CM. M.AC
fmugic. Il s’approcha de moi, et me dit : Seigneur Gil Blas, vous voyez im de vos anciens amis. Je suis ce don André de Tordesillas qui demeurait avec vous à Grenade, et qui était genlilhomme de l’archevêque dans le tenqw que vous possédiez les bonnes grâces de ce prélat. Vous le priâtes, s’il vous en souvient, d’employer son crédit ptuir moi, et il me fit nommer pour aller remplir un emploi au Mexique; mais, au lieu de m’embarquer pour les Indes, je m’arrêtai dans la ville d’Alicante. J’y épousai la iille du capitaine du château, et, pai' une suite d’aventures dont je vous terai tantôt le récit, je suis devenu le châtelain de la tour de Ségovie. C'est un l>onheur pour vous, continua-t-il, de rencontrer, dans ini homme chargé de vous malti-uiter, un ami qui n’épargnera rien pour adoucir la rigueur de votre prison. Il m’est expressément ordonné de ne vous laisser parler à personne, de vous faire coucher sur la paille, et de ne vous donner pour toute nourriture que du pain et de l’eau. Mais, outre que j’ai trop d’humanité pour ne pas compatir à vos maux, vous m’avez rendu service, et ma reconnaissance l’emporte sur les ordres que j’ai reçus. Loin de servii- d’instrument à la cruauté qu’on veut exercer sur vous, je prétends vous traiter le mieux qu’il me sera possible. Levez-vous, et venez avec moi. tjuoique le seigneur châtelain méritât bien quelques l'e- - merciments, mes esprits étaient si troublés que je ne pus lui répondre un seul mot. Je ne laissai pas de le suivre. Il me iit liavciser une cour, et monter par un escalier fort étroit à une |>etite chambre qui était tout au haut de la tour. Je ne fus pas peu surpris, en entrant dans cette chambre, de voir sur une table deux chandelles qui brûlaient dans des ilamoeaux de cuivre et deux couverts assez propres. Dans un moment, me dit Tordesillas, on va vous apporter à manger. Nous allons souper ici tous deux. C’est ce réduit que je vous ai destiné pour logement ; vous y serez mieux que dans votre cachot. Vous verrez, de votre fenêtre, les bords lleuris de l’Érèma et la vallée délicieuse qui, du pied des montagnes qui séparent les deux Castilles, s’étend jusqu’à Coca. Je ne doute pas que d’abord vous ne soyez peu sensible à une si belle vue ; mais quand le temps aura fait succéder une douce oiélaucolic à la vivacité de votre douleur, vous prendiez plui-
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sir a promener vos l egards sur des objets si agréables. Outi’C cela, comptez que le linge et les autres choses qui sont nécessaires à un homme qui aime la propreté ne vous manqueront pas. De plus, vous serez bien couché, bien nourri, et je vous fouiTiirai des livres tant que vous en voudrez ; en un mot, tous les agréments qu'un prisonnier peut avoir.
A des offres si obligeantes, je me sentis un peu soulagé. Je pris courage, et rendis mille grâces à mon geôlier. Je lui dis qu'il me rappelait à la vie par son procédé généreux, et que je souhaitais de me retreuver en état de lui en témoigner ma reconnaissance. Hé! pourquoi ne vous y retrouveriez-vous pas ? me répondit-il. Croyez-vous avoir perdu pour jamais la liberté ? Si vous vous imaginez cela, vous êtes dans l'ereeur, et j'ose vous assurer que vous en serez quitte pour quelques mois de prison. Que dites-vous, seigneur don André? m’écriai-je. 11 semble que vous sachiez le sujet de mon infortune. Je vous avouerai, me repartit-il, que je ne l’ignore pas. L'alguazil qui vous a conduit ici m’a confié ce secret que je puis vous révéler. 11 m’a dit que le rei, informé que vous aviez, la nuit, le comte de Lemos et vous, mené le prince d’Es- ’ pagne chez une dame suspecte, venait, pour vous en punir, d’exiler le comte, et vous envoyait, vous, à la tour de Ségovie, poHi' y être traité avec toute la riguein- que vous avez éprouvée depuis que vous y êtes. Comment, lu: dis-je, cela est-il venu à la connaissance du roi ? C'est particulièrement de cette cir constance que je voudrais être instruit. Et c’est, répondit-il, ce que l’alguazil ne m’a point appris, et ce qu’apparemmen il ne ^it pas lui-même.
Dans cet enifroit de notre conversation, plusieure valeti qui apportaient le souper entrèrent. Ils mirent sur la table du pain, deux tusses, dcu.x bouteilles, et trois grands plats, dans l’un desquels il y avait un civet de lièvre avec beaucoup d’oignou, d'huile et de safran; dans l'autre, une alla podrida >, et dans le troisième, un dindonneau sur une marmelade de berengefw. Loi-sque Tordesillas vit que nous avions tout ce
' (Hta fMtdriJa o*l vd csm|ioiê de toHlcs lorte» de viande». ((Ktn pudnda, pui «
)W«rri t mau ce que uou» eolendoii» par ce mot, «a Irançai», n'«<t pa» oumI co»pr»i ^1' i'olla/mdrùla, i»et» favori des Espa^piuk.)
* BertHgené, (irtiU! eilroniUc, vppelce poiuinc d'aniour. - t -r
<|u il nous l’allait, il renvoya ses domestiques, ne voulant pas qu’ils entendissent notre entretien. Il rerina la porte, et nous lions assîmes tons deux vis-à-vis l’un de l'autre. Commençons, me dit-il, par le plus pressé. Vous devez avoû’ bon appéUt après deux jours de diète. Cn parlant de cette sorte, il chargea mon assiette de viande. Il s’imaginait servir un affainé, et il avait cU’ectivement sujet de penser que j’allais m'erapifl’ror de ses ragoûts : néanmoins je trompai son attente. Quelque besoin que j'eusse de manger, les morceaux me restaient dans la bouche, tant j'avais le cœur serré de ma condition présente. Pour écarter de mon esprit les images cruelles qui venaient sans cesse rallliger,mon châtelain avait beau m’exciter à boire et \ anter l’excellence de son vin ; in’eùt-il donné du nectar, je l’am’ais alors bu sans plaisir. Il s’en aperçut, et, s’y prenant d’une autre façon, il se mit à me conter d’un style égayé l’histoire de sou mariage. Il y réussit encore moins par là. J’écoutai son laicit avec tant de distraction, que je n’aurais pu dire, lorsqu’il eut lini, ce qu’il venait de me raconter. Il jugea bien qu’il entreprenait trop de vouloir ce soir-là fane quelque di- \ei siou à mes chagrins. 11 se leva de table après avoir achevé de souper, et me dit : Seigncui' de Santillane, je vais vous laisser reposer, ou plutôt rêver en liberté à votre malhciu". -Mais, je vous le répète, il ne sera pas de longue dmée. Le roi est bon naturellement. Quand, sa colère sera passée, et qu’il se leprésentera la situation déplorable oii il cioit que \oiis êtes, vous lui paraîtrez assez puni. A i’æs mots, le seigueur châtelain descendit, et fit monter ses valets pour desser\ir. Ils emportèrent jusqu'aux flambeaux, et je me couchai à la sombre claité d’une lampe qui était attachée au mur.
niAP. V. — Des roHexions qu‘îl lit celle miil avant <|uc de s'endormir, cl du hiuii
qui le réveilla.
Je passai deux heures poui’ le moins à réfléchir sur ce que Tordesillas m’avait appris. Je suis donc ici, disais-je, pour avoir’ contribué au plaisir de l’héritier de la couronne! Quelle imprudence aussi d’avoir rendu de pareils services à mi prince si jeune ! car’ c’est sa grande jeuuessg qui fait tout mon u ime : s’il était dans un. âge ■plu» avancé, le roi peutrêtre n’aurait l’ait que rire de ce qui l’a si fort irrité, Mais qui peut ayojf