‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 139 sur 254 · LIVRE Vil, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE Vil, CHAP. VI

ri je me fasse défié du rapport de mes yeux et de mes m'élues, je demandai son nom à un cavalier qui était à côté de moi. Hé! de quel pays venez-vous? me dit-il. Vous êtes apparemment un nouveau débarqué, puisque vous ne connaissez pas ta- belle Estelle.

La ressemblance était trop parfaite pour prendre le change. Je compris bien que Laure, en changeant d’état, avait aussi changé de nom; et curieux de savoir ses affaires, car le public n'ignore guère celles des personnes de théâtre, je m'informai du même homme si cette Estelle avait quelque amant d'importance. 11 me répondit que depuis deux mois il y avait à Grenade un grand seigneur portugais , nommé le marquis de Marialva, qui faisait beauçoup de dépense pour elle. Il m'en, aurait dit davantage , si je n'eusse pas craint de le fatiguer de mes questions. J'étais plus occupé de la nouvelle que ce cavalier venait de m'apprendre que de la comédie; et qui m'eût demandé le sujet de la pièce quand je sortis, m’aurait fort embarrassé. Je ne faisais que rêver à Laure, à Estelle, et je me promettais bien d’aller chez cette actrice le jour suivant. Je n'étais pas sans inquiétude sur la réception qu'elle me ferait J'avais lieu de penser que ma vue ne lui ferait pas grand plaisir dans la situation brillante où étaient ses affaires; je jugeai même qu’une si bonne comédienne, pour se venger d'un honune dont certainement elle avait sujet d'être mécontente, pourrait bien faire semblant de ne le pas connaître. Tout cela ne me rebuta point. Après un l^er repas, car on n'en faisait pas d'autres dans mon auberge, je me retirai dans ma chambre, impatient d’être au lendemain.

Je dormis peu cotte nuit, et je me levai à la pointe du jour. Mais, conune il me sembla que la maîtresse d'un grand seigneur ne devait pas être visible de si bon matin , avant que d'aller chez elle je passai trois ou quatre heures à me parer, à me faii'e raser, poudrer et parfumer. Je voulais me présenter devant elle dans im état cpii ne lui donnât pas lieu de rougir en me revoyant. Je sortis sui- les dix heures , et me rendis chez elle, après avoir été demander sa demeure à Thôtel des comédiens. Elle logeait dans une grande maison où elle occupait le premier appartement. Je dis à une femme de chambre qui vint m'ouvrir la porte , qu'un jeune homme

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souliaitait de parler à la dame Estelle. La femme de chambre rentra i>our m’annoncer, et j’entendis aussitôt sa maîtresse qui lui dit d’un ton de voix fort élevé : Qui est ce jeune homme? que me veut-il? Qu’on le fasse entrer.

Je jugeai par là que j’avais mal pris mon temps; que son amant portugais était à sa toilette, et qu'elle ne parlait si haut que pour lui persuffder qu’elle n’était pas fille à recevoir des messages suspects. Ce que je pensais était véritable : le marquis de Marialva passait avec elle presque toiitcs les matinées. Ainsi je m’attendais à un mauvais compliment, lorsque cette Originale actrice, me voyant paraître, accourut à moi les bras ouverts en s’écriant, comme par enthousiasme : Ah! mon frère, est-ce vous que je vois? À ces mots, elle m’embrassa à plusieurs reprises; puis, se tournant vers le Portugais : Seigneur, lui dit-elle, pardonnez si en votre présence je cède à la force du sang. Après trois ans d’absence, je ne puis revoir un frère que j'aime tendrement sans lui donner des marques de mon amitié. Hé bien, mon cher Cil Blas, continua-t-elle en m’apostrophant de nouveau, ditesmôi des nouvelles de la famille : dans quel état l’avez-vous laissée ?

Ce discours m’embarrassa d’abord ; mais j’y démêlai bientôt les intentions de Laure; et, secondant son artifice, je lui répondis d’un air accommodé à la scène que nous allions jouer tous deux : Grâce au ciel , ma sœur , nos parents sont en bonne santé. Je ne doute pas, l eprit-elle, que vous ne soyez étonné de me voir comédienne à Grenade; mais ne me condamnez pas sans m’entendre. Il y a trois années, comme vous savez, mon père crut m'établir avantageusement en me donnant au capitaine don Antonio Cœllo, qui m’amena des Asturies à Madrid, où il avait pris naissance. Six mois après que nous y fûmes arrivés, il eut une affaire d'honneur qu’il s’attira par son humeur violente. Il tua un cavalier qui s’était avisé de faire quelque attention à moi. Le cavalier appartenait à des personnes de qualité qui avaient beaucoup de crédit. Mon mari, qui li’en avait guère,, se sauva en Catalogne avec tout ce qui se trouva au logis de pierreries et d’argent comptant. il s’embarque à Barcelone , passe en Italie , se met au service des Vénitiens, et perd enfin la vie dans la Morée, en

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