I-IVnE VI, CHAP. I
juger; je suis sûr que je vais vous ravir eu vous rappronaut. Écoutcz-moi.
Après avoir fai* ma provision de pain, poursuivit-il, je suis entré chez un rôtisseur, où j’ai ordonné qu'on mit à la broche six perdrix, autant de poulets et de lapereaux. Tandis que ces viandes cuisent, il amve un homme en colère, et qu , se plaignant hautement des manières d’un marchand de la ville à son égard , dit au rôtisseur : Par saint Jacques ‘ ! Samuel Simon est le marchand de Xelva le plus ridicule ; il vient de me faire un affront en pleine boutique. Le ladre n’a pas voulu me faire crédit de six aunes de drap; cependant il sait bien que je suis un artisan solvable, et qu’il n’y a rien à perdre avec moi. N’admirez-vous* pas cet animal ! il vend voloatiei’s, à crédit aux hommes de qualité; il aime mieux hasarder avec eux que d’obliger un honnête bourgeois sans rien risquer. Quelle manie! le maudit juif! puisse-t-il y être attrapé! Mes souhaits seront accomplis quelque jour; il y a bien des marchands qui m’en répondraient.
En entendant parler ainsi cet artisan , qui a dit beaucoup d’autres choses encore, il me prit fantaisie de le venger ét de jouer un tour à Samuel Simon. Mon ami, dis-je à l’homme qui se plaignait de ce marchand, de quel caractère est ce pci-sonnage dont vous parlez? D’un très-mauvais caractère, répondit-il brusquement. Je vous le donne pour un usinier tout des plus vifs, quoiqu’il affecte 1e maintien d’un homme d’honneur. C’est un juif qui s’est fait catholique; mais, dans le fond de l’âme, il est encore juif comme Pilate, car on dit qu’il a fait abjuration pai' intérêt.
J’ai prêté une oreille attentive à tous les discours de l’artisan, et je ne manquai pas, au sortir de chez 1e rôtisseur, de m’informer de la demeure de Samuel Simon. Une personne me l'enseigne, on me la montre. Je parcours des yeux sa boutique, j’examine tout; et mon imagination, prompte à m’obéir, enfante une fourberie que je digère, et qui me parait digne du valet du seigneur Gil Blas. Je vais à la friperie, Pù j’achète ces habits que j’apporte : l’un, pour jouer le rôle d’inquisiteur; l'autre, pour représenter un gieffier, et le
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GU. DLAS.
troisième enfin, pour faire le pei-sonnage d’un alguazil. Voilà ce que j'ai fait, messieurs, ajouta-t-il, et ce qui a un peu retardé mon arrivée.
Ah! mon cher Ambroise, interrompit en cet endroit don Raphaël tout ti’ansporté de joie, la merveilleuse idée! le beau plan .' Je suis jaloux de l'invention. Je donnerais volontiers les plus grands traits de ma vie pour un effort d’esprit si heureux. Oui, Laraela, poursuivit-il, je vois^ mon ami, toute la richesse de ton dessein, et l’exécution ne doit pas t’inquiéter. Tu as besoin de deux bons acteurs qui té secondent : ils sont tout trouvés. Tu as un air de béat, tu feras fort bien l’inquisiteur; moi, je représenterai le greffier; et le seigneur Gil Blas, s’il lui plaît, jouera le rôle de l’alguazil. Voilà, continua->il, les personnages distribués ; demain nous jouerons la pièce, et je réponds du succès, à moins qu’il n’arrive quelqu’un de ces contre-temps qui confondent les desseins les mieux concertés.
Je ne concevais encore que très-confusément le projet que don Raphaël trouvait si beau; mais on me mit au fait en sôùpant, et le tour me parut ingénieux. Après avoir expédié une partie du gibier et fait à notre outre de copieuses sair gnées, nous nous étendîmes sur l’herbe, et nous fûmes bientôt endormis. Mais notre sommeil ne fut pas de longue durée, et l’impitoyable Ambroise l’interrompit une heure après. Debout! debout! s’écria-t-il avant le jour; des gens qui ont une grande entreprise à exécuter ne doivent pas être pai’esseux. Malepeste , monsieur l’inquisiteur, lui dit don Raphaël en se réveUlant en sursaut, qüe vous êtes alerte ! Cela ne vaut pas le diable pom’ M. Samuel Simon. J’en demeure d’accord, l•l•prit Lamela. Je vous dirai de plus, ajouta-t-il en riant, qne j’ai rêvé cette nuit que je lui arrachais les poils de la barbe. N’est-ce pas là un vilain songe pom* lui, monsieur le greffier ? Ces plaisanteries furent suivies de mille autres, qui non» mirent tous de belle humeur. Nous déjeunâmes gaiement, et noirs nous disposâmes ensuite à faire nos personnages. Ambièâse se revêtit de la longue robe et du manteau , en sorte qu’il avait tout l’air d’un commissaire du saint-oùicti. Nous uous habillâmes a; ssi, don Raphaël et moi, de façon que rtous ne ressemblions point mal aux greffiers et aux algua-
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LITRE Tf, CBAP. I. Sdl
Elis. Nous employâmes bien du temps à nous d^uiser; et il était plus de deux heures après midi lorsque nous sortîmes du bois pour nous rendre à Xelva. Il est rrai que rien ne nous pressait, et que nous ne devions comnieiiGer la comédie qu’à rentrée de la nuit. Aussi nous n’allâmes qu’au petit pas, et nous nous arrêtâmes même aux portes de la ville pour y attendre la fin du jour.
Dès qu’elle fut arrivée, nous laissâmes nos clievaux dans cet endroit sous la garde de don Alphonse , qui se sut bon gré de n’avoir point d’autre rôle à faii'e. Don Raphaël , Am- ^oise et moi, nous allâmes d’abord, non chez Samuel Simon, mais chez un çabaretier qui demeurait à deux pas de sa maison. Monsieur l’inquisiteur marchait le premier. 11 entre, et dit gravement à l’hôte : Maître, je voudrais vous parler en particulier j j’ai à vous communiquer une affaire qui rega^e le service de l’inquisition, et qui par conséquent est trè3-imp<^>rtante. L’hôte nous mena dans une salle oü Lamela, le voyant seul avec nous, lui dit : Je suis commissaire du saint office. A ces paroles le çabaretier pâlit, et répondit d’une voix tremblante qu’il ne croyait pas avoir donné sujet à la sainte inquisition de se plaindre de lui. .àussi, reprit Ambroise d’un air doux , ne songe-t-elle point à vous faire de la peine. A Dieu lie plaise que, trop prompte à punir, elle confonde le crime avec l’innocence! Elle est sévère, mais toqjours juste; en un mot, poiu* éprouver ses cliâtiments, il faut les avoir mérités. Ce n’est donc pas vous qui m’amenez à Xelva, c’est un certain marchand qu’on appelle Samuel Simon. 11 nous a été fait de lui et de sa conduite un très-mauvais rapport. 11 est, dit-on, toujom's juif, et il n’a embrassé le christianisme que {lar des motifs purement humains. Je vous ordonne , de la part du saint office , de me dire ce que vous savez de cet homme-là. Gardez-vous, comme son voisin, et peut-être su» ami, de vouloir l’excuser; car, je vous le déclare, si j'aperçois dans votre témoignage le moindre ménagement pour lui, 'vous êtes perdu vous-même. Allons, greffier, poursuivlt-il en se tournant vers Raphaël, faites votre devoir. ^
Monsieur le greffier, qui déjà tenait à la main son papier et SMI écritoire, s'assit à une table, et se prépai’a, de l’air du monde le plus sérieux, à écrire la déposition de l’hute, qui de