‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 44 sur 105 · GIL BLAS RETOURNE A LA COUR · texte numérisé non relu

GIL BLAS RETOURNE A LA COUR

15 La naissanèe d'un fils non seulement me remplit le cœur de joie mais réjouit aussi les personnes du château, et les habitants de Lirias la célébrèrent par des fêtes qui firent connaître que tout le hameau prenait part au plaisir de son seigneur. Mais, hélas I nos réjouissances ne furent pas de

20 longue durée, ou, pour mieux dire, elles se convertirent tout à coup en gémissements, en plaintes, en lamentations par un événement que plus de vingt années n'ont pu me faire oublier, et qui sera toujôtfrs présen t à nfa^pensée. Mon fils mourut; et sa mèreple^ffll^î^de pres|une fièvre violente

^S ^^OTtB^m^hhre épouse après quatorze mois de mariage. ^flX V^Lie le ISteur conçoiveTsIl est possible, la douleur dont je -^ j fus saisi 1 Je tombai dans un .accablement stupide ; a^rce de sentir la perte que je faisais, jy paraissais con|me msen-

sible. Je fus cinq ou six jours dans cet état ; et je crois que, sans Scipion, la tête m'aurait tourné ; mais cet adroit secrétaire suttromper ma douleur.

Il entra un matin dans ma chambre :

(( Monsieur, me dit-il d'un air fort agité, il se répand dans' 5 la ville un bruit qui intéresse toute la monarchie : on dit que Philippe III ne vit plus * et que le prince son fils est sur le trône. On ajoute à cela, poursuivit-il, que le cardinal duc de Lerme a perdu son poste, qu'il lui est même défendu de paraître à la cour, et que don Gaspard de Guzman, comte lo d'Olivarès, est présentement premier ministre. »

Je me sentis un peu ému de cette nouvelle sans savoir pourquoi. Scipion s'en aperçut et me demanda si je ne prenais aucune part à ce grand changement. ^^

« Ehl quelle part veux-tu que j'y prenne, lujKépondis-je, 15 mon enfant? J'ai quitté la cour; tous les changements qui peuvent y arriver me doivent être indifférents.

— Pour un homme de votre âge, reprit Sci{)ion, vous êtes bien détaché du monde. A votre place j'aurais un désir curieux. 20

— Quel désir ? interrompis-je.

— Ma foi, reprit-il, j'irais à Madrid montrer mon visage au jeune monarque, pour voir s'il me remettrait ; c'est un • plaisir que je me donnerais.

— Je t'entends, lui dis-je ; tu voudrais que je retournasse 25 à la cour pour y tenter de nouveau la fortune, ou plutôt pour

y redevenir un avare et un ambitieux. \i

— Pourquoi vos mœurs s'y corrompraient-elles encore ? me repartit Scipion. Ayez plus de confiance que vous n'en avez en votre vertu. Je vâ(î?1?pOMV%evSus^îemar^ 30 saines réflexions que votre disgrâce vous a fait faire sur la

cour ne vous permettent point d'en redouter les dangers. Rembarquez-vous hardiment sur une mer dont vous connaissez tous les écueils.

— Tais-toi, flatteur, m'écriai-je en souriant ; es-tu las de S^me voir mener une vie tranquille ? Je croyais que mon repos t'était plus cher. »

Dans cet endroit de notre conversation, don César et son fils arrivèrent. Ils me confirmèrent la nouvelle de la mort du roi, ainsi que le malheur du duc de Lerme. Ils me con-

lo seillèrent d'aller à Madrid me présenter aux yeux du nouveau roi, puisque j'en étais connu, et que je lui avais même rendu des services que les grands récompensent assez volontiers.

« En védté, messeigneurs, m'écriai-je, vous ne pensez

1$ pas bien à ce que vous dites ! Il semble, à vous entendre l'un et l'autre, que je n'aie qu'à me rendre à Madrid poiu- avoir la clef d'or* ou quelque gouvernement. Vous êtes dans l'erreur. Je suis au contraire bien persuadé que le roi ne ferait aucune attention à ma figure si je m'offrais à ses

20 regards. J'en ferai, si vous le souhaitez, l'épreuve pour vous désabuser. »

Je me disposai donc à retourner à la cour, non dans la vue

-T -^ d'y sacrifier " encore à la fortune, mais pour contenter don

César et son fils, qui avaient dans l'esprit que je posséderais

25 bientôt les bonnes grâces du souverain. Il est vrai que je me sentais au fond de l'âme quelque envie d'éprouver si ce jeune prince me reconnaîtrait. Entraîné par ce mouvement curieux, sans espérance et sans dessein de tirer quelque avantage du nouveau règne, je pris le chemin de Madrid

30 avec Scipion.

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