LIVRE VI
CIIAP. I. — Do ce i|iio GU BIns ol S08 compaf;aons firent après avoir quitté le comlo
<lo Palan; du projet important qu'Ambroite forma, et de quelle manière ii fut
exécuté.
Le comte de Polan, après avoir passé la moitié de la nuit à nous remercier et à nous assurer que nous pouvions compter sur sai reconnaissance, appela l’hôte pour le consulter sur les moyens de se rendre sûrement à Tunis, oii il avait dessein d’aller. Nous laissâmes ce seigneur prendre ses mesuiv« là-dessus. Nous sortîmes ensuite de l’hôtellerie, et suivîmes la route qu’il plut à Lamela de choisir.
Après deux heures de chemin, le jour nous surprit auprès de Campillo. Nous gagnâmes promptement les montagnes qui sont entre ce bourg et Requena. Nous y passâmes la journée à nous reposer et à compter nos finances, que l’argent des voleurs avait fort augmentées; car on avait trouvé dans leurs poches plus de trois cents pistoles en toutes sortes d'espèces. Nous nous remîmes en marche au commencement de la nuit, et le lendemain matin nous entrâmes dans le royaume de Valence. Nous nous retirâmes dans le premier bois qui s’offrit à nos yeux. Nous nous y enfonçâmes, et nous arrivâmes à un endroit où coulait un niisseau d'une onde cristalline qui allait joindre lentement les eaux du Guadalaviar. L’ombre que les arbres nous prêtaient, et l’herbe que le lieu fournissait abondamment à nos chevaux, nous auraient déterminés à nous y arrêter, quand nous n’aurions pas été dans cette résolution. Nous n’eûmes donc garde de passer outre.
Nous mîmes là pied à terre, et nous nous disposâmes à passer la journée fort agréablement ; mais , lorsque nous voulûmes déjeuner, nous nous aperçûmes qu’il nous restait trèspeu de vivres. Le pain commençait à nous manquer, et notre outre était devenue un corps sans' âme. Messieurs, nous dit Ambroise, les plus charmantes retraites ne plaisent guère sans Bacchus et sans Gérés. Je suis d’avis que nous renouvelions aujourd’hui nos provisions. Je vais pour cet effet à Xelva. C’est qne assez belle ville oui n'est qu'à deux petites liepes
358 CH, BCAS, '
d’ici. J’aurai bientôt fait ce voyage. En parlant de cette sorte, il chargea un cheval de l’outre et de la besace, monta dessus, et sortit du bois avec une vitesse qui promettait un prompt retour.
Nous avions tout lieu de l’espérer, et nous attendions de moment en moment Lamela : cependant il ne revint pas sitôt. Plus de la moitié du jour s’écoula; la nuit même déjà s’apprêtait à couvrir les arbres de ses ailes noires, quand nous revîmes notre pourvoyeur, dont le retardement commençait à nous donner de l’inquiétude. Il trompa notre attente par la quantité 3e choses dont il revint chargé. Il apportait non-seulement l’outre pleine d’un vin excellent, et la besace remplie de pain et de toutes sortes de gibiei»rôti; il y avait encore sur son cheval un gros paquet de hardes que nous regardâmes avec beaucoup d’attention. 11 s’en aperçut, et nous dit en souriant : Messieurs , vous considérez ces hardes avec surprise , et je vous le pardonne ; vous ne savez pas pourquoi je viens de les acheter à Xelva. Je le donnerais à deviner à don Raphaël et à toute la terre ensemble. En disant ces paroles, il défit le paquet pour nous montrer en détail ce que nous considérions en gros. 11 nous fit voir un manteau et une robe noire fort longue, deux pourpoints avec leurs hauts-de-chausses; une de ces écritoires composées de deux pièces liées par un cordon, et dont le cornet est séparé de l’étui, où l’on met les plumes; une main de beau papier blanc; un cadei^s avec un gros cachet et de la cire verte; et, lorsqu’il nous eut enfin exhibé toutes ses emplettes , don Raphaël lui dit en plaisantant : Vive Dieu! monsieur Ambroise, il faut avouer que vous avez fait là un bon achat. Quel usage, s’il vous plaît, en prétendez-vous faire? Un admirable, répondit Lamela. Toutes fÆs choses ne m’ont coûté que dix doublons *, et je suis persuadé que nous en retirerons plus de cinq cents; comptez làdessus. Je ne suis pas homme à me charger de nippes inutiles; et, pour vous prouver que je n’ai point acheté tout cela comme un sot, je vais vous communiquer un projet que j’ai foi-mé, un projet qui sans contredit est un des plus ingénieux que puisse concevoir l’esprit humain. Vous en allez
* Doublon, moDoaie d'Espagne, double pntole.