‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 5)Chapitre 47 sur 105 · LA FIN DE DEUX BANDITS · texte numérisé non relu

LA FIN DE DEUX BANDITS

Cependant je devins insensiblement le favori de mon S maître qui, de son côté, me gagna Tâme par les nombreuses marques d'affection qu'il me donna. Pendant que j'étais ainsi disposé à dresser de nouveaux autels à la fortune, j'appris que ma mère avait payé le tribut à la nature, aussi bien que mon oncle, le seigneur Gil Perez.

10 La mort de ma mère me causa une vive affliction, quoique, dans mon enfance, je n'eusse point reçu d'elle ces caresses dont les enfants ont grand besoin pour devenir reconnaissants dans la suite. Je donnai aussi au bon chanoine les larmes que je lui devais pour le soin qu'il avait eu de mon

15 éducation. Ma douleur, à la vérité, ne fut pas longue, et dégénéra bientôt en un souvenir tendre que j'ai toujours conservé de mes parents.

Sur ces entrefaites Monseigneur m'envoya en mission secrète à Tolède. Je pris donc le chemin de cette ville, où,

20 étant arrivé, j'allai descendre à une hôtellerie près du château. A peine eus-je mis pied •à terre, que l'hôte, me prenant sans doute pour un gentilhomme du pays, me dit : « Seigneur cavalier, vous venez apparemment dans cette ville pour voir l'auguste cérémonie de V autodafé * qui doit se faire

25 demain ? » Je lui répondis que oui, jugeant plus à propos de le lui laisser croire que de lui donner occasion de me questionner sur ce qui m'amenait à Tolède. » Vous verrez, reprit-

il, une des plus belles processions qui aient jamais été faites ; il y a, dit-on, plus de cent prisonniers, parmi lesquels on en compte plus de dix qui doivent être brûlés. » Véritablement, le lendemain, avant le lever du soleil, j'entendis sonner toutes les cloches de la ville ; et Ton faisait ce carillon pour avertir 5 le peuple qu'on allait commencer Vautodafé. Curieux de voir cette effrayante fête, que je n'avais pas encore vue, je m'habillai à la hâte et me rendis à Tlnquisition.' Il y avait tout auprès, et le long des rues par où la procession devait passer, des échafauds, sur Tun desquels je me plaçai pour mon 10 argent. J'aperçus bientôt les dominicains, qui marchaient les premiers, précédés de la bannière de l'Inquisition. Ces bons pères étaient immédiatement suivis des tristes victimes que le Saint-Office voulait immoler ce jour-là. Ces malheureux allaient l'un après l'autre, la tête et les pieds nus, ayant 15 chacun un cierge à la main, et son parrain * à son côté. Les uns avaient un grand scapulaire de toile jaune, parsemé de croix de Saint-André ' peintes en rouge et appelé san-benito ; les autres portaient des caroçhaSj^Q^^oxi\, des ^Q^^^fc. 4!^jy ^y^ carton élevés en forme de pamfle7sucrSret co/fverts de 20 flammes et de figures diaboliques.

Comme je regardais de tous mes yeux ces infortunés avec une compassion que je me gardais bien de laisser paraître, de peur qu'on ne m'en fît un crime, je crus reconnaître, parmi ceux qui avaient la tête ornée de carochas, Raphaël et son 25 compagnon Ambroise. Ils passèrent si près de moi, que, ne pouvant m'y trompier : « Que vois-je ? dis-je en moi-même. Le ciel, las des désordres de la vie de ces deux scélérats, les a donc livrés à la justice de l'Inquisition I » En parlant de cette sorte, je me sentis saisir d'effroi : il me prit un trem- 30

blement universel, et mes esprits se troublèrent au point que

je pensai m'évanouir. La liaison que j'avais eue avec ces fripons, Taventure de Xelva,* enfirv tout ce que nous avions fait ensemble, vint dans ce moment s'offrir à ma pensée, et je m'imaginai ne pouvoir assez remercier Dieu de m'avoir pré- 5 serve du scapulaire et des carochas.

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