LIVRE VII, CBAE. VH
Jejpensai m'évanouir de joie à ces paroles de Zcndono, qui, jugeant par mes remerciements que je ne demandais pas mieux que de me sauvei , eut raudace, le jour suivant , de m’enlever devant tout le monde, ainsi que je vais le rapporter. 11 dit à la supérieure qu’il avait ordre de me mener au corrégidor, qui était à une maison de plaisance à deux lieues de la ville, et il me fit efiVontément monter avec lui dans une chaise de poste tirée par deux bonnes mules qu’il avait achetées exprès. Nous n’avions pour tout doinestûjue qu'un valet qui conduisait la chaise, et qui était entièrement dévoué à l’économe. Nous commençâmes à rouler, non du coté de Madrid, comme je me l’imaginais, mais ver» les frontières de Portugal, où nous arrivâmes en moins.de temps qu’il n’en fallait au corrégidor de Zamora pour apprendre notre fuite et mettre ses lévriers sur nos traces.
Avant que d’entrer dans Bragance, le Biscayen me fit prendre un habit de cavalier, dont il avait eu la précaution de se pourvoir ; et, me comptant embarquée avec lui, il me dit dans une hôtellerie où nous allâmes loger : Belle Laure, ne me sachez pas mauvais gi'é de vous avoir amenée en Portugal. Le corrégidor de Zamora nous fera chercher dans notre patrie, comme deux criminels à qui l’Espagne ne doit point accorder d’asile. Mais, ajouta-t-il, nous pouvons nous mettre à couvert de son ressentiment dans ce royaume étranger, quoiqu’il soit maintenant soumis à la domination espagnole. Nous y serons du moins plus en sûreté que dans notre pays. Laissez-vous persuader, mon ange; suivez un homme qui vous adore. Allons nous établir à Coïmbre/ Là je me ferai espion du saint office; et, à l’ombre de ce tribunal redoutable, nous verrons impunément couler nos jours dans de tranquilles plaisü's.
Une proposition si vive me fit connaître que j’avais affaii-e à^^un chevalier qui n’aimait pas à servir de conducteur aux infantes pour la gloire de la chevalerie. Je compris qu’il conq)tait beaucoup sur ma reconnaissance, et plus encore sur ma misère. Cependant, quoique ces deux choses me parlassent en sa faveur, je rejetai fièrement ce (ju’il me proposait. Il est vrai que, de mon côté, j’avais deux fortes raisons pour me montrer si réservée : je ne me sentais point de goût pour lui, et je ne le croyais pas riche. Mais lorsque, revenant à la
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charge, il s'offrit de m'épouser au préalable, et qu'il me fit voir réellement que son économat l’avait mis en fonds pour longtemps, je ne le cèle pas, je commençai à l’écouter. Je fus éblouie de l’or et des pierreries qu’il étala devant moi, et j’éprouvai que l’intérêt sait faire des métamorphoses aussi bien que l’amour. Mon Biscayen devint peu à peu un autre homme à mes yeux. Son grand corps sec prit la forme d'une taille fine; son teint pâle me parut d’un beau blanc; je donnai un nom favorable jusqu'à son air hypocrite. Alors j'acceptai sans répugnance sa main devant le ciel, qu’il prit à témoin de notre engagement. Après cela il n'eut plus de contradiction à essuyer de ma part. Nous nous remîmes à voyager ; et Coïmbre vit bientôt dans ses murs un nouveau ménage.
Mon mari m’acheta des habits de femme assez propres, et me fit présent de plusieurs diamants , parmi lesquels je reconnus celui de don Félix Maldonado. 11 ne m'en fallut pas davantage pour deviner d’où venaient toutes les pierres précieuses que j’avais vues, et pour être persuadée que je n’avais pas épousé un rigide observateur du septième article du Décalogue. Mais, me considérant comme la cause première de ses tours de mains, je les lui pardonnais. Une femme excuse jusqu’aux mauvaises actions que sa beauté fait commettre. Sans cela, qu’il m’eût paru un méchemt homme!
Je fus assez contente de lui pendant deux ou trois mois. Il avait toujours des manières galantes, et semblait m’aimer tendrement. Néanmoins les marques d’amitié qu’il me donnait n’étaient que de fausses apparences : le fourbe me trompait, et me préparait le traitement que toute fille séduite par un malhonnête homme doit attendre de lui. Un matin, à mon retour de la messe, je ne trouvai plus au logis que les murailles; les meubles, et jusques à mes hardes, tout avait été emporté. Zendono et son fidèle valet avaient si bien pris leurs mesures, qu’en moins d’une heure le dépouillement de la maison avait été fait et parfait; de manière qu’avec le seul habit dont j’étais vêtue, et la bague de don Félix, qu’heureusement j’avais au doigt, je me vis, comme une autre Ariane, abandonnée par un ingrat. Mais je t’assure que je ne m’amusai point à faire des élégies sm* mon infortune. Je bénis plutôt le ciel de m’avoir délivrée d’un scélérat qui ne pouvait manquer de tomber tôt ou
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tard entre les mains de la justice. Je regardai le temps que nous avions passé ensemble c<»nine un temps perdu, que je ne tarderais guère à réparer. Si j’eusse voulu deraeuk-er en Portugal, et m’attacher à quelque femme de condition, j’en aurais trouvé de reste ; mais, soit que j’aimasse mon pays, soit que je fusse entraînée par la force de mon étoile, qui m’y préparait une meilleure fortune, je ne songeai plus qu’à revoir l’Espagne. Je m’adressai à un joaillier, qui me compta la valeur de mon brillant en espèces d’or, et je partis avec une vieille dame espagnole qui allait à Séville dans une chaise roulante. .
Cette dame, qui s’appelait Dorothée, revenait de vcâr une de ses parentes établie à Coïmbre, et s’en retournait à Séville, où elle faisait sa résidence. U se trouva tant de sympathie entre elle et moi, que nous nous attachâmes l’une à l’autre dès la première journée ; et notre liaison se fortifia si bien sur la route, que la dame ne voulut point, à notre airivée, que- je logeasse ailleurs que dans sa maison. Je n’eus pas sujet de me repentir d’avoir feut une pareille connaissance. Je n'ai jamais vu de femme d’un meilleur caractère. On jugeait encore à ses traits et à la vivacité de ses yeux, qu’elle devait avoir fait racler bien des guitares. Aussi était-elle veuve de plusieurs maris de noble race, et vivait honorablement de ses douaires.
Entre autres excellentes qualités, elle avait celle d’étre trèscompatissante aux malheurs des filles. Quand je lui fis confidence des miens, elle entra si chaudement dans mes inté- ' cêts, qu'elle donna mille malédictions à Zendono. Les chiens d'hommes! dit-elle d’un ton à faire juger qu'elle avait rencontré en son chemin quelque économe ; les misérables ! il y a comme cela dans le monde des fripons qui se font un jeu de tromper les femmes. Ce qui me console, ma chère ^fknt, continua-t-alle, c’est que, suivant votre ràût, vous n'êtes nullement liée au parjure Biscayen. Si votre mariage avec lui est assez bon pour vous servir d'excuse, en récompense il est assez mauvais pour vous peimettre d'en contracter un meilleur quand vous en trouverez l’occaûon.
Je sortais tous les jours avec Dorothée pour aller à l’élise, ou bien en visites d’amis ; c'était le moyen d’avoir Inentôt qudl-
que aventure. Je m'attirai les regards dû plusieurs cavaliers. Il y en eut qui voulurent sonder le gué.’ Ils firent parler à ma vieille hôtesse; mais les uns n’avaient pas de quoi fournir aux frais d'un établissement, et les autres n’avaient pas encore pris la robe virile ‘ ; ce qui suffisait pour m’ôter toute envie de les é(X)uter. J’en savais les conséquences. Un jour, il nous vint en fantaisie , à Dorothée et à moi, d’aller voir jouer les comédiens de Séville. Ils avaient affiché qu’ils représenteraient la famosa Comeiia, el Embaxador de ri-mismo*, composée par Lope de Vega Carpio*.
Parmi les actrices qui parurent sui* la scène, je démêlai une de mes anciennes amies. Je reconnus Phénice, cette grosse réjouie que tu as vue fenune de cHambre de Florimonde , et avec qui tu as quelquefois soupé chez Arsénié. Je savais bien que Phénice était hors de Madrid depuis plus de deux ans , mais j’ignorais qu’elle fût comédienne. J’avais une impatience de l’embrasser qui me fit trouver la pièce fort longue. C’était peut-être aussi la faute de ceux qui la représentaient, et qui ne jouaient pas assez bien ou assez mal pour m’amuser. Cai' pour moi, qui suis une rieuse, je t’avouerai qu’un acteur parfaitement ridicule ne me divertit pas moins qu’un excellent.
Enfin, le moment que j’attendais étant arrivé , c’est-à-dire ta fin de la fâmosa Comedia, nous allâmes, ma veuve et moi, derrière le théâtre, où nous aperçûmes Phénice qui faisait la tout aimable, et écoutait en minaudant le doux ramage d’un jeune oiseau qui s’était apparemment laissé prendre à la glu
’ Métaphore emprontée de> moenra des ancieos BomaUis, pour dire que ces cavaliers D'étaleut pat enoore majeurs.
' L'Ambassadeur de soi-méme.
* lopt Félix de Vega -Carpio, poète extrêmement fécond, a laissé vipgt volumes (fœavies choisies, et vingt-cinq autres in-4* de pièces de thëftire; chaque volume en coutieut.dooxc. Il V a seulement cent comédies en vers. Ce poète étonnant fut marié deux fois, ensuite se lit prêtre, el mourut chevalier de Halle en 1635, à soixanlcdouie ans. Les Espagnols disent que Lopc de Vega était poète des le ventre de sa mère. < Il faisait ordinairement une pièce de théâtre par jour ; et, quand une coa médie Ini en coâtail trois, elle était fort longue, et il fallait que quelque albire » étrangère eût présenté un obstacle au désir qu'il avait de donner tous les jours un > plaisir nouveau â ses spectateurs. > (Bsillet, fugementt de» suuanti.j Outre dixhuit cents comédies, il avait composé quatre cents pièces dramatiques on oefss sscraswnrcic, représentés en plein air dans les pinces publiques de llpdrid, à. la fête du Saint-Sacrement. Il a fait encore beaucouji de poèmes, une épopée tragique de la /érusaleuieonquise, et la CafomocAis, ou Ut Amtmrt si les Comlmtt dtt ChaU, etc.