LIVRE VII, CHAR. III
considérant une si belle écriture, il me vint une idée. Je priai Garcias de me laisser ce papier, en lui disant que j’en pourrais faire quelque chose qui lui serait utile ; que je ne m’expliquais pas dans ce moment, mais que le lendemain je lui en dirais davantage. Le licencié , à qui le maître d’hôtel avait apparemment fait l’éloge de mon esprit , se retira aussi content que s’il eût déjà été remis dans sfcs fonctions.
J'avais véritablement envie qu’il le fût; et, dès le jour même, j’y travaillai de la manière que je vais le dire. J’étais seul avec l’archevêque; je lui lis voir l’écriture de Garcias. Mon patron en parut charmé. Alors, profitant de l’occasion : Monseigneur, lui dis-je, puisque vous ne voulez pas faire imprimer vos homélies, je souhaiterais du moins qu’elles fussent écrites comme cela.
Je suis satisfait de ton écriture, me répondit le pi*élat; mais je t’avoue que je ne serais pas fâché d’avcâr de cette main-là une copie Â; mes ouvrages. Votre Grandeur, lui répliquai-je, n’a qu'à parler ; l’homme qui peint si bien est un licencié de ma connaissance. Il sera d’autant plus ravi de vous faire ce plaisir, qu’il pourra, pai’ ce moyen, intéresser votre clémence à le tirer de la triste situation où il a le malheur de se trouver présentement.
Le prélat ne manqua pas de demander ci^oament se nommait ce licencié. Il s'appelle, lui dis-je. Luis Garcias; il est au désespoir de s'être attiré votre di^râce. Ce Garcias, interrompit-il, a, si je ne me trompe, été aumônier dans un couvent de filles. 11 a encouru les censui'es ecclésiastiques. Je me souviens encore des m^oires qui m'ont été donnés contre lui. Ses mœurs ne sont pas fort bonnes. Monseigneur, interrompis-je à mon tour, je n'entreprendrai point de le justifier ; mais je sais qu’il a des ennemis. 11 prétend que les auteurs des mémoires que vous avez vus se sont plus attachés à lui rendre de mauvais offices qu'à dire la vérité. Cela peut être, reprit l'ardievêque : il y a dans le monde des esprits bien dangereux. D'ailleurs, je veux que sa conduite n'ait pas toujours été irréprochable : il peut s'en être repenti; enfin, à tout péché miséricorde. Amène-moi ce licencié; je lève l'inteixlietion.
C’est msi que les hommes les {dus sévères rabattent de
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leur sévérité quand leur plus cher iiitériêl s’y oppose. -L’archevêque accorda sans peine au vain plaisir d'avoir ses œuvres bien écrites ce qu'il avait refusé aux plus paissantes sollicitations. Je poriai promptement cette nouvelle au maître d’hôtel, qui la fit savoir à son ami Garcias. Ce licencié, dès le jour suivant, vint me faire des remercîraents proportionnés à la £:râce obtenue. Je le présentai à mon maîüe, qui se contenta de lui faire une légère réprimande , et lui donna des homélies à mettre au net. Garcias s’en acquitta si bien, qu'il fut rétabli dans son ministère. Il obtint même la cure de Gabie,< gros bourg aux environs de Grenade; ce qui prouve bien que les bénéfices ne se donnent pas toujours à la vertu.
CHAP. rv. — L'archerAqa« tombe en apoplexie. De rcmli.xeras où se trouve OW RIaê,’ et de quelle façon il en sort. >-<
Tandis que je rendais ainsi service aux uns et aux autres, don Fernand de Loyva so disiiosait à quitter Grenade. J’allaivoir ce seigneur avant stm départ, pour le remercier de nou- ^'eau de l’excellent poste qu'il m’avait procuré. Je lui en parus si satisfait, qu’il me dit : Mon cher Gil Blas, je suis ravi que vous soyez content de mon onde l'arebevèque. Je suis charméde ce grand prélat, lui répondis-je, et je dois l’être. Outre que ^est un seigneur fort aimable, il a pour moi des bontés que je ne puis assez reconnaître. Il ne m’en fallait pas moins pour me consoler de n'être plus auprès du seigneur don César l't de son fils. Je suis persuadé, reprit-il, qu’ils sont aussi toua doux mortifiés de vous avoir perdu. Mais vous n’êtes peut*» être pas séparés pour jamais; la fortune pourra quelque jow' vous rassembler. Je n’entendis pas ces paroles sans m’attend drir. J’en soupirai ; et je sentis dans ce moment-là que j'aftnaK taht don Alphonse, que j’aurais volontiers abandonné l’archevêque et les belles espérances qu’il m’avait données p«\r m’en retourner au château de F.eyva, si l’on eût levé l’oiwtaclé (|ui m’en avait éloigné- Don Feniand s’aperçut >des mous-e^ ments qui m’agitaient;* et m’en sut si bon gré, qu'il m’embrassa en me disant que toute sa famille prenait toujourspart à ma destinée. <-■
Deux mois après que ce oivalier fut parti, dans le tempsde ma plus grande faveur , nous eûmes une chaude alarme au padais éfttsco{») : l’archevêque tornba en a|K>plexk\-On ic
Di-
MVRK VU, CHAf. IV.
Recourut si promptement, et on lui donna de » bonai%mèdes, que quelques jours après il n’y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès la première homélie qu’il composa. Je ne tiouvai pas toutéfois la difTérence qu’il y avait de celle-là aux autres assez sensible pour conclure que l'orateur commençait à baisser. J’attendis ■encore une homélie pour npeux savoir à quoi m’en tenir. Oh ! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se ra^ battait, tantôt il s’élevait trop haut ou descendait trop bas. C'était un discours diffus, une rhétorique de régent usé, une ' capucinade.
Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupaii des auditeurs, comme s'ils eussent été aussi gagés pour Texeuniner, se disaient tout bas les uns aux autres : Voilà un sermon qui sent l'apoplexie. Allons, monsieur l’arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe ; vous devez l'en avertir, non-seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu’un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenir. En ce cas-là, vous savez ce qu’il en arriverait : vous seriez biffé de son testament, où il y aura sans doute pour vous un meilleur legs que la bibliothèque du licencié Sedillo.
Après ces réflexions, j’en faisais d’autres toutes contraires : l'avertissement dont il s’agissait me paraissait délicat à donnei'. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu’il le prît en mauvaise part, après l’avoir exigé de moi d’une manière si pressante. Ajoutons à (-ela que je comptais bien de lui parler avec adresse S et de lui faii'e avaler la pilule tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu’à le rompre, je me déterminai à parler.
Je n’étais plus embarrassé qrie d’une chose : je ne savais de quelle façon entamer la parole. Heureus^ent l’orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu’on disait de lui dems le monde, et si l’on était satisfait de son
' Voilà ntl second exemple du verbe campur, suivi de li .prc|ioeition rfe et d'nu entre verbe à l'infiniur. Nous l'avons ddjà reiaar<|iir précédemment.