‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 180 sur 254 · LIVRE IX, CH(kP. V · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CH(kP. V

donné un semblable avis à ce monarque, sans appréhender le ressentiment du prince ni celui du duc de terme? Ce ministre voudra venger sans doute le comte de Lemos son neveu. Comment le roi a-t-il découvert cela? C’est ce que je ne comprends point.

J'en revenais toujours là. L’idée pourtant la plus afQigeante pour moi, celle qui me désespérait, et dont mon esprit ne pouvait se détacher, c’était le pillage auquel je m’imaginais bien que tous mes effets avaient été abandonnés. Mon coffre-fort, m’écriais-je, où êtes-vous ? mes chères richesses, qu’êtes-vous devenues? dans quelles mains êtes-vous tombées? Hélas! je , vous ai perdues en moins de temps encore que je ne vous avais gagnées ! Je me peignais le désordre qui devait régner dans ma maison, et je faisais sur cela des réflexions toutes plus tristes les unes que les autres. La confusion de tant de pensées différentes me jeta dans un accablement qui me devint favorable ; le sommeil qui m’avait fui la nuit précédente vint répandre sur moi ses pavots. La bonté du lit, la fatigue que j'avais soufferte, ainsi que la fumée des viandes et du vin, y contribuèrent aussi. Je m’endormis profondément; et, selon toutes les apparences, le jour m’aurait surpris dans cet état,

^ si je n’eusse été réveillé tout à coup peu- un bruit assez extraordinaire dans les prisons. J’entendis le son d’une guitare, et la voix d’un homme en même temps. J’écoute avec attention; je n’entends plus rien; je crois que c’est un songe. Mais un instant après mon oreille fut frappée du son du même instminent, et de la même voix qui chantait les vers suivants :

Ay de mi! un anno feiice Parece un soplo ligero;

! Perd siii dieba un instante

Es un siglû de lormenio

Ce couplet, qui paraissait avoir été fait exprès pour moi, Jrrita mes ennuis. Je n’éprouve que trop, disais-je, la Mh ité de ces paroles. 11 me semble que le temps de mon bonheur

' < Uelas! une anaee de plaisir passe comme mi vent l«*ger; mais un moniiMil wi oiiiuUieur est un siècle de tourment. >

Un poète français a exprimé U même idée :

Le teni[*s, i|ui fuit sur nos plaisirs,

Semble s'arrêter sur uns peines.

s‘«st écoulé bien vite, et qu’il y a déjà un siècle que je siii» en prison. Je me replongeai dans une affreuse rêverie, et je recommençai à me désoler comme si j’y e\isse pris plaisir. Mes lamentations finirent avec la nuit; et les premiers rayons du soleil dont ma chambre fut éclairée calmèrent un peu mes inquiétudes. Je me levai ix»ir aller ouvrir ma fenêtre, et donner do l’air à ma chambre. Je regardai dans la campagne, dont je me souvins que le seigneur châtelain m’avait fait une belle description. Je ne trouvai pas de quoi justifier ce qu’il m’en avait dit. L’Érèma, que je croyais du moins égal au Tage, ne me parut qu’un ruisseau. L’ortie seule et le chardon paraient .ses bords fleuris; et la prétendue vallée délicieuse n’offrit à ma vue que des terres dont la plupart étaient incultes. Apparemment que je n’on étais pas encore à cette douce mélancolie qui devait me faire voir les choses autrement que je ne les voyais alore.

Je commençai à m’habiller, et déjà j’étais à 'demi vêtu, quand Tordesillas arriva suivi d’une vieille servante qui m’apportait des chemises et des serviettes. Seigneur Gil Blas, me dit-il, voici du linge. ISe le ménagez pas; j’aurai soin que vous en ayez toujours de reste. Eh bien, ajouta-t-il, comment avez-vous passé la nuit ? Le sommeil a-t-il suspendu vos peines pour quelques moments ? Je dormirais peut-être encore, lui répondis-je, si ic n’eusse pas été réveillé par une voi.v accompagnée d une guitare. Le cavalier qui a troublé votre repos, reprit-il, est un prisonnier d’Êtat qui a sa chambre à côté de la vôtre. 11 est chevalier de l’ordre militaire de Calatrava, et il a une figure tout aimable. 11 s’appelle don Gaston de Cogollos*. Vous pourrez \(tus voir tous deux, et manger ensemble. Vous trouverez une consolation mutuelle dans vos entretiens. Vous serez l’im à l’autre d’un grand agrément. Je témoignai à don .Vndré que j’étais très-sensible à la permission qu’il me donnait d’unir ma douleur avec celle de ce cavalier; et, comme je marquais quelque impatience de con-" naître ce compagnon de malheur, notre obligeant châtelain me procura celte satisfaction dès ce jour-là même. 11 me fit dîner avec don Gaston, qui me surprit par sa bonne mine et

• fop'o/lojy oniomot:|« il'tinlrttiMim’c dans la frise ir«ii

MvitF. IX, cnAP. ri.

par sa beauté. Jugez quel homme ce devait f’ire pour éblouir (les yeux accoutumés à voir la plus brillante jeunesse de la cour. Imaginez-vous un bonmic fait à plaisir, un de ces héros de romans qui n’avaient (|u’à se montrer pour causer des insomnies aux piincesses. Ajoutons à cela que la nature, qui mêle ordinairement ses dons, avait doué Cogollosde beaucoup d’esprit et de valeur. C’était un cavalier iwirfait.

Si ce. cavalier me charma, j’eus de num c('»té le bonheiir de ne lui pas déplaire. Il ne chanta plus la nuit de peur de m’incommoder, quelques prières que je lui tisse de ne se pas contraindre pour moi. Une liaison est bientôt formée entre deux personnes qu’un mauvais sort opprime. Une tendre amitié suivit de près notre connaissance, et devint plus foiii* de jour en jour. La liberté (jue nous avions de nous parler (piand il nous plaisait nous fut très-utile, puisque, pai‘ nos conversations, nous nous aidâmes réciproquement tous deux à prendre notre mal en patience.

Une après-dînée j’entrai dans sa chambre, comme il se dis- ' |)osait à jouer de la guitare. Pour l’écouter plus commodément, je m'assis sur une sellette q-i’il y avait là pour tout siège; et lui, s'étant mis sur le pied de son lit, il joua un air foit touchant, et chanta dessus des paroles qui exprimaient le désespoir où la cruauté d'une dame rédui.sait un amant. Lorsqu’il les eut chantées, je lui dis en souriant : Seigneur chevalier, voilà des vers que vous ne soirz jamais obligé d'employer dans vos galanteries. Vous n'étes pas fait iwiir trouver des femmes cruelles. Vous avez Irop bonne opinion de moi, me nqiondit-il. J’ai composé pour mon compte les vers que vous venez d’entendre, pour amollir un emur que je croyais de diamant, pour attendrir une dame qui me traitait avt'c nue e\trt'*mc rigueur. 11 faut que je vous fasse le récit d(* ,

rette histoire; >ous apprendrez en môme temps celle de mes malheurs.

r.H.\P. > I. lli'UHro d44 dott Oaxlofi de CogoUott et rta dona HeleM de 6a)îMf*û.

U y aura bientôt (piati‘e ans que je pailis de Madrid pour ; lier à Coria voir dona Elconor de Ivaxarilla, ma tante, «pii (>st une des plus riches douairières de la Castille vieille, et qui n’a point d'autre hérithn* que moi. Je fiis à pt‘ine arrivé

»* «ir v.iiA.

chez elle qiie l’amour y vint troubler mon repos. Elle me donna un appartement dont les fenêtres faisaient face aux jalousies d’une dame qui demeurait Tls-à-vis, et que je pouvais facilement remarquer, tant ses grilles étaient peu serrées et la rue étroite. Je ne négligeai pas cette possibilité, et je trouvai ma voisine si belle, que j’en fus d'aboixl enchanté. Je le lui marquai aussitôt par des oeillades si vives, ^qu’il n’y avait pas à s'y méprendre. Elle s’en aperçut bien; mais elle n'était pas lille à faire trophée d’une pareille observation, et encore moins à répondre à mes minauderies.

Je voulus savoir le nom de cette dangereuse pei'sonne qui troublait si promptement les cœurs. J’appris qu’on la nommait doua Helena; qu’elle était fille unique de don Georges de Halisteo, qui possédait à quelques licnes de Coria un fief dominant d’un revenu considérable; qu’il se présentait souvent des partis pour elle, mais que son père les rejetait tous, parce qu’il était dans le dessein de la marier à don Augustin de Ôlighera, son neveu, qui, en attendant ce mariage, avait la liberté de voir et d’entretenir tous les jours sa cousine. Cela ne me découragea point. Au contraire, j’en devins plus amoureux, et l’orgueilleux plaisir de supplanter un rival aimé m’excita peut-être encore plus que mon amout à pousser ma pomte. Je continuai donc de lancer à mon Hélène des regards enflammés. J’en adressai aussi de suppliants à Felicia, sa suivante, comme pour implorer son secours ; je fis même parler mes doigts. Mais ces galanteries furent inutiles; je ne tirai pas plus de raisons de la soubrette que de la maîtresse : elles firent toutes deux les cruelles et les inaccessibles.

Puisqu’elles refusaient de répondre au langage de mes yeux, j’eus recours à d'autres interprètes. Je mis des gens en campagne pour déterrer les connaissances que Felicia pouvait avoir dans la ville. Ils découvrirent qu’une vieille dame, appelée 'feodora, était sa meilleure amie, et qu’elles se voyaient fort souvent. Ravi de cette découverte, j’allai moi-même trouver Tcodora, que j’engageai par des présents à me servii-. Elle prit parti pour moi, promit de me ménager chez elle un entretien secret avec son amie, et tint sa promesse dès le Icndentain.

Je cesse d’être malheureux, dis-je à Felicia, puisque mes

Page 1