‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 171 sur 254 · HI · texte numérisé non relu

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narcliie espagnole était plongé, les heures s’écoulèrent eoiiune des luotnents, et qu’il nous fallut l’ai’i acher de cette dangereuse maison à cause du jour qui s’approchait. Messieurs les entrepreneurs le ramenèrent promptement au palais et le remirent dans son appa:iement. Ils se retirèrent ensuite cheis eux, aussi contents de l’avoir appareillé avec une aventurière, que s’ils eussent fait son mariage avec une princesse.

Je contai le lendemain matin cette aventure au duj de Leriiie, car il voulait tout savoir. Dans le temps que je lui eu achevais le récit, le comte de Leinos arriva et nous dit : l.e prince d’Espagne est si occupé de Catalina, il a pris tant de goût pour elle, qu’il se propose de la voir souvent et de s’y attacher. Il voudrait lui envoyer aujourd'hui pour deux mille pistoles de pierreries, mais il n’a pas le sou. II s'est adresse à moi. Mon cher Lemos, m’a-t-il dit, il faut que vous me trouviez tout à l’heure cette somme-là. Je sais bien que je vous incommode, que je vous épuise; aussi mon cœur vous eu tient-il un grand compte; et si jamais je me vois eu état de reconnaitre d’une autre manière que par le sentiment tout ce que vous avez fait pour moi , vous ne vous repentirez point de m’îivoir obligé. Mon prince, lui ai-je répondu en le quit tant sur-le-champ, j’ai des amis et du crédit, je vais vous chercher ce que vous souhaitez.

11 n’est pas difficile de le satisfaire, dit alors le duc à son neveu. Santillane va vous porter cet argent; ou bien, si vous voulez, il achètera lui-même les pierreries, car il s’y connaît parfaitement, et surtout en rubis. N’est-il pas vrai, (lil Blas? ajoula-t-il en me regardant d’un air malin. Que vous êtes malicieux, monseigneur! lui répondis-je. Je vois bien que vous avez envie de faire rire mousiem' le comte à mes dépens. Cela ne manqua pas d’arriver. Le neveu demanda quel mystère il y avait là-dessous. Ce n’est rien, répliqua fonde eu liant. C’est qu’un jour Santillane s’avisa de troquer un diamant contre un rubis, et que ce troc ne tourna ni à sou honneur ni à sou profit.

J’aurais été tiop heureux, si le ministre n’en eût pas dit davantage; mais il prit la peine de conter le tour que Camille et don Raphaël m’avaient joué dans un hôtel garni, et de s’étendre parltculièrcinent sur les circonstances les plus désa-

r.N, bl*8. -

Qff'éablos p«tif Tnnj. Son Excellence, après s’être bien égayée, m’ordonna d’accompagner le comte (k Leinos, qui me mena chez un joaillier où nous choisîmes des pierreries que nous allâmes montrer au prince d'Espagne ; après quoi elles me furent confiées pour être remises à Cataiina. J’allai ensuite prendre chez moi deux mille pistoles de l’argent du duc, pour payer le marchand.

On ne doit pas demander si la nuit suivante je fus gi-acieusement reçu des dames, lorsque j’exhibai les présents de mon ambassade, lesquels consistaient en une belle paire de boucles d’oreilles avec les pendants pour la nièce. Charmées l’iinc et l’autre de ces marques de l’amour et de la générosité du prince, elles se mirent à jaser comme deux commères, et à me i-emercier de leur avoir precuré une si bonne connaissance. Elles s’oublièrent dans l’excès de leur joie. 11 leur échappa quelques paroles qui me firent soupçonner que je n’avais produit f^’une friponne au fils de notre grand monarque. Pour savoir précisémiint si j’sFvais fait ce beau chef-d’œuvre, je me retirai dans le dessein d’avoir un éclaimssement avec Scipiou.

CUAP. XII. — Qui éUiit Cataiina, Einbarraa de Gil BUt, son ini|iiid(adc, el «{uelle précaution il fut obliijé de prendre pour se meilre l'esprit en repos.

Eu rentrant chez moi, j'entendis un grand bruit. J’eii demandai la cause. On me dit que c’était Scipion qui ce soir-là donnait à souper à une demi-douzaine de ses amis. Ils chan- \ taient à gorge déployée et faisaient de longs éclats de rire. Ce repas n’était apurement pas le banquet des sept sages;

Le maître du festin, averti de mon arrivée, dit à sa compagnie : Messieurs, ce n’est rien, c’est le patron qui revient: que cela ne vous gêne pas. Continuez de vous réjouir; je vais lui dire deux mots; je vous rejoindrai dans un moment. A ces mots il vint me trouver. Quel tintamarre! lui dis-je. Quelle sorte de personnes régalez-vous donc là-bas? Sont-ce des poêles? Non pas, s’il v<ms plaît, me répondihil. Ce savait dommage de donner votre vin à boire à ces gens-là ; j’en f»K un meilleur usage. 11 y a patani mes convives un jeutie homme très-riche qui veut obt^ir un emploi par votre <a>édU et jiour son argent. C'est pour lui que la fête se fait. A chaque coup qu’il boit, j'nngmente de dix pi4f^ le bénéfice qui <i<iU veiu

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LtVRF. VHI, CRAP. XII.

en revenir. Je veux le faire boire jusqu'au jour. Sur ce piedlà, repris-je, x’a te remettre à table, et ne ménage point le vin- de ma cave.

Je ne jugeai point à propos de l’entretenir alors de Catalina; mais le lendemain, à mon lever, je lui parlai de cette sorte : .^mi Scipion, tu sais de quelle manière nous vivons ensemble. Je te traite plutôt en camarade qu’en domestique : tu aurais tort, par conséquent, de me tromper comme un maître. N'ayons donc point de secret l’iin pour l’autre. Je vais t’apprendie une chose qui te surprendra; et toi, de ton côté, tu me diras cf que tu penses des femmes que tu m’as fait connaître. Entre nous, je les soupçonne d’être deux matoises d’autant plus raffinées qu’elles affectent plus de simplicité. Si je leui- rends justice, le prince d’Espagne n’a pas grand sujet de se louer de moi ; car, je te l’avoueiai, c’est pour lui que je l’ai demandé une maîtresse. Je l’ai mené chez Catalina, et il en est devenu amoureux. Seigneur, me répondit Scipion, vous en usez trop bien avec moi pour que je manque de sincérité avec vous. J’eus hier un tête-à-tête avec la suivante de ces deux princesses; elle m’a conté leur histoire, qui m’a paru divertissante; je vais vous en faire succinciement le récit, que vous ne serez pas fâché d’avoir écouté.

Catalina, poursuivit-il, est fille d’un petit gentilhomme aragonais. Se trouvant à quinze ans une orpheline aussi pauvre que jolie, elle écouta un vieux couunandeur qui la conduisit à Tolède, où il mourut au bout de six mois, après lui avoir plus servi de père que d’époux. Elle recueillit sa succession, qui consistait en quelques nippes et en trois cents pistoles d'argent comptant; puis elle sc joignit à la sehora Mencia, qui était encore à la mode, quoiqu’elle fût déjà sur le retour. (]es deux bonnes amies demeurèrent ensemble, et commencèrent à tenir une conduite dont la justice voulut prendre connaissance. Cela déplut aux dames, qui, de dépit ou autrement, abandonnèrent brusquement Tolède pour venir s’établir à Madrid, où, depuis environ deux ans, qjles vivent sans fréquenter aucune dame du voisinage. Mais écoutez le meilleur : elles ont loué deux petites maisons, séparées seulement par un mur; on peut enti’cr de l’une dans l’autre par un escalier de coinmuiMcation qu’il y a dans les caves. Là seùora Mencia de-

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GIt BLAS.

meure avec iine jeune soubrette dans l'ude'de ces maisons, et ta douairière du commandeur occupe Taulre avec une vieille duègne qu’elle fait passer pour sa grand’mère^ de façon que noüe Ai'agonaise est tantôt une nièce élevée par sa tante, et tantôt une pupille sous l’aile de son aïeule. Quand elle fait la nièce, elle s'appelle Cataiina;.et, lorsqu’elle fait la petitetille, elle se nomme Slrena.

Au nom de Sirena, j’interrompis en pâlissant Scipibn. Que ra’apprends-tu? lui dis-je; tu me fais trembler. Hélas! j’ai bien peur que cette maudite Aragonaise ne soit la maîtresse de Calderone.Hé vraiment, répondit-il, c'est elle-même! Je croyais vous réjouir en vous annonçant celte nouvelle. Tu n'y penses pas, lui répliquai-je; elle est plus propre à me causer du chagrin que de la joie; n’en vois-tu pas bien les conséquences? Non, ma foi, repartit Scipion. Quel malheur en peutil an-iver? 11 n’est pas sûr que don Rodrigue découvre ce qui se passe ; et, si vous fcraignez qu’il n’en soit instruit, vous n'avez qu'à prévenir le premier ministre. Contez-lui la chose tout naturellement : il verra votre bonne foi ; et si, après L'êta, Calderone veut vous rendi’e quelques mauvais offices auprès de Son Excellence, elle verra bien qu'il ne cherche à vous nuire que par un esprit de vengeance.

Scipion m’ôta ma crainte par ce discours. Je suivis ce conseil. J’avertis le duc de Lerme de celle fâcheuse décou- \«ile. J’affectai même de Itl en faire le détail d’un air triste, |M)ui‘ lui persuader que j’étais mortifié d’avoir innocemment livré au prince la maîtresse de don Rodrigue; mais le ministre, loin de plaindre son favori, en fit des railleries. Ensuite ü me dit d’aller toujours mon train ; et qu’après tout il était glorieux pour Calderone d’aimer la même dame que le prince d’Espagne, et de n’en être pas plus maltraité que lui. Je mis aussi au fait le comte de Lemos, qui m’assura de sa protection si le premier secrétaii’e venait à découvrir l’intrigue, et qu’il entreprît de me perdre dans- l’esprit du duc. . •

Croyant avoir pai’ cette manœuvre délivré le bateau de ma fortune du péril de s’ensabler, je ne craignis plus rien. J’accompagnai encore le prince chez Catalina, autrement la belle Sirène, qui avait l’drt de trouver des défaites pour écarter de

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