‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 172 sur 254 · I.IVRK VIII, CHAP. XIII · texte numérisé non relu

I.IVRK VIII, CHAP. XIII

sa maison don Ro^igue, et lui dérober les nuits qu’elle était obligée de donner à son illustre rival.

CIÏAl’. XIII. — «Gil Dlas conlinnede faire le seigneur. Il appreud des nonvellps de sa famille : quelle impression elles font sur lui. Il se brouille avec Fabrice.

. J'ai déjà dit que le matin il y avait ordinairement dans mou antichambre une foule de personnes qui venaient nie J'aire des pi’opositions -, mais je ne voulais pas qu’on me les ni de vive voix; et suivant l'usage de la com‘, ou plutôt pour faire l’important, je disais à chaque solliciteur : Donnez-moi un mémoire. Je m’étais si bien accoutumé à cela, qu’un jo,ur je répondis ces paroles au propriétaire de mon hôtel, qui vint me faire souvenir que je lui devais une année de loyer Peur .mon lioucher et mon boulanger, ils m’épargnaient la peine de leur demander des mémoires, tant ils étaient exacts à m’en apporter tous les mois. Scipion, qui me copiait si bien qu’on pouvait dire que la copie approchait fort de l’original, n’en psait pas autrement avec les personnes qui s’adressaient à lui pool' le prier de m’engager à les servir.

K J’avais encoi'c un autre ridicule dont je ne prétends point me faire grâce : j 'étais assez fat pour pailer des plus grands seigneurs comme si j’eusse été un homme de leur étoffe. Si l’avais, par exemple, à citer le duc d’Albe, le duc d’Ossone, ou le duc de Médina Sidonia, je disais sans façon, d’Albe, d’Ossone, et Médina Sidonia. En un mot, j’étais devenu si fier et si vain, que je n’étais plus le fils de mon père et de ma mère. Hélas! pauvre duègne et pauvre écuyei', je ne m’informais pas si .vous viviez heureux ou misérables dans les Asturies ! c’est à quoi je, ne pensais {toint du tout! je ne songeais pas seulement à vous! La cour a la vertu du fleuve Léthé pom* nous faire oublier nos parents et nos amis quand ils sont dans une mauvaise situation.

Je ne me souvenais donc plus de ma famille, lorsqu’un matin il entra chez moi un jeune homme qui me dit qu’il souhaitait de me parler un.moiueut en. pai'ticulier. Je le fis

tin ixjit couuu de Boiitempi, valet de cliainbic de Lnui» XIV. À tout ce qu'au lui demandait, il répondait d’abord : T'en parferai au roi. Qticiqa'nn voulant «voir de lui ré|K>que à laquelle il croyait que devait accoucher sa femme, qui était eneeinM, Bon temps ne inaiiqiu pas de dire : Ttn parlerai au roi., . „ ,,

CIL BLAR.

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passer dans mon cabinet, où, sans lui oflVir nne chaise, pwxH; qu’il me paraissait un homme du commun, je lui demandai ce qu’il me voulait. Seigneur Gil Blas, me dit-il, quoi ! vous ne me remettez point? J’eus beau le considérer attentivement, je fus oblige de lui répondre que ses traits m’étaient . tout à fait inconnus. Je suis, reprit-il, un de vos compatriotes, natif d’Oviedo même, et fils de Bertrand Muscada, l’épicier voisin de votre oncle le chanoine. Je vous reconnais bien, moi. Nous avons joué mille fois tous deux à la gallina ciega

Je n’ai, lui répondis-je, qu'une idée très-confuse des anm- «ements de mon enfance; les soins dont j'ai depuis été occupé m’en ont fait perdre la mémoire. Je suis venu, dit-il, à Madrid pour compter avec le correspondant de mon père. J’ai entendu parler de vous. On m’a dit que vous étiez sur un bon pied à la cour, et déjà riche comme un juif. Je vous en fais mes compliments; et je vais, à mon retour au pays, combler de joie votre famille en lui annonçant une si agréable nouvelle.

Je ne pouvais honnêtement me dispenser de lui demander dans quelle situation il avait laissé mon père, ma mère et mon oncle; mais je m’acquittai si froidement de ce devoir, que je ne donnai pas sujet à mon épicier d'admirer la force du sang. 11 me le fit bien connaître. Il parut choqué de l’iudiiïérence que j’avais pour des personnes qui me devaient être si chères ; et, comme c’était un garçon franc et grossier : Je vous croyais, me dit-il crûment, plus de tendi-ess3 et de sensibilité pour vos proches. De quel air glacé m’int«Togez-vou8 sur leur compte ! 11 semble que vous les ayez mis en oubli. ’’ Savez-vous quelle est leur situation? Apprenez que votre et votre mère sont toujôui-s dans le service, et que le bon dianoine Gil Perès, acc^é de vieillesse et d’infirmités, n’e^ pas éloigné de sa fin. U faut avoir du naturel, poursuivit-il; et, puisque vous êtes en état de faire du bien à vos parents je vous conseille en ami de leur envoyer deux cents pistoles tous les ans. Pai- ce- secours, vous leur pi-ocurerez une -vie douce et heureuse sans vous incommoder.

ÀÎi lieu d'ètiv touché de la peinture qu’il me faisait de ma

‘ Le jeu de coÜB-inaiHunK ' • • . i .........

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LIVIIL V4II, CHAr. XIH. 'H7

f(Mnille, je ne tjentis que la liberté qn’il prenait de nie cunseüler sans que je i’en priasse. Avec plus d’adiusse peut-être ra’aurait-il pei'suadé ; mais il ne fit que me révoUcr par sa franchise. U s’en aperçut bien au silence mécontent que je gardais; et, continuant son exhortatkin avec moins de charité que de malice, il m’impatienta. Oh ! c’en est tinp, l'épondisje avec emportement. Allez, monsieur de Muscada; ne vous mêlez que de ce qui vous regai'de. Allez ü-ouver le correspondant de votre père, et compter. avec lui. 11 vous convient bien de me dicter mon devoir! je sais mieux que vous ce que j’ai à iaÎK dans cette occasicm. En achevant ces mots je poussai F^cier hors de mon cabinet, et le renvoyai à Oviédo vendue du poivre et, du girofle.

Ce qu'il venait de me dire ne laissa pas de s’otfrlr à mon eafH’it ; et, me reprochant moi-méme que j’étais un ûls dénaturé, je m’attendris. Je rappelai les soins qu’on avait eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je devais à mes parents; et mes réflexions furent accompagnées de quelques transpoiis de reconnaissance, qui pourtant n'aboutirent à rien. Mon ingratitude les étouffa bientôt, et leur lit succéder un profond oubli. 11 y a bien des pères qui ont de pai'eils entants.

< L’ avance et l’ambition qui me possédaient, changèrent entièrement mon humeur. Je perdis toute ma gaieté ; je devins triste et rêveur, en un mot, un sot animal. Fabrice, me voyant tout occupé du soin de samfler à la tortune, et détaché de lui, ne venait plus chez moi que rarement. 11 ne put même s’emp^her de me dire un jour : En vérité, Gil Blas, je ne te lecounais plus. Avant que tu tusses à la cour, tu avais toujours l’esprit tranquille. A présent je te vois sans cesse agité. Tu formes projet sur projet, pour t'enrichii’; et plus tu amasses de bien, plus tu veux en amasser. OuU’e cela, te le dii’ai-je? tu n’as plus avec moi ces épanchements de cœur, ces manières libres, qui font le charme des liaisons. Tout au contraü'e, tu t’enveloppes, et me caches le fond de ton âme. Je remai'que même de la contrainte dans les honnêtetés que tu me fais. Enfin Gil Blas n’est plus ce même Gil Blas que j’ai connu.

Tu plaisantes sans doute, lui répondisse d’un aü' assez

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