, se sentant elle-même très mortifiée de l'accueil dont le peuple m'avait régalé, ne s'opposa point à un si prompt départ. Il ne fut plus question que de savoir de quelle sorte j'en userais avec elle.*
(( Ma mère, lui dis-je, puisque mon oncle a besoin de votre
30 assistance, je ne vous presserai plus de m'accompagner ; mais comme il ne paraît pas éloigné de sa fin, promettez-moi
de venir me rejoindre à ma terre aussitôt qu'il ne sera plus. J'attends de vous cette marque d'affection.
— Je ne vous ferai point cette promesse, répondit ma mère, car je ne la tiendrais pas ; je veux passer le reste de mes jours dans les Asturies et dans une parfaite indépendance. 5
— Ne serez-vous pas toujours,' lui répliquai-je, maîtresse absolue dans mon château?
— Je n'en sais rien, repartît-elle ; vous n'avez qu'à devenir amoureux de quelque petite fille, vous l'épouserez, elle sera ma bru, je serai sa belle-mère ; nous ne pourrons vivre en- lo semble.
— Vous prévoyez, lui dis-je, les malheurs de trop loin. Je n'ai aucune envie de me marier ; mais quand la fantaisie m'en prendrait, je vous réponds que j'obligerais bien ma femme à se soumettre aveuglément à vos volontés. 15
Y- — C'est me répondre témérairement, reprit ma mère. Je craindrais que votre complaisance pour votre épouse ne l'emportât sur la force du sang, et je ne voudrais pas jurer que dans nos brouilleries vous ne prissiez plutôt le parti de votre femme que le mien, quelque tort qu'elle pût avoir. 20
— Vous parlez à merveille, madame, s'écria mon secrétaire en se mêlant à la conversation ; je crois, comme vous, f que les brus dociles sont bien rares, ëepënaant, pour vous accorder vous et mon maître, puisque vous voulez absolument demeurer, vous dans les Asturies, et lui dans le royaume 25 de Valence, il faut qu'il vous fasse une pension de cent pistoles que je vous apporterai ici tous les ans. Par ce moyen, la mère et le fils vivront fort satisfaits à deux cents lieues l'un de l'autre. »
Les deux parties intéressées approuvèrent la convention 30 proposée ; après quoi je payai la première année d'avance ;
et je sortis d'Oviédo le lendemain avant le jour, de peur d'être traité par la populace comme un saint Etienne.* Telle fut la réception que Ton me fit dans ma patrie. Belle leçon pour les hommes du commun, lesquels, après s'être enrichis 5 hors de leur pays, y veulent retourner pour y faire les gens d'importance ! Plus ils y feront briller de richesses, plus ils seront haïs de leurs compatriotes.
GIL BLAS ARRIVE DANS SON CHATEAlT
Nous prîmes le chfcpiip/d^ Léon,' et continuant notre voyage à petites /"journées,* nmis arrivâmes au bout de la 10 dixième à la ville de Ségôrbe, d'où Jjp lendemain dans la matinée nous nous rendîmes à ma lërre^qui n'en est éloignée que de trois lieues. Ajnesureque nous nous en approchions, je prenais plaisir à voir mon secrétaire observer avec beaucoup d'attention tous les châteaux qui s'offraient à sa vue, à 15 droite et à gauche dans la campagne. Lorsqu'il en apercevait un de grande apparence, il ne manquait pas de me dire, en me le montrant du doigt :
« Je voudrais bien que ce fût là notre retraite.
— Je ne sais, lui dis-je, mon ami, quelle idée tu as de
20 notre habitation ; mais si tu t'imagines que c'est une maison magnifique, uneierre? de grand seigneur, je t'avertis que tu te trompes furieusement. Si tu veux n'être pas la dupe de ton imagination, représente-toi la petite maison qu'Horace avait dans le pays des Sabins,* près de Tibur,* et qui lui fut
25 donnée par Mécénas ; don Alphonse m'a fait à peu près le même présent. ^. - . / > 4
— Tant pis, s'écria Scipion ; je ne 4ois donc m'attendre qu'à vbîj: une chaumière, '/> • J^^^^
— . Ce n'en est pas tout à fait une, lui répondis-je, mais souviens-toi que je t'en ai toujours fait une description très modeste ; et, dès ce moment tu peux juger par toi-même si j'en ai fait ime fidèle peînVuré.y Jette les yeux du côté du Guadalaviar, et regs^xdç sur ses bords, auprès de ce hameau S de neuf à dix faux^^ cette maison qui a quatre petits pavillons : V c'est mon château. (^*- 1 ,
— Comment, diable l^dit alors mon secrétaire d'un ton dé voix admiratif, c'est u n^ijou ^ue ^ cette maison. Outre l'air de noblesse que lui donnent, ^es pavillons, on peut dire lo qu'elle est bien située, bien Datïe, et entourée de pays plus charmants que les environs mêmes de Seville,' appelés par excellenc e le paradis terrestre. Quand nous aurions choisi ce 'séjour, il ne serait pas plus de mon goût ; en vérité je le trouve charmant ; une rivière l'arrose de ses eaux : un bois iS
'^^ais^ prête son ombrage quand on veut se promener au milieu du jour. L'aimable splitude ! Ah I mon cjieç maître, nous avoné bien la mine * d^ demeurer ici longtemps ! ,
— Je ^uis ravi, lui dis-je, que tu sois content de notre asile, dont tu ne connais pas encore tous les agrememSl^ ^ 20
En nous entretenant de cette sorte, nous nous avançâmes vers la maison, dont la porte nous fut ouverte, aussitôt que Scipion eut dit que c'était le seigneur Gil Bias de Santillane qui venait prendre possession de son château. A ce nom, si respecté des personnes qui l'entendirent prononcer, on laissa 25 entrer ma ch.ais£ dans une grande cour où je mis pied à *
V terre; pjus,;^ m 'appuyant^ pesamment sur Scipion, et faisant;
' ' "fe gros obs,* je gagnai une salle oh je fus a penra^rrivé, qtïe ' sept ôii huit domestiques parurent. Ils me dirent qu^îls venaient me présenter leurs hommages comme à leur nou- 30 veau patron : que don César et don Alphonse les avaient
choisis pour me servir, Tun en qu^Jifé de cuisinier, l'autre d'aide de cuisine, un autre de marnulon, celui-ci de portier,
et ceux-là de laquais, aveco^'f^^seTOTecevoir de moi aucun argent, ces deux seigneurs prétendant faire tous les frais de 5 mon menl^&r^^e cuisinier, nommé maître Joachim,* était le principaTSe ces domestiques et portait la parole ; il faisait l'agréable ; il me dit qu'il avait fait une ample provision de toutes sortes d'excellents vins ; et que, pour la bonne chère, il espérait qu'yn garçon comme lui, qui avait été six ans cui-
10 sinier.de Mgr.' l'archevêque de Valence, saurait composer desrâgoûts qui piqueraient ma sensualité. 1 j[ ^.
{( Je vais, ajouta-t-il, me préparer à vous donner un *^ÔianJr X^lon de mon savoir-faire. Promenez-vous, seigneur, en attendant le dîner; visitez votre château; voyez si vous le
15 trouvez en état d'être habité par Votre Seigneurie. »
Après avoir tout examiné, nous revînmes, mon secrétaire
et moi, dans la salle 011 était dressée une table sur laquelle
étaient deux couverts ; nous nous^, y "" assîmes, et dans le
- moment ^on. no us servit une û//a podrida^^^ délicieuse, que
20 nous plàîgnînes l'archevêque de Valence de n'avoir plus le cuisinier qui l'avait faite. A chaque morceau que nous mangions, mes laquais de nouvelle date nous présentaient de grands verres qu'ils remplissaient jusqu'aux bords d'un vin
> de la blanche * exquis. Un plat de rôti, .^coi?i posé de deux ^.i^^
35 cailles grasses qui flanquaient un petit je vrau t d un fumet afjmirab le. nous fit quitter le pot-pourri * et acheva de nous
^-'^ÏISfeaBier. Lorsque nous eûmes mangé comme deux affamés, ^ ^ et bu à proportiiDn, nous nous levâmes de table pour aller au V v jardin faire yprapfueÏÏsement la sîeâte dans quelque endroit \
30 frais et agréable.
Scipion fut particulièrement enchanté d'une longue allée
qui conduisait, ^ndesc^danjt toujours, a u logement du jyr- J mier, et que des âryes tBuirus^ouvraient de leur épais feuillage. En fai^nt moge plin lieu si propre à servir d'asile contre la chaietlr, nous nous y arrêtâmes et nous nous assîmes au pied d'utf pm^a^ oU le sommeil eut peu de peine à 5
Surprendre/ dem^^'^^^rcïs'^iii venaient de bien dîner.
Nous nous réveillfmes eô'^âur^âtff^eux heures après, au bruit de plusieurs coups d'ÊSCûfe^ettë» lesquels se firent entendre si près de nous, que nous en fûmes effrayés. Nous nous levâmes brusquement ; et, pour nous informer de la cause de lo ce bruit, nous nous rendîmes à la maison du fermier. Nous y trouvâmes huit ou dix villaeeois^^ tous habitî^î^ts du j^ameau, - / qui, s'étant assemblés là>UrànbW Jburs armes
*' "affeu f>our célébrer mon arrivée, dont ils venaient d'être • avertis. Ils me connaissaient la plupart pour m'avoir vu i S plus d'une fois dans le château exercer l'emploi d'iatepdant. JkV Ils ne m'aperçurent pas plus tôt, qu'ils crièrent tous ensemble : (( Vive notre nouveau seigneur 1 qu'il soit le Ipf énveriu a
LiriasI» ^tx'.^v—
Je leur fis l'a ccueil le plus gracieux qu'il me fut possible, 20 avec gravité pourtant, ne jugeant pas devoir trop me familiariser avec eux. Je les assurai de ma protection ; je leur lâchai même une vinetainede pistoles ; et ce ne fut pas, je crois, celle de mes nTamÇresquiîeur plut le moins. Après cela je leur laissai la liberté de jeter encore de la poudre au 25 vent, et je me retirai avec mon secrétaire dansle bois, où nous^ nous promenâmes jusqu'à la nuit, sans nalsla] des arbres : tant la possession d'un bien nouvellement acquis a d'abord de charmes pour nous !
v^ Le cuisinier, l'aide de cuisine et le marmiton n'étaient pas 3° oisifs p endant ce temps-là ; ils travaillaient à nous préparer
l6o HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
un repas supérieur à celui que nous avions fait ; et nous
fûmes dans le dernier étonnement lorsque, étant entrés dans
la même salle où nous avionsdîné, nous vîmes mettresur la
AjîiWe un plat de qui\trPper^rei^x^rqt\fi aven un'civetj de
'ijfapih d'un côté, et un chapon en ragoût Jdel 'autre. Ils nous servirent ensuite pour entremet^ des oreilles de cochon, des poulets marines * et du chocolat à la crème. Nous bûmes copieusement du vin de Lucène* et de plusieurs autres sortes de vins délicieux ; et quand nous sentîmes qi
10 nous ne pouvions boire davantage sans exposer notre ^mfé,'' nous songeâmes à nous aller coucher. Alors mes laquais, prenant des flambeaux, me conduisirent au plus bel appartement, où ils s'empressèrent de me déshabiller ; mais quand ils m'eurent donné ma robe de chambre et mon bonnet de
15 nuit, je les renvoyai en leur disant d'un air de maître :
« Retirez-vous, messieurs, je n'ai pas besoin de vous pour le reste.»
/ GABRIEL TRIAQUERO »
J'achevai de me déshabiller et je me mis au lit, où je ne
! tardai pas à m'assbu^r. Je ne me réveillai le jour suivant
20 qu'après le lever du soleil. Je fus bientôt sur pied, et tout
en m'habillant, je songeai à partir pour Valence pour y aller
saluer les seigneurs à qui je devais ma petite fortune.
Je fis avertir Bertrand de se tenir prêt ; et tandis qu'il préparait les mules, je pris mon chocolat. Ensuite je mon- 25 tai dans ma chaise. J'eus le bonheur de trouver don Alphonse avec sa femme Séraphine, et son père don César. Nous nous embrassâmes avec tous les témoignages d'une véritable affection. Après dîner, nous allâmes ensemble au théâtre
[ISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE l6l
pour y"entendre une tragédie nouvelle de don Gabriel Triaquero, le poète à la mode.
Je trouvai la ^s^l^/. remplie de monde depuis le haut jusqu'en bas, un ^parterre tcW sefre,**^^ un théâtre chargé de chevaliers des trois ordreé^militaires.^
« Voilà, dis-je à don Alphonse, une nombreuse assemblée.
— Il ne faut pas vous étonner, me répondit-il ; la tragédie qu'on va représenter ost de la composition de don Triaquero, surnommé le poète ^ la^ooeTl/Dès que l'OTncne des comédiens annonce une noiweauté âe cet auteur, toute la ville de lo Valence est en l'air." Les hommes ainsi que les femmes ne s'entretiennent que de cette pièce; toutes les loges sont retenues ; et le jour de la première représentation on se tue » /
à la porte pour entrer, quoique toutes les places soient aur^c^* ^' 'amn31e,*à 'fa re serve d u pfîMérPe, qu'on respecte trop pour 15 oser le mettre de mauvaise humeur. yCj^^^'^^^
— Quelle rage 1 dis-je à don Alphonse. Cette vive curiosité du public, cette furieuse impatience qu'il a d'entendre tout ce que don Gabriel produit de nouveau, me donne une haute idée du génie de ce poète. 20
— N'allez pas si vite, répondit don Alphpnse>v il faut être
en garde contre la ^iffi^^^^V^ public ^s'atvéùgté quelquefois C^ sur desimèc^fe pli il y a de faux Drlllants^et il n'^ connaît « le prix^iTapresrimpression.' «^ ^.L' o^u*.*'a
Dans cet endroit de notre conversation,^ les acteurs paru- 25 rent. Nous cessâmes aussitôt de parler pour les écouter avec attention. Les applaudiss,ements commencèrent dès la ■promse;^ à chaque vers c'était/ un brouhaha^ ^t :a la fin de chaque acte un battement de mains à faire croire que la salle s^abimaâ:'. "^Àprès la pi^ce, bn me montra l'auteur qui allait 3° de loge en loge présenter modestement sa tête aux lauriers
102 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE r
dont les seigneurs et les dames se préparaient à la coui jU
Nous retournâmes au palais de don Alphonse, où bientôt arrivèrent trois ou quatre chevaliers. Il y vint aussi deux 5 vieux auteurs estimés dans leur genre, avec un gentilhomme de Madrid qiû, avait de l'esprit et du goût. Ils avaient tous été à la /éom^die.^ Il ne fut question, pendant le souper, que de la pièce nouvelle.
« Messieurs, dit un chevalier de Saint-Jacques, que pensez-
lo vous de cette tragédie ? N'en êtes-vous pas affectés comme
moi ? N'est-ce pas là ce qui s'appelle un ouvrage achevé ?
Pensées sublimes, tendres sentiments, versification virile, rien
n'y manque. En un mot, c'est un poème sur le toSr^e la
bonne compagnie. ' J
15 — Je ne crois pas que personne en puisse penser autrement, dit un chevalier d'Alcantara. Cette pièce est pleine
de situations
.à monsieur,
ajou<a-t-il en adressant la parole au gentilhomme castillan : il
20 me paraît connaisseur ; je parie qu'il est de mon sentiment.
— Ne pariez point, monsieur^ le chevalier, lui répondit le
gentilhomme avec un souris malin. Je ne suis pas de ce
pays-ci : nous ne décidons point à Madrid si promptement.
Bien loin de juger d'une pièce quenous entendons pour la
25 première fois, nous nous défions (fe se3"T)eautés ta nt ^ ù'ehe
n'est que dans la bo^uche des acteurs ; quelque bien affectés
mji' mm I iiii Mtijuiii'i^ nous suspendons notre jugement jusqu'à
ce que nous 1 ayons lue ; et véritablement elle ne nous fait
pas toujours, sur le papier, le même plaisir qu'elle nous a
30 fait sur la scène.
« Nous examinons donc scrupuleusement, poursuivit-il, un
poème avant que d^Pes^nfer/* la réputatîon de son ^^ur, \^ / quelque grande qu'elle puisse être, ne peut nous 1|mStttr.'~ , ^ Quand Lope de Véga même et Calderon donnaient des nouveautés, ils trouvaient des juges sévèresLdans leurs admirateurs, qui ne les ont élevés au ôbmble de la gloire qu'après 5 avoir jugé qu'ils en étaient dignes.
— Oh 1 parbleu 1 interrompit le chevalier de Saint-Jacques, . nous ne sommes pas si timides que messieurs les Castillans. Nous n'attendons point, pour décider, qu'une pièce soit iin-»" priiTK^fi. Dès la première représentation nous en connaissons lo tout le prix. Il n'est pas même besoin que nous l'écoutions fort attentivement. Il suffit que nous sachions que c'est une production de don Gabriel, pour être persuadés qu'elle est [/sans défaut Les ouvrages de ce poète dfiiîvent servir d'é- J poque à la naissance du bon goût. Les Lope et les Çalde- 1 5 • ron n'étaient que des apprentis en comparaison de ce grand , i m^iître du théâtre. »
Le gentilhomme, qui regardait Lope et Calderon comme les Sophocles ' et les Euripides " des Espagnols, fut choqué de ce discours téméraire. Il s'échauffa. 20
« Quel sacrilège dramatique 1 s'écria-t-il d'un ton animé. Puisque vous m'obligez, messieurs, à juger sur une première représentation, je vous dirai que je ne suis pas content de la tragédie nouvelle de votre don Gabriel. Loin de la regarder comme un chef-d'œuvre, je la trouve fort défectueuse. C'est 25 un poème farci de traits plus brillants que solides. Les trois quarts des vers sont mauvais et mal rimes, les caractères mal formés ou mal soutenus, et les pensées souvent très obscures. »
Les deux auteurs qui étaient à table, et qui, par une 3° " retenue aussi louable que rare, n'avaient rien dit de peur
d'être soupçonnés de jalousie, ne purent s'empêcher d'applaudir des yeux au sentiment du gentilhomme. Pour les chevaliers, ils recommencèrent à louer don Gabriel ; ils le placèrent même parmi les dieux. Cette apothéose extrava- 5 gante et cette aveugle idolâtrie firent perdre patience au Castillan, qui, levant les mains au ciel, s'écria tout à coup comme par enthousiasme :
(( O divin Lope de Véga, rare et sublime génie, qui avez
laissé un espace immens^ntre vous et tqus les Gabriels qui
10 voudront vous attjeîndraTet^^^/lfô iCalderSp
\\ y la douceur éXè.^^J^fe^^V^ ne
.^ craignez point tous deux que vos ^îfteis soient abattus par
ce nouveau ii^uf n|somdes muses ! Il sera bien heureux si la
postérité, dont vous ferez les délices comme vous faites les
15 nôtre§, entend parler de lui. » *
Cette plaisante apostrophe, à laquelle personne ne s'était attendu, fit rire toute la compagnie, qui se leva de table en belle humeur et s'en alla. On me conduisit, par ordre de don Alphonse, à l'appartement quir m'avait été préparé. J'y 20 trouvai un bon lit, oîi ma seifneuH^ 'étant couchée, s'endormit en déplorant, aussi bien que le gentilhomme castillan, l'injustice que les ignorants faisaient à Lope et à Calderon.