LE STYLE D'UN HOMME D*ETAT
Le lendemain de mon arrivée dans la capitale, je me présentai de bonne heure chez le comte d'Olivarès. J'y trouvai déjà une foule de solliciteurs. J'attendis patiemment dans un coin de la salle. Lorsque le premier 'ministre eut donné audience à tout le monde, je m'avançai pour le saluer et me S faire connaître. Le comte me fit passer dans son cabinet, oîi il me dit d'un air familier : « Ami Santillane, quand le roi mon maître ne m'aurait pas ordonné de prendre soin de ta fortune, je le ferais par ma propre inclination. D'ailleurs, don Baltazar de Zuniga, mon oncle, à qui je ne puis rien lo refuser, m'a prié de te regarder comme un homme pour lequel il s'intéresse ; il n'en faut pas davantage pour me déterminer à t'attacher à moi. » Le ministre me renvoya alors, en me disant qu'il ne manquerait pas de m 'occuper sous peu.* 15
En effet le lendemain matin j'étais à peine habillé, qu'on me vint chercher de la part de Monseigneur. Je fus bientôt ugr^s de Son E^cellence^^dit^^^^^^^^ ^J^
« Oh çà ! Santillane^voyons un peu ce que tu sais faire. Le duc de Lerme te donnait de^ "l^ffiSÊ^^ rédiger ; j'en ai 20 un que je te destine pour ton coug^^j^pT^ Je vais t'en dire la matière ; écoute-moi attentivement : il est question de composer un ouvrage qui prévienne ^ le public en faveur de mon ministère. J'ai déjà fait courir le bruit secrètement que j'ai trouvé, les affaires fort dérangées ; il s'agit présentement 25 d'exposer aux yeux de la cour et de la ville le misérable état ob la monarchie est réduite. Il faut faire là-dessus un
tableau qui frappe le peuple et Tempêche de regretter mon prédécesseur. Après cela, tu vanteras les mesures que j*ai prises pour rendre le règne du roi glorieux, ses États florissants et ses sujets parfaitement heureux.»
S En parlant de la sorte le comte me fit passer dans un petit cabinet voisin du sien, et m*y laissa travailler en liberté. Je commençai donc à composer mon mémoire le mieux qu'il me fut possible. J'exposai d'abord le mauvais état où se trouvait le royaimie : les finances dissipées, les revenus royaux en-
^o gagés à des partisans,* et la marine ruinée. Je rapportai ensuite les fautes commises par ceux qui avaient gouverné l'État sous le dernier règne, et les suites fâcheuses qu'elles pouvaient avoir. Enfin, je peignis la monarchie en péril, et censurai si vivement le précédent ministère, que la perte du
15 duc de Lerme était, suivant mon mémoire, un grand bonheur pour l'Espagne. Pour dire la vérité, quoique je n'eusse aucun ressentiment contre ce seigneur, je ne fus pas fâché de lui rendre ce bon office. Voilà l'homme 1 ^i/^^^^ Enfin, après une peinture effrayante des maux qui mena-
20 çaient l'Espagne, je rassurais les esprits en faisant avec art concevoir aux peuples de belles espérances pour l'avenir. Pour cet effet, je faisais parler le comte d'Olivarès comme un restaurateur envoyé du ciel pour le salut de la nation ; je promettais monts et merveilles." En un mot j'entrai si bien
25 dans les vues du nouveau ministre, qu'il parut surpris de mon ouvrage lorsqu'il l'eut lu tout entier,
« Santillane, me dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de composer un pareil mémoire. Sais-tu bien que tu viens de faire un morceau digne d'un secrétaire d'État ? Ton style
30 est concis et même élégant ; mais je le trouve un peu trop naturel. »'
En même temps, m 'ayant fait remarquer les endroits qui n'étaient pas de son goût, il les changea ; et je jugeai par ses corrections qu'il aimait les expressions recherchées ' et l'obscurité. Néanmoins, quoiqu'il voulût de la noblesse, ou, pour mieux dire, du précieux dans la diction, il ne laissa pas S de conserver les deux tiers de mon écrit.
Quelques jours après. Monseigneur fit imprimer notre mémoire, qui ne fut pas plus tôt rendu public, qu'il devint le sujet de toutes les conversations de Madrid. Le peuple, ami de la nouveauté, fut charmé de cet écrit ; l'épuisement lo des finances, qui était peint avec de vives couleurs, le révolta contre le duc de Lerme ; et si les coups de griffe ^ qu'y recevait ce ministre ne furent pas applaudis de tout le monde, du moins ils trouvèrent des approbateurs. Quant aux magnifiques promesses que le comte d'Olivarès y faisait, et ^5 entre autres celle de fournir par une sage économie aux dépenses de l'État sans incommoder les sujets, elles éblouirent les citoyens en général, et les confirmèrent dans la grande opinion qu'ils avaient déjà de ses lumières : si bien que toute la ville retentit de ses louanges. 20
Son Excellence, voyant que cet écrit lui faisait beaucoup d'honneur, voulut, pour la part que j'y avais, que j'en recueillisse quelque fruit ; elle me fit donner une pension de cinq cents ecus : ce qui me parut une récompense honnête de mon travail, et me fut d'autant plus agréable que ce 25 n'était pas un bien mal acquis, quoique je l'eusse gagné bien aisément.