‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 140 sur 254 · LIVRE VU, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE VU, CHAP. VI

combattant contre les Turcs. Pendant ce temps-là, une terif que nous avions pour tout bien fut confisquée, et je devins une douairièie des plus minces. A quoi me résoudre dans une si fâcheuse e.\lrémité? Une jeune veuve qui a de l’honneur se trouve bien embarrassée. Il n’y avait pas moyen de m’en retourner dans les Asturies. Qu’y aurais-je fait? Je n’aurais reçu de ma famille que des condoléances pour toute consolation. D’un autre coté, j’avais été trop bien élevée pour être capable de me laisser tomber dans le libertinage. A quoi donc me déterminer ? Je me suis faite comédienne pour conserver ma réputation.

Il me prit une si forte envie de rire lorsque j’entendis Laure finir ainsi son roman, tjue je n’eus pas peu de peine à m’en empêcher. J’en vins pourtant à bout, et même je lui dis d’un air grave : Ma sœur, j'approuve votre conduite, et je'suis bien aise de vous retrouver à Grenade si honnêtement établie.

Le marquis de Marialva, qui n’avait pas perdu un mot de tous ce.8 discours, prit au pied de la lettre ce qu’il plut à la veuve de don Antonio de lui débiter. Il se mêla même à l’entretien : il me demanda si j’avais quelque emploi à Grenade ou aillems. Je doutai un moment si je menthais; mais, ne jugeant pas cela nécessaire, je dis la vérité. Je contai de point en point comment j’étais entré à l’archevêché, et de quelle façon j’en étais sorti, ce qui divertit infiniment le seigneur portugais. 11 est vrai que, malgré la promesse faite à Melchior, je m’égayai un peu aux dépens de l’ai-chevêquo. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que Laure, qui s’imaginait que je composais une fable à sou exemple, faisait des éclats de rire qu’elle n’auiail pas faits si elle eût su que je ne mentais point.

Après avoir achevé mon récit, que je finis par la chambre que j’avais louée, on viut avertir qu’on avait servi. Je voulus aussitôt me retirer pour aller diner à mon auberge; mais Laure m’arrêta. Quel est votre dessein , mon frère? me ditelle; vous dincrez avec moi; je ne soull'rirai pas même que vous soyez plus longtemps dmis une chambre garnie. Je prétends que vous mangiez dans ma maison, et que vous y logiez. Faites jjpporiei’ vos hardes ce soir; il y a ici un lit pour vous.

Le seigueiu' portugais, à qui peut-être cette hospitalité ne

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faisait pas plaisir, prit alors la parole, et dit à Laure : Non, Estelle, vous n’êtes pas logée ici assez commodément pour recevoir quelqu'un chez vous. Votre frère, ajouta-t-il, me paraît un joli garçon, et l’avantage qu'il a de vous toucher de si près m’intéresse pour lui. Je veux le prendre à mon service. • Ce sera celui de mes secrétaires que je chérirai le plus; j'en ferai mon homme de confiance. Qu’il ne manque pas de venir dès cette nuit coucher chez moi ; j’ordonnerai qu’on lui prépare un logement. Je lui donne quatre cents ducats d’appointements ; et si, dans la suite, j'ai sujet, comme je l’espère, d’être content de lui, je le mettrai en état de se consoler d’avoir été trop sincère avec son archevêque.

Les remerciements que je fis là-dessus au marquis furent suivis de ceux de Laure , qui enchérirent sur les miens. Ne parlons plus de cela, interrompit-il; c’est une affaire finie. En achevant ces paroles, il salua sa princesse de théâtre et ' soi tit. Elle me fit aussitôt passer dans un cabinet, où, se voyant seule avec moi : J’étouflérais, s’écria-t-elle, si je résistais plus longtemps à l’envie que j’ai de rire. Alors elle se renversa dans un fauteuil, et, se tenant les côt&, elle s’abandonna comme une folle à des ris immodérés. Il me fut impossible de ne pas suivre son exemple; et, quand nous nous en fûmes bien donné : Avoue, Gil Blas, me dit-elle, que nous venons de jouer une plaisante comédie ! Mais je ne m'attendais pas au dénoûment. J'avais dessein seulement de te ménager une table et un logement ; et pour te les offrir avec bienséance, je t’ai fait passer pour mon frère. Je suis ravie que le hasard t’ait présenté un si bon poste. Le marquis de Marialva est un seigneur généreux, qui fera plus encore pour toi qu'il n'a , promis de faire. Une autre que moi, poursuivit-elle, n'aurait peut-être pas reçu si gracieusement un homme qui quitte ses amis sans leur diin adieu. Mais je suis de ces bonnes pâtes de filles qui revoient toujours avec plaisir un fripon qu’elles ont aimé.

Je demeurai d'accord de bonne foi de mon impolitesse, et je lui en demandai pardon; après quoi elle me conduisit dans ' une salle à manger très-propre. Nous nous mimes à table, et, comme nous avions pour témoins une femme de chambre et un laquais, nous nous traitâmes de frère et de sœur. Lorsque

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nous eûmes dîné, nous i-epassàmes dans le même cabinet où nous nous étions entretenus. Là, mon incomparable Laure, se livrant. à toute sa gaieté naturelle, me demanda compte de tout ce qui m^était arrivé depuis notre séparation. Je lui en fis un fidèle rapport; et, quand J’euB satisfait sa curit^té, elle contenta la mienne, en me faisant le rédt de son histoire dans ces term%. . -ni

CBAP. VII. — Histoire de Laon.

Jti vais te conter, le plus succinctement opi'ü me sa*a possBile, par quel hasard j’ai embrassé la profession comique.

Après que tu m'eus si honnêtement quittée , U arriva de grands événements. Arsénié, ma maîtresse, pins fatiguée que dégoûtée du monde, abjura le théâtre, ■ et m’enunena avec elle à une belle terre qu’elle venait d’acheter auprès de Zamora, en monnaies étrangères. Noos eûmes bientôt fait des connaissances dans cette ville-là. Nous y allioiis assez souvaat. Nous y passions un jour ou deux ; noos venions ensuite nous renfermer dans notre château. '

Dans un de ces petits voyages, don Fâix Maldonado, fils unique du corrégidor, me vit par hasard, et je lui plus. Il chercha l’occasion de me f^Ier sans témoins; et, pour ne b* rien celer, je contribuai un peu à la lui faire trouver. Le cavalier n’avait pas vingt ans; il était beau comme l’Amour même, fait à peindre, et plus séduisant encore par ses manières galantes et généreuses que par sa figure, il m’offriLde' si bonne grâce et avec tant d'instances un gros brillant qu’il avait au doigt, que je ne pus me défendre de l’accepter. Je ne me sentais pas d’aise d’avoir un galani si aimable. Mais qaelle imprudence aux grisettes de s’attacher aux enfants de famille dont les pères ont de l'autorité ! Le corrégidor, le plus sëvàe de ses pareils, averti de notie intelligence, se hâta d’en prévenir tes snites. Il me fit enlever par une troupe d'alguazils', ,qui me menèrent, malgré mes cris, à l'h^ital de la Pitié.

Là, sans autre forme de procès, la sup^eure me fit ûter ma bague et mes habits, et revêtir d’une longue robe de %rge grise, ceinte par le milieu (Tune large courroie de cuir noir, d’où pendait an rosaire à gros grains qui me descendait jusqu’aux talons. On me conduisit après cela dans une salie où

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je trouvai un vieux moine de je ne sais quel ordre, qui se mit à me prêcher la pénitence, à peu près comme }a dame Léonarde t’exhorta dans le souterrain à la patience^ 11 me dit que j’avais bien de l’obligation aux personnes qui me faisaient enfermer; qu'elles m’avaient rendu un grand service en me retii-ant des lilets du démon, dans Icscjuels j’étais malheureusement engagée. J’avouerai franchement mon ingratitude : bien loin de me sentir redevable à ceux qui m’avaient fait ce plaisir-là, je les chargeais d’imprécations.

Je passai huit jours à me désoler; mais le neuvième, car je comptais jusqu'aux minutes, mon sort parut vouloir chan- , ■ ger de face. En traversant une petite cour, je rencontrai l’économe de la maison, personnage à qui tout dlait soumis; la •upérieure même lui obéissait. 11 ne rendait compte de son économat qu’au corrégidor, de qui seul il dépendait, et qui avait une entière confiance en lui. 11 se nommait Pedro Zendono, et le. bourg de Salsedon, en Biscaye, l'avait vu naitre. ' Heprésente-toi un grand homme pâle et décharné, une ligiu'e à servir de modèle pour peindre le bon lai’ron. A peine paraissait-il regarder tes sœurs. Tu n'as jamais vu de face ;:i hypocrite, quoique tu aies demeuré à l’archevêché.

Je rencontrai donc , poursuivit-elle, le seigneur Zendono, qui m’arrêta en me disant : Consolez-vous, ma fille, je suis touché de vos malheurs, il n'en dit pas davantage, et ü continua son chemin, me laissant fah-e les cominentaü'es qu’il me plairait siu un texte si laconique. Comme je le croyais mi homme de bien, je m’imaginai lK>nnement qu’il s’était donm* la peine d’examiner pourquoi j’avais été enfermée, et que, ne me trouvant pas assez coupable pour mériter d’être traitât* avec tant d’indignité, il voulait me servir auprès du comigi • dor. Je ne connaissais pas le Biscayen : il avait bien d’autres intentions. 11 roulait dans son esprit un projet de voyage dont il me fit confidence quelques jom-s après. Ma chère Laure, me dit-il, je suis si sensible à vos peines, que j’ai résolu de .les finir. Je n’ignore pas que c’est vouloir me perdre; mais je né suis plus à moi, et je ne veux vivre que pom‘ vous. La situation où je vous vois me perce l’âme. Je prétends dès demain vous tirer de votre prison, et vous conduii'e moi-même à Madrid. Je veux tout sacrifier au plaisir d’être votre lilxli'atem'.

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