‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 128 sur 254 · LIVRE VI, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. III

bonne figure avec l’argent que nous aurons. Ce n'est pas, ajouta-l-il, que je me serve sans remords d’un bien si mal acquis; mais, outre que la nécessité m’y oblige, si jamais je fais la moindre fortune dans la guerre, je jure que je dédommagerai Samuel Simon. J’assurai don Alphonse que j’étais dans les mêmes sentiments, et nous résolûmes enfin de quitter nos camarades dès le lendemain avant le jour. Nous ne fûmes point tentés de profiter de leur absence, c’est-à-dire de déménager sur-le-champ avec la caisse; la confiance qu’ils nous avaient marquée en nous laissant maîtres des espèces, ne nous permit pas seulement d’en avoir la pensée, quoique le tour de l’hôtel garni eût en quelque manière rendu ce vol excusable.

Ambroise et don Raphaël revinrent de Ségorbe sur la fin du jour. La première chose qu’ils nous, dirent fut que leur voyage avait été très-heureux; qu’ils venaient de jeter les fondements d’une fourberie qui, selon toutes les apparences, nous serait encore plus utile que celle du soir précédent. Et là-dessus le fils de Lucinde voulut nous mettre au fait ; mais don 'Alphonse prit alors la parole, et leur déclara poliment que, ne se sentant pas né pour vivre comme ils faisaient, il était danç la résolution de se séparer d’eux. Je leur appris de , mon -côté que j’avais le même dessein. Ils firent vainement tout leur possible pour nous engager à les accompagner dans leurs expéditions; nous prîmes congé d'eux le lendemain matin, après avoir fait un' partage égal de nos espèces, et nous tirâmes vers Valence.

CHAP. III. — Aprèt quel désagréable incident don Alphonse ae trouva au comble de la joie, et par quelle aventure 611 Blas se vit tout à coup dans une heurense situation. ‘

Nous poussâmes gaiement jusqu’à Bunol, où par malheur , il fallut nous arrêter. Don Alphonse tomba malade. 11 lui prit une grosse fièvre avec des redoublements qui me firent craindre pour sa vie. Heureusement il n’y avait point là demédecins, et j’en fus quitte pour la peur. 11 se trouva hors de danger au bout de trois jours, et mes soins achevèrent de le rétablir. Il se montra très-sensible à tout ce que j’avais fait ' pour lui; et, comme nous nous sentions véritablement de

âlL BLAlS.

rinclination l'un pour l'autre, nous nous jiu-âmos une éter-j nelle amitié.

Nous nous remîmes en chemin, toujours résolus, quand nous serions à Valence, de profiter de la première occasion / qui s'offrirait de pa^r en Italie. Mais le ciel, qui nous préparait une heureuse destinée, disposa de nous autremeut. Nous vîmes à la porte d'un beau château des paysans de l’un et de l’autre sexe qui dansaient en rond et se réjouissaient. Nous nous approchâmes d’eux pour voir leur fête; et don Alphonse ne s’attendait à rien moins qu’à la surprise dont il fut tout à coup saisi. 11 aperçut le baron de Steinbach, qui, de son côté, l’ayant reconnu, vint à lui les bras ouverts, et lui dit avec transport : Ah! don Alphonse, c’est vous! l’agi'éable rencontre! Pendant qu’on vous cherche partout, le hasard vous présente à mes yeux.

Mon compagnon descendit de cheval aussitôt, et comait em- / brasser le baron , dont la joie me parut immodérée. Venez , mon fils, lui dit ensuite ce bon vieillard, vous allez apprendre qui vous êtes, et jouir du plus heureux sort. En achevant ces paroles, il l’emmena dans le château. J’y entrai avec eux, car j’avais aussi mis pied à terre et attaché nos chevaux à un . arbre. Le maître du château fut la première pei'sonne que nous rencontrâmes. C’était un homme de cinquante ans et de très-bonne mine. Seigneur, lui dit le baron de Steinbach en lui présentant don Alphonse, vous voyez votre fils. A ces mots, don Césarde Leyva (ainsi se nommait le maître du château) jeta ses bras au cou de don Alphonse , et , pleurant de joie : Mon cher fils, lui dit-il, reconnaissez l’auteur de vos jours !

Si je vous ai laissé ignoi-er si longtemps voti’e condition, croyez que je me suis fait en cela une ci'uclle violence. J’en ai mille fois soupiré de douleur, mais je n’ai pu faire autrement. J’avais épousé votre mèi’e par inclination ; elle était d’une naissance fort inférieure à la mienne. Je vivais sous l’autorité d’un père dur, qui me réduisait à la nécessité de tenir secret un mariage contracté sans son aveu. Le bai’on de Steinbach seul . était dans ma confidence , et.c’est de concert avec moi .qu’il vous a élevé. Enfin mon père n’est plus, et je puis déclai'or que vous êtes mon unique héritier. Ce n’est pas tout, ajoutat-il, .je vous nmrie avec une jeune dame dont la noblesse égale^ ,

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la mienne. Seigneur, interrompit don Alphonse, ne me faites poinU payer trop cher le bonheur que vous m’annoncez. Ne puis-je savoir que j’ai l’honneur d’être votre fils, sans apprendre en même temps que vous voulez me rendre malheureux ? Ah ! seigneur, ne soyez pas plus ciniel que votre père. S’il n'a point approuvé vos amoui s, du moihs il ne vous a point forcé de prehdre une femme. Mon fils, répliqua don César, je ne prétends pas non plus tyranniser vos désii's. Mais ayez la complaisance de voir la dame que je vous destine; c’est tout ce que j’exige de votre obéissance. Quoique ce soit une personne charmante et un parti fort avantageux pour vous, je, promets de ne pas vous contraindre à l’épouser.^ Elle est dans ce château. Suivez-moi; vous allez convenir qu’il n’y a point d’objet plus aimable. En disant cela, il conduisit don Alphonse dans un appartement, où je m’introduisis après eux avec le baron de Steinbach.

Là était le comte de Polan avec ses deux filles, Séraphine et Julie, et don Fernand de Leyva, son gendre, qui était neveu de don César. 11 y avait encore d’autres dames et d’autres cavaliers. Don Feniand, comme on l’a dit, avait enlevé Julie, et c’était à l’occasion du mariage de ces deux amants que les paysans des environs s’étaient assemblés ce joui-là pour se ' réjouir. Sitôt que don Alphonse parut, et que son père l’eut présenté à la compagnie, le comte de Polan se leva et courut l’embrasser, en disant : Que mon libérateur soit le bienvenu ! Don Alphonse, poursuivit-il eh lui adressant la parole, connaissez le pouvoir que la vertu a sur les âmes généreuses ! Si vous avez tué mon fils, vous m’avez sauvé la vie. Je vous sacrifie mon ressentiment, et vous donne cette même Séraphine à qui vous avez sauvé l’honneur. Pai' là je m’acquitte envers vous. Le fils de don César ne manqua pas de témoigner au comIe de Polan combien il était pénétré de ses bontés; et je ne sais s’il eut plus de joie d’avoir découvert sa naissance, que d’apprendre qu’il allait devenir l’époux de Séraphine. EfTcctivement ce' mariage se fit quelques jours après, au grand contentement des parties les plus intéressées.

Comme j’étais aussi un des libérateurs du comte de Polan, ce seigneur, qui me reconnut, me dit qu’il se chargeait du soin de faire ma fortune ; mais je le remerciai de sa généro->

site, et je ne voulus point quitter don Alphonse, qui me tit intendant de sa maison et m'honora de sa contiance. A peine iiit-il mai'ic, qu’ayant sur le coeur le tour qui avait été fait à Samuel Simoiv, U m'envoya porter à ce marchand tout l’argent qui lui avait été vole. J’allai donc faire une restitutions c’était commencer le métier d’intendant pai' où l’on devrait le finir.

FIN Dû I.IVRE SIXIÈME.

AVBBT1S6EMENT.

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