UN POETE À L'HÔPITAL
Rien ne faisait plus de plaisir à Monseigneur que d'apprendre ce qu'on pensait à Madrid de la conduite qu'il tenait dans son ministère. Il me demandait tous les jours ce qu'on disait de lui dans le monde.
5 Quand je m'aperçus que le comte aimait qu'on lui fît des rapports, je me mis sur le pied d'aller l'après-dînée dans des lieux publics, et de me mêler à la conversation des honnêtes gens,* quand il s'y en trouvait.
Un jour, en revenant de l'un de ces endroits, je passai
10 devant la porte d'un hôpital ; il me prit envie d'y entrer. Je parcourus deux ou trois salles remplis de malades alités, en promenant ma vue de toutes parts. Parmi ces malheureux, que je ne regardais pas sans compassion, j'en remarquai un qui me frappa ; je crus reconnaître en lui Fabrice, mon
15 ancien camarade et mon compatriote. Pour le voir de plus près, je m'approchai de son lit, et ne pouvant douter que ce ne fût le poète Nunez, je demeurai quelques moments à le considérer sans rien dire. De son côté, il me remit aussi et m'envisagea de la même façon. Enfin, rompant le
20 silence :
« Mes yeux, lui dis-je, ne me trompent-ils point ? Est-ce en effet Fabrice que je rencontre ici ?
— C'est lui-même, répondit-il froidement, et tu ne dois pas t'en étonner. Depuis que je t'ai quitté, j'ai toujours fait
25 le métier d'auteur, j'ai composé des romans, des comédies, toutes sortes d'ouvrages d'esprit' J'ai fait mon chemin : je suis à l'hôpital.»*
/'^'^e ne pus m'erapêcher de rire de ces paroles, et encore / plus de l'air sérieux dont il les avait accompagnées. / « Eh quoi 1 m'écriai-je, ta muse t'a conduit dans ce lieu I
elle t'a joué ce vilain tour-là I
— Tu le vois 1 répondit-il ; cette maison sert souvent de 5 retraite aux beaux esprits/ Tu as bien fait, mon enfant, poursuivit-il, de prendre une autre route que moi. Mais tu n'es plus, ce me semble, à la cour, et tes affaires ont changé de face : je me souviens même d'avoir ouï dire que tu étais en prison par ordre du roi. lo
— On t'a dit la vérité, lui répliquai-je ; la situation charmante où tu me laissas quand nous nous séparâmes fut, peu de temps après, suivie d'un revers de fortune qui m'enleva mes biens et ma liberté. Cependant, mon ami, post ?iubila Phœbus ; " tu me revois dans un état plus brillant encore que 15 celui oil tu m'as vu.
— Cela n'est pas possible, dit Nunez ; ton maintien est sage et modeste : tu n'as pas l'air vain et insolent que donne ordinairement la prospérité.
— Les disgrâces, repris-je, ont purifié ma vertu ; et j'ai 20 appris à l'école de l'adversité à jouir des richesses sans m'en laisser posséder.
— Dis-moi donc, interrompit Fabrice en se mettant avec transport sur son séant, quel peut être ton emploi ? Que fais-tu présentement ? Serais-tu intendant d'un grand seigneur 25 ruiné, ou de quelque veuve opulente ?
— J'ai un meilleur poste, lui repartis- je ; mais dispensemoi, je te prie, de t'en dire davantage à présent, je satisferai une autre fois ta curiosité. Je me contente en ce moment de t'apprendre que je suis en état de te faire plaisir, ou plutôt 30 de te mettre à ton aise pour le reste de tes jours, pourvu que
tu me promettes de ne plus composer d'ouvrages d'esprit, soit en vers, soit en prose. Te sens-tu capable de me faire un si grand sacrifice ?
— Je Tai déjà fait au ciel, me dit-il, dans une maladie S mortelle dont tu me vois échappé. Un père de Saint-Dominique * m'a fait abjurer la poésie, comme im amusement qui, s'il n'est pas criminel, détourne du moins du but de la sagesse.
— Je t'en félicite, lui repartis-je, mon cher Nunez ; tu as 10 fort bien fait, mon ami ; mais gare la rechute I '
— Oh ! me repartit-il d'un air résolu, c'est ce que je n'appréhende point du tout. J'ai pris une ferme résolution d'abandonner les muses : ' quand tu es entré dans cette salle, je composais des vers pour leur dire un éternel adieu.
15 — Monsieur Fabrice, lui dis-je alors en branlant la tête, je ne sais si nous devons, le père de Saint-Dominique et moi, nous fier à votre abjuration : vous me paraissez furieusement épris de ces doctes pucelles.
— Non, non, me répondit-il, j'ai rompu tous les nœuds qui 20 m'attachaient à elles. J'ai plus fait, j'ai pris le public en
aversion, et ma haine est juste. Il ne mérite pas qu'il y ait des auteurs qui veuillent lui consacrer leurs travaux ; je serais fâché de faire quelque production qui lui plût. Ne crois pas, continua-t-il, que le chagrin me dicte ce langage ; je te parle
25 de sang-froid. Je méprise autant les applaudissements du public que ses sifflets. On ne sait qui gagne ou qui perd avec lui : c'est un capricieux qui pense aujourd'hui d'une façon, et qui demain pensera d'une autre. Que les poètes dramatiques sont fous de tirer vanité de leurs pièces quand
30 elles réussissent I Quelque bruit qu'elles fassent dans leur nouveauté sur la scène, elles se soutiennent rarement après
l'impression; * et si on les remet au théâtre vingt ans après, elles sont pour la plupart assez mal reçues. La génération présente accuse de mauvais goût celle qui l'a précédée, et ses jugements sont contredits à leur tour par ceux de la génération suivante. C'est ce que j'ai toujours remarqué, et de S là je conclus que les auteurs qui sont applaudis présentement doivent s'attendre à être siffles dans la suite. Il en est de même des romans et des autres livres amusants qu'on met au jour ; quoiqu'ils aient d'abord une approbation générale, ils tombent insensiblement dans le mépris. L'honneur qui lo nous revient de l'heureux succès d'un ouvrage n'est donc qu'une pure chimère, qu'une illusion de l'esprit, qu'un feu de paille dont la fumée se dissipe bientôt dans les airs. »
Quoique je jugeasse bien que le poète ne parlait ainsi que par mauvaise humeur, je ne fis pas semblant de m'en aper- 15 cevoir.
« Je souhaite, mon cher Fabrice, lui dis- je, que tu conserves toujours les sentiments oîi tu es. Si tu persistes à vouloir quitter la poésie, je te le répète, je te ferai obtenir bientôt un poste honnête et lucratif. Mais, en attendant que 20 je te rende ce service, ajoutai-je en lui présentant une bourse oU il y avait une soixantaine de pistoles, je te prie de recevoir cette petite marque d'amitié.
— O généreux ami I s'écria le fils du barbier Nunez, transporté de joie et de reconnaissance ; quelles grâces 25 n'ai-je pas à rendre au ciel de t'avoir fait entrer dans cet hôpital, d'où je vais dès ce jour sortir par ton assistance ! »
Avant que de nous séparer, je lui enseignai ma demeure, et l'invitai à venir me voir aussitôt que sa santé serait rétablie. Il fit paraître une extrême surprise lorsque je lui dis que 30 j'étais logé chez le comte d'Olivarès.
« O trop heureux Gil Bias 1 me dit-il, dont le sort est de plaire aux ministres, je me réjouis de ton bonheur, puisque tu en fais un si bon usage. »