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hommes assis qui achevaient de manger un pâté et de vider une assez grosse outre qu’ils baisaient à la ronde. Il aperçut encore à quelques pas d’eux, une femme et un cavalier atta- ^ chés à des arbres, et un peu plus loin une chaise roulante avec deux mules richement caparaçonnées. 11 jugea d’abord, que les hommes assis devaient être des voleurs; et les discoui's qu’il leur entendit tenir lui firent connaître qu’il ne se trompait pas dans sa conjecture. Les quatre brigands faisaient voir une égale envie de posséder la dame qui était tombée entre leurs mains, et ils pai’laient de la tirer au sort. Lamela, instruit de ce que c’était, vint nous rejoindre, et nous fit un fidèle rapport de tout ce qu’il avait vu et entendu.
Messieui-s, dit aloi-s don Alphonse, cette dame et ce cavalier que les Yoleui-s ont attachés à des arbres sont peut-être des j)ersonnes de la première qualité. Souffrirons-nous que des brigands les fassent servir de victimes à leur barbarie et à leur brutalité? Croyez-moi, chargeons ces bandits; qu’ils tombent sous nos coups. J’y consens, dit don Raphaël. Je ne suis pas moins prêt à faire une bonne action qu’une mauvaise. Ambroise, de son côté, témoigna qu’il ne demandait pas mieux que de prêter la main à une entreprise si louable, et dont il prévoyait, disait-il, que nous serions bien payés. J’ose dire aussi qu’en cette occasion le péril ne m’épouvanta point, et <[ue jamais aucun chevalier errant ne se montra plus prompt au service des demoiselles. Mais, pour dire les choses sans trahh- la vérité, le danger n’était pas grand ; car, Lamela nous ayant rapporté que les armes des voleui-s étaient toutes en un \ monceau à dix ou douze pas d’eux, il ne nous fut pas fort difficile d’exécuter notre dessein. Nous liâmes notre cheval à un arbre, et nous nous approchâmes à petit bruit de l’endroit où étaient les brigands. Ils s’entretenaient avec l)caucoup de chaleur, et faisaient un bruit qui nous aidait à les surprendiv. Nous nous rendîmes maîtres <ie leurs armes avant qu'ils nous découvi-issent; puis, tirant sur eux à bout portant, nous les étendîmes tous sm- la place.
Pendant cette expcditioji la chandelle s’éteignit, de soi-te que nous demeurâmes dans l’obscurité. Nous ne laissiîmes pas toutefois de délier l’homme et la femme, que la crainte tenait saisis à un point qu’ils n’avaient pas la force de nous lemer-
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der de ce que nous venions de faire pour eux. 11 est vrai qu’ils ignoraient encore s’ils devaient nous regarder comme leurs libérateurs, ou comme de nouveaux bandits <]ui ife les enlevaient point aux autres pour les mieux traiter. Mais nous les rassurâmes en leur disant que nous allions les conduire jusqu’à une hôtellerie qu’Ambroise soutenait être à une demi-lieue de là, et qu’ils pourraient en cet endroit prendre toutes les précautions nécessaires pour se rendre sûrement où ils avaient aflàire. Après cette assurance, dont ils parurent ttès-satisfaits, nous tes remîmes dans leur chaise, et les tirâmes hoi-s du bois en tenant la bride de leurs mules. Nos anachorètes visitèrent ensuite les poches des vaincus. Puis nous allâmes reprendre le cheval de don Alphonse. Nous prîmes aussi ceux des voleurs, que nous trouvâmes attachés à des arbres auprès du champ de bataille. Puis emmenant avec nous tous ces chevaux, nous suivîmes le frère Antoine, qui monta sur une des mules pour mener la chaise à l’hôtellerie, où nous n’arrivâmes pourtant que deux heures après, quoiqu’il eût assuré qu’elle n’était pas fort éloignée du bois.
Nous frappâmes rudement à la porte. Tout le monde était déjà couché dans la maison. L’hôte et l’hôtesse se levèrent à la hâte , et ne furent nullement fâchés de voir troubler leur repos par l’arrivée d’un équipage qui paraissait devoir faire chez eux beaucoup plus de dépense qu’il n’en fit. Toute l’hôtellerie fut éclairée dans un moment. Don Alphonse et l’illustre fils de Lucinde donnèrent la main au cavalier et à la dame pour les aider à descendre de la chaise; ils leur servirent même d’écuyers jusqu’à la chambre où l’hôte les conduisit. Il se fit bien des compliments, et nous ne fûmes pas peu étonnés quand nous apprîmes que c’était le comte de Polan lui-même et sa fille Séraphine que nous venions do délivrer. On ne saurait dire quelle fui la surprise de cette dame , non plus que celle de don Alphonse, lorsqu’ils se reconnurent tons deux. Le comte n’y prit pas garde, tant il était occupé d’autres choses. Il se mit à nous raconter de quelle manière les voleurs l’avaient attaqué, et comment ils s’étaient saisis de sa fille et de lui après avoir tué son postillon, un page et un valet de chambre. Il finit en nous disant qu’il sentait vivement l’obligation qu’il nous avait, et que si nous
voulions l’aller trouver à Tolède, où il serait dans un mois, nous éprouverions s’il était ingrat du reconnaissant.
La fille de ce seigneur n’oublia pas de nous remercier aussi do son heureuse délivrance; et comme nous jugeâmes, Ra- ])haël et moi, que lious ferions plaisir à don Alphonse si nous lui donnions le moyen de parler un moment en particulier a cette jehne veuve, nous y réussimes en amusant le comte, de Polan. Belle Séraphine, dit tout bas don Alphonse à la dame , je cesse de me plaindre du sort qui m’oblige à vivre comme un homme banni de la société civile, puisque j’ai eu le bonheur de contribuer au service important qui vous a été rendu. Eh quoi ! lui répondit-elle en soupirant, c’est vous qui m avez sauvé la vie et l’honneur ! c’est à vous que nous sommes, mon père et moi, si redevables ! Ah ! don Alphonse, pour- ' quoi avez-vous tué mon frère ! Elle ne lui en dit pas davantage; mais il comprit assez, par ces paroles et par le ton dont elles fuj'ent prononcées, que, s’il aimait éperdument Sérapliine, il n’en était guèi'e moins aimé.
n,N ni; LiVBE ciNuniÈitt.