GIL M.A
dernier dtscoui-s. Je répondis qu’on admirait toujours ses liomélies, mais qu’il me semblait que la dernière n’avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. Comment donc , inoir ami, répliqua-t-il avec étonnement, aui'ait-eile trouvé quebiue Aristarque ‘ ? Non, monseigneur, lui repai’tis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôti’es que l’on ose critiquer : il n’y a personne qui n’en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m’avez recommandé d’être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discouj-s ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ?
Ces paroles firent pâlir mon maître , quî me dit avec un souris forcé : Monsieur Gil Blas, cette pièce n’est donc pas de votre goût ? Je ne dis pas cela, monseigneur , interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoique un peu audessous de vos autres ouvrages. Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parais baisser , n’est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu’il est temps que je songe à la retraite? Je n’auiais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l’eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très-humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. A Dieu. ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche ! 11 faudrait que jejusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C’est votre sentiment seul que je Jrouve mauvais. J’ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée.
Quoique démonté, je voulus chercher quelque mo<lification pour rajuster les choses; mais le moyen d’apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s’entendre louer ? N’ei/ parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vi-ai du faux. Apprenez que je n’ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n’avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâce au ciel, n’a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents; j’en veux de plus capables que vous de dé-
• Grand critique du Icinpb de Ptolémde Philadciphc. (il fit la révision des poésies d’Homore avec mie extrême sévérité* Son nom est devenu celui des ceuaeurs difli- Ciles.)
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LIVHp Vil, CHA!>. V.
cider. Allez, poui-sui^l-il en me poussant par les épaulez hoi-s de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette sommet Adieu, monsieur Gil Blas , je vous souhaite toutes sortes de prospérités avec un peu plus de goût.
CIIAP, V. — Du parti que prit Gil Blas après que l'archcvèque lui eut donné son roiipé. Par quel liasard il renenutra le licencié qui Ini avait tant d'obligation, et ■ picilcs marques de reconnaissaucc il en reçut.
Je sortis du cabinet en maudissant le caprice, ou, pour mieux dire, la faiblesse de l’archevêque, et plus en coljp'c contre lui qu’affligé d'avoir perdu ses bonnes grâces. Je doutai même quelque temps si j’irais toucher mes cent ducats ; mais,' après y avoir bien réflcclü, je ne fus pas assez Wt pour n'en rien faire. Jejtigoai que cet argent ne m’ôterait pas le droit de donner un ridicule à mon prélat ; à quoi je me promettais bien ^ ' de ne pas manquer toutes les fois qu'on mettrait devant moi ses homélies sur le tapis.
J’allai donc demander cent ducats au trésorier, sans lui dii’c un seul mot de ce qui venait de se passer entre son maître et moi. Je cherchai ensuite Melchior de la Ronda pour lui dwo un étemel adieu. Il m’aimait trop pour n'êlre pas sensible à mon malheur. Pendant que je lui en faisais le récit, je remarquais qiic la douleur s’imprimait sur son visage. Malgré tout le respect qu’il devait à l’archevêque , il ne put s’empêcher de le blâmer; mais, comme dans la colère où j’étais je ' jurai que le prélat me le paierait, et que je l'éjouirais toute la ville à ses dépens, le sage Melchior me dit : Croyez-moi, mon cher Gil RIas, dévorez plutôt votre chagrin. Les hommes du commun doivent toujours respecter les personnes de qualité, quelque sujet qu’ils aient de s’en plaindre. Je conviens qu'U y a de fort plats seigneurs qui ne méritent guère qu’on ait de la considération pour eux ; mais ils peuvent nuire , il faut les craindre.
Je'remei'ciai le vicia valet de chambre du bon conseil qu’il me donnait, et je lui pi-omis d'en profiter. Après cela il me »dit : Si vous allez à Madrid, voyez-y Joseph Navarro, mim neveu. Il est chef d’office chez le seigneur don Baltazai' de Zuniga, et j’ose vous dire que c’est un garçon digne de votre amitié. 11 est franc, \if, officieux, prévenant; je sonhaite que
GM. ULAS
VOUS fassi«2 eonnaissance ensemble. Je lui répondis que je-ae manquerais pas d’aller voir ce Joseph I^avarro sitôt que je se> rais à Madrid, où je comptais bien de retourner. Ensuite je sortis du palais épisc(q>al poui' n'y remettre, jamais le. pied. Si j’eusse encore eu mon cheval, je scrms peut-êti-e parti surle-champ pour Tolède; mais je l’avais vendu dans le temps de ma faveur-, croyant que je n’en aurais plus besoin. Je pris le parti de louer une chambre gai-nie, faisant mou plan de demeurer encore un mois à Grenade, et de me rendre apr*ès cela auprès du comte de Polan.
Comme l’heure du diner approchait, je demandai à mon liôtesse s’il n'y avait pas quelque auberge dans le voisinage. Elle me répondit qu’il y en avait une excellente à deux pas de sa maison , que l’on y était bien servi, et qu’il y allait quan* tité d’hoimêtes gens. Je me la fis enseigner, et je m’y rendis bientôt. J’entrai dans une grande salle qui ressemblait assez à un réfectoire. Dix à douze hommes assis à ime longue table couverte d’une nappe malpropre, s’y entretenaient en mangeant chacun sa petite portion. L’on m’apporta la mienne, qui dans un autre temps sans doute m’aurait fait regretter la table que je venais de perdre. Mais j’étais alors si piqué contre l’archevéque, que la h'ugalité de mon auberge me paraissait préférable à la bonne chère qu’on faisait chez lui. Je blâmais l’abondance des mets dans les repas; et, raisonnant en doo ^ leur de Valladolid : Malheur, disais-je, -à ceux qui fréquentent ces tables pernicieuses où il faut sans cesse être eu garde conti-e sa sensualité, de peur de trop charger son estomac! Pour peu que l'on mange, ne mange-t-on pas toujoui's assez? Je louais dans ma mauvaise humeur des aphorismes que j’avais jusqu’alors fort négligés. , ^
Dans le temps que j’expédiais mon ordinah'e, sans cràiD^ de passer les boi nes de la tempérance, le licencié Luis Garcias, devenu curé de Gabie de la manière que je l'ai dit d- . devant, oniva dans la salle. Du moment qu’il m’aperçut, il vint me saluer d’un air empressé, ou plutôt en faisant toutes les démonstrations d'un homme qui sent une joie excessive. 11 me serra entre ses bras, et je fus obligé d’essuyer un trèslong compUment siu- le service que je lui avals rendu. 11 me fatiguait à force de se montrer reconnaissant. 11 so plaça près
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de moi en me disant : Oh, vive Dieu! mon cher patron, puisque ma bonne fortune veut que je vous i-encontre, nous ue nous séparerons pas sans boire. Mais, comme il n’y a pas de bon vin dans cette auberge, je voiis mènerai, s'il vous plaît, après notre petit dîner, dans un endroit oîi je vous régeilerai d'une bouteille de Lucène des plus secs, et d’un muscat de Foncaral exquis. Il faut que nous fassions cette débauche : ne me refusez pas, je vous piie, cette satisfaction. Qûe n’ai-je le bonheur de votis posséder quelques joui-s seulement dans mon presbytère de Gabie !' vous y seriez reçu comme un généreux Mécène à qui je dois la vie aisée et tranquille que j’y mène.
Pendant qu’il me tenait ce discours, on lui apporta sa poitiqn. Il se mit à-manger, sans pourtant cesser de me dire paiintervalles quelque chose de flatteur. Je saisis ce temps-là pour parler à mon tour; et comme il n’oublia pas de me demander des nouvelles de son ami le maître d’hôtel, je ne lui fis pas un mystère de ma sortie de l'archevêché. Je lui contai même jusqu'aux moindres circonstances de ma disgrâce, qu’il écoula fort attentivcincHl. Après tout ce qu’il venait de me dire, qui ne se serait pas attendu à l'entendre, pénétré d’une douleur reconnaissante, déclamer contre l'archevêque? Mais c'est à quoi il ne pensait nullement; au contraire, il devint froid et rêveur, acheva de dîner sans me dire une parole; puis, se levant de table brusquement, il me salua d’un air glacé, et disparut. L'ingrat, ne me voyant plus en état de lui être utile, s’épargnait jusqu’à la peine de me cacher ses sentiments. Je ne fis que rire de son ingratitude, et, le regardant avec tout le mépris qu’il méritait, je lui criai d'un ton assez haut pour en être entendu : Holà, ho ! ^ge aumônier de religieuses, allez faire rafraîchir ce délicieux vin de Lucène dont vous m’avez fait fête !
’CRAK VI. — 6il Bts9 va voir joner les comédien! de Grenade. De l'élonuemeat M le jeta la vue d'une actrice, et de ce qu'il on arriva.
Gardas n’était pas hors de la salle , qu'il ■y entra deux cavaliers fori proprement vêtus, qui vinrent s'asseoir auprès de moi. Us commencèrent à s’entretenir des comédiens de la troupe de Grenade, et d’une comédie nouvelle qu’on jouait alors. Cette pièce, suivant leqr di.scours, faisait grand bruit
dans la ville. Il me prit envie de l’aller voir représenter dès ce jour-là. Je n’avais point été à la comédie depuis que j’étais à Grenade. Comme j’avais presque toujours demeuré à l'archevêché, où ce spectacle était frappé d’anathème, je n’avais eu garde de me donner ce plaisir-là. Les homélies avaient fait tout mon amusement.
Je me rendis donc dans la salle des comédiens lorsqu’il en fnt temps , et j’y trouvai une nombreuse assemblée. J’enten- , dis faire autour de moi des dissertations sur la pièce avant qu’elle commençât, et je remarquai que tout le monde se mêlait d’en juger. L’un se déclaiait pour, l’autre contre. A-l-on jamais vu un ouvrage mieux écrit? disait-on à ma droite. Le pitoyable style! s’écriait-on à ma gauche. En vérité, s’il y a bien de mauvais auteurs, il faut convenir qu'il y a plus de mauvais critiques. Et quand je pense au dégoût que les poètes dramatiques ont à essuyer, je m'étonne qu’il y en ait d’assez hardis pour braver l’ignorance de la multitude, et la censure dangereuse des demi-savants qui corrompent quelquefois le jugement du public.
Enfin le Gracioso ‘ se présenta pour ouvrir la scène. Dès , qu’il parut, il excita un battement de mains général; ce qui me fit connaître que c’était un de ces acteurs gâtés à qui le parteiTe pardonne tout. Effectivement ce comédien ne disait pas un mot, ne faisait pas un geste Isaus s’attirer des applaudissements. On lui marquait trop le plaisir qu’on prenait à le voir : aussi en abusait-il. Je m’aperçus qu’il s’oubliait quel- (juefois sur la scène , et mettait à une trop forte épreuve la prévention où l’on était en sa faveur. Si on l’eût sifilé au lieu de l’applaudir, on lui aurait souvent rendu justice.
On lÂtlit aussi des mains à la vue de quelques auü'es acteurs, et particulièrement d’une actrice qui faisait un rôle de suivante. Je m’attachai à la considérer; et il n’y a point de termes qui puissent exprimer quelle fut ma surprise, quand je reconnus en elle Laure, ma chère Laure, que je croyais encore à Madrid auprès d’Ai'sénie. Je ne pouvais douter que ce UC fût elle : sa taille, ses traits, le son de sa voix, tout m’tissurait que je ne me trompais point. Cependant, comme
' Le Graeioio eil, en Espagne, le booSou de la comédie; Maie ici oe anl M «m din> gee reelear (aTOn.
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