‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 116 sur 254 · LIVRE V, CHAP. I. 3ÎW · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I. 3ÎW

il n'dtait plus temps. D’ailleurs, je le confesse, je sentais une maligne joie quand je me représentais la situation où j’avais réduit l’orgueilleuse qui avait dédaigné mes vœux.

Je goûtais impunément le plaisir de la vengeance , qui est si doux à tout le monde, et principalement aux Espagnols, lorsqu'un jour le grand-duc, étant avec cinq ou six seigneui’s de sa cour et moi, nous dit : De quelle manière jugeriez-vous à propos qu’on punît un homme qui aurait abusé de la confidence de son prince et voulu lui ravir sa maîtresse? Il faudrait, dit un des courtisans, le faire tirer à quatre chevaux. Un autre fut d’avis qu’on l’assomm-it et le fit mourir sous le bâton. Le moins cruel de ces Italiens, et celui qui opina le plus favorablement pour le coupable, dit qu’il se contenterait de le faire précipiter du haut d’une tour en bas. Et don Raphaël, reprit alore le grand-duc, de quelle opinion est-il? Je suis persuadé que les Espagnols ne sont pas moins sévères que les Italiens dans de semblables conjonctures.

Je compris bien, comme vous pouvez penser, que Mascarini n’avait pas gardé son serment, ou que sa femme avait trouvé moyen d’instruire le pi ince de ce qui s’était passé entre elle et moi. On remarquait sur mon visage le trouble qui m’agitait. Cependant, tout troublé que j’étais, je répondis d’un ton ferme au grand-duc : Seigneur, les Espagnols sont plus généreux ; ils pardonneraient en cette occasion au confident, et feraient naître, par cette bonté, dans son âme un regret éternel de les avoir trahis. Eh bien ! me dit le prince, je me sens capable de cette générosité ; je pardonne au traître : aussi bien je ne dois m’en prendre qu’à moi-même d’avoir donné ma confiance à un homme que je ne connaissais point, et dont j’avais sujet de me défier, après tout ce qu’on m’en avait dit. Don Raphaël, ajouta-t-il, voici de quelle manière je veux me venger de vous. Sortez incessamment de mes États, et ne paraissez plus devant moi! Je me retirai sur-le-champ, moins affligé de ma disgrâce que ravi d’en être quitte à si bon marché. Je m’embai'quai dès le lendemain dans un vaisseau de Barcelone, qui sortit du port de Livourne pour s'en retourner.

J’interrompis don Raphaël dans cet endroit de son histoire. Pour un homme d’esprit, lui dis-je, vous fites, ce me semble.

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mie grande faute de me pas quitter Florence immédiâteiiient après avoir découvert à Mascai'ini l’amour du prince pour Lucrèce. Vous deviez bien vous imaginer que le grand-duc ne tarderait pas à savoir votre trahison. J’en demeure d’accord, répondit le fils de Lucinde; aussi, malgré l’assurwice que le ministre me donna de ne me point exposer au ressentiment du prince, je me proposais de disparaitre au plus tôt. "

J'arrivai à Barcelone, continua-t-il, avec le reste des richesses que j’avais apportées d’Alger, et dont j’avais dissipé la meilleure partie à Florence en faisant le gentilhomme espagnol. Je ne demeurai pas longtemps en Catalogne; je mourais (l’envie de revoir Madrid, le lieu charmant de ma naissance, et je satisfis le plus tôt -qu’il me fut possible le désir qui me pressait. En arrivant dans celte ville, j’allai loger par hasard dans un hôtel garni où demeurait une dame qu’on appelait Camille. Quoiqu’elle fût hors de minorité, c’était une créature fort piquante : j’en atteste le seigneur Gil Blas , (jui l’a vue à Valladolid presque dans le même temps. Elle avait encore plus d’esprit (jue de beauté, et jamais aventurière n’a eu • plus de talent pour amorcer les dupes. Mais elle ne ressemblait point à ces coquettes qui mettent à profit la reconnaissance de leurs amants. Venait-elle de dépouiller un homme d’affaires, elle en partageait les dépouilles avec le premier chevalier de tripot qu’elle trouvait à son gré.

Nous nous aimâmes l’un l’autre dès que nous nous vîmes, et la conformité de nos inclinations nous lia si étroitement, que nous fûmes bientôt en communauté de biens. Nous n’en a\ions pas, à la vérité, de considérables, et nous les mangeâmes en peu de temps. Nous ne songions, par malheur, tous deux qu’à nous plaire, sans faire le moincire usage des <lispositions que nous avions à vivre aux dépens d’autrui. La misère enfin réveilla nos génies, <juc le plaisir avait engourdis. Mon cher Raphaël, me dit Camille, faisons diversion, mon ami; cessons de garder une fidélité qui nous ruine. Vous pouvez entêter une riche veuve, je puis charmer quelque vieux seigneur : si nous continuons à nous être fidèles, voilà deux fortunes manquées! Belle Camille, lui répondis-je, vous me prévenez ; j’allais vous faire la même proposition. J’y consens, rha reine. Oui, pour mieux entretenir notre mutuelle ardeur,

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tentons d’utiles conquêtes. Les infidélités que nous nous ferons deviendront des triomphes pour nous.

Cette convention faite, nous nous mîmes en campagne. Nous nous donnâmes d’abord de grands mouvements sans pouvoir rencontrer ce que nous cherchions. Camille ne trouvait que des petits-maîtres, ce qui suppose des amants qui n’avaient pas le sou; et moi, que des femmes qui aimaient mieux lever des contributions que d’en payer. Comme l’amour se refusait à nos besoins, nous eûmes recours aux^fourheiics. Nous eu finies tant et tant, que le corrégidor en entendit parler, et cii juge, sévère en diable, chargea un de ses alguazils de nous arrêter; mais l’alguazil, aussi bon que le corrégidor était mauvais, nous laissa le loisir de sortir de Madrid pour une petite somme que nous lui donnâmes. Nous prîmes la route de Va!ladolid, et nous allâmes nou^ établir dans cette ville. J’y louai ime maison où Je logeai avec Camille, que je fis passer pour ma sœur, de peur de scandale. Nous tînmes d’abord notre in- ^ dustrie en bride , et nous commençâmes d’étudier le terrain avant que de former aucune entreprise.

Un jour, un homme m’aborda dans la rue, me salua trèscivilement, et me dit : Seigneur don Raphaël, me reconnaissez-vous ? Je lui répondis que non. Et moi, reprit-il, je vous remets parfaitement. Je vous ai vu à la cour de Toscane, et j'étais alors garde du grand-duc. Il y a quelques mois, ajoutat-il, que j’ai quitté le service de ce prince. Je suis venu en Espagne avec un Italien des plus subtils; nous sommes à Valladolid depuis trois semaines. Nous demeurons avec un Castillan et un Galicien qui sont, saus contredit, deux honnêtes garçons. Nous vivons ensemble du travail de nos mains. Nous faisons bonne chère, et nous nous divertissons comme des princes. Si vous voulez vous joindre à nous, vous serez agréablement reçu de mes confrères; car vous m’avez toujours pam un galant homme, peu scrupuleux de voti'e naturel, et profès dans notre ordre.

La franchise de ce fripon excita la mienne.'' Puisque vou.s me parlez à cœur ouvert, lui dis-je, vous méritez que je m’explique de même avec vous. Véritablement je ne suis pas novice dans votre profession; et si ma modestie me permeltait de conter mes exploits, vous verriez que vous n’avez [i.as

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