‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 181 sur 254 · livre IX , crtAP. VI. R3r · texte numérisé non relu

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peines ont excité votre pitié. t>ue ne dois-je point h votre amie de vous avoir disposée à m’accorder la satisfaction de x'ous entretenir! Seigneur , me répondit-elle, Téodora peut tout sur moi. Elle m'a mise dans vos intérêts; et, si je pouvais faire votre bonheur, vous seriez bientôt au comble de vos vœux; mais, avec toute ma bonne volonté, je ne sais si je vous serai d’un grand secours. U ne faut point vous flatter : voiis n’avez jamais formé d’entreprise plus difficile. Vous aimez une dame prévenue pour un autre cavalier, et qiicdle dame encore! une dame si fière et si dissimulée, que si, par votre constance et par vos soins, vous parvenez à lui arracher dès soupirs, ne pensez pas que sa fierté 'vous donne le plaisir de les entendre. Ah! ma chère Felicia, m’écriai-je 'avec douleur, pourquoi me faites-vous connaître tous les obstacles que j’ai à surmonter? Ce détail m’assassine. Trompez-moi plutôt (jue de me désespérer. ces mots, je pris une de ses mains, je la pressai entre les miennes, et lui mis au doigt un diamant de trois cents pistoles, en lui disant des choses si touchantes, que je la fis pleurer.

Elle était trop émue de mon discours et trop contente de mes manières, pour me laisser sans consolation. Elle aplanit un peu les difficultés. Seigneur, me dit-elle, ce que je viens de vous représenter ne doit pas vous ôter toute espérance. Votre rival, il est vrai, n’est pas haï. Il vient au logis voir librement sa cousine, il lui parle quand il lui plaît, et c'est ce qui vous est favorable. L’habitude où ils sont tous deux d'être ensemble tous les jours rend leur commerce un pen languissant. Ils me paraissent se quitter sans peine et se revoir sans plaisir. On dirait qu'ils sont déjà mariés. En un mot, je ne vois point que ma maîtresse ait une passion violente pour don Augustin. D'ailleurs, il y a entre vous et lui, pour les qualités personnelles, une dill'érence qui ne doit pas être inutilement remarquée par une fille aussi délicate que doua Helena. Ne perdez donc pas cornage; continuez vos galantcTies ; je ne laisserai pas échapper une occasion de faire valoir à ma maîtresse tout ce que vous ferez pour lui plaire. Elle aura beau se déguiser, à travei'S sa dissimulation je démêlerai bien seà sentiments.

Nous nous séiMiràmes, Felicia et moi, fort satisfaits l’un de

• r.ulre ajirès celte conversatioa. Je m’apprêtai, sur nouveaux frais, à lorgner k liUe de don Geoi*ges; je la régalai d’iuie sérénade dans laquelle je fis chanter par une belle vois les vers que vous venez d’entendre. Après le concert, la suivante, pour sonder sa maîtresse, lui demanda si elle s’était divertie. i.a voix, dit dona Helena, m’a fait plaisir. Et les paroles qu’elle a chantées, répliqua la soubi-elte, ne sont-elles pas fort touchMites ? C’est à quoi , repartit la dame , je n’ai fait aucune attention. Je ne me suis attachée qu’au chant; je n’ai nullement pris garde aux vers , ni ne me soucie guère de savoir qui m’a donné cette sérénade. Sur ce pied-là, s'écria la suivante, le pauvre don Gaston de Cogollos eSt très-éloigné de son compte, et bien fou de passer son temps à regarder nos jalousies. Ce n'est peut-être pas lui, dit la matti-esse d’un air froid, c’est quelque autre cavalier qui vient, par ce concert, ^ de me déclarer sa passion; vous êtes dans l’erreur. Pardonnez-moi, répondit Felicia, c’est don Gaston lui-même, à telles enseignes qu’il m’a ce matin abordée dans la rue ; il m’a même priée de vous dire de sa part qu’il vous adore, malgré les ligueurs dont vous pavez son amour; et qu’enfln il s’estimerait le plus heureux de tous les hommes, si vous lui permettiez de vous marquer sa tendresse par ses soins et par des fêtes galantes. Ces discours, poursuivit-elle, vous prouvent assez qiu' je ne me trompe pas.

La fille de don Georges changea tout à coup de visage, et, regardant sa suivante d’un air sévère : Vous auriez bien pu. lui dit-elle, vous passer de me rapporter cet impertinent entretien. Qu*il ne vous arrive plus, s’il vous plaît, de me venir faire de pareils rapports; et si ce jeune téméraire ose encore vous parler, je vous ordonne de lui dire qu’il s’adresse à une personne qui fasse plus de cas de ses galanteries, et qu’il (‘hcMsisse un plus honnête passe-temps que celui d’être toute la jouiTjée à ses fenêtres à tdiserver ce que je fais dans moi. appartement.

Tout cela me fut fidèlement détaillé, dans une seconde entrevue, pai- Felicia, qui, prétendant qu'il ne fallait pas prendre au pied de k letti'e les paroles de sa maîtresse, voulait me persuader que mes affaires allaient le mieux du monde. Pour iu(H, qui ii’y entendais pas fiuess<>, et qui ne croyais pas

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qu’on pût expliquer le texte en ma faveur, je n» défiais des eommenf aires qu’elle me faisait. Elle se moqua de ma défiancts demanda du papier et de l’encre à son amie, et me dit : Seiifncur chevalier, écrivez tout à l'heure a dona Helena en amant désespéré. Pcignez-lui vivement vos souffrances, et surtout plaignf'z-xous de la défense qu’elle volis fait de paraître a vos fenêtres. Promettez d’obéii', mais assurez qu’il vous en coûtera la vie. Tournez-moi cela comme vous le savez si bien faire, vous autres cavaliers, et je me charge du reste. J'espère que l'événement fera plus d'honneur que vous n’en faites à ma pénétration.

J’aurais été le premier amant qui, trouvant une si belle occasion d’éciire à sa maîtresse, n’en eût pas profité. Je composai une lettre des plus pathétiques. Avant que de la plier, je la montrai à Felicia, qui sourit après l'avoir lue, et me dit que - si les femmes savaient l’art d’entêter les hommes, eri récompense les hommes n’ignoraient pas celui d'enjôler les femmes. \a soubrette prit mon billet, en m’assurant qu’il ne tiendrait pas à elle qu'il ne produisit un bon effet; puis, m’ayant recommandé d’avoir soin que mes fenêties fussent fermées pendant quelques jours, elle retourna chez don Georçes.

Madame, dit-elle en airivant à dona Helena, j’ai rencontré don Gaston. 11 n’a pas manqué de venir à moi, et de vouloir me tenir des discoui's flatteurs. 11 m’a demandé d'une voix tremblante, et comme un coupable qui attend sim arrêt, si je vous avais parié de sa part. Alors , prompte à exécuter vos ordres, je lui ai coupé brusquement la parole. Je me su» dc*chainée contre lui, je l’ai chargé d’injures, et laissé dans la rue étourdi de ma pétulance. Je suis ravie, reprit dona Helena, que vous m’ayez débarrassée de cet importun; mais il n’était pas néce.ssaire de lui parler bmialemeut, il faut toujours qu’une fille ait de la douceui:. Madame, répliqua la suivante, on ne se défait pas d’un amant passionné par des paroles prononcées d’un air doux; on n’en vient pas même toujours à lK)ut par des fureurs et des emporteineuls. Don Gaston, paiexemple, ne s’est pas rebuté. Après l’avoir accablé d’injures, comme je vous l’ai dit, j’ai été chez votre paiente, où vous m’avez envoyée. Celte dame, par malhem', m’a retenue trop longtemps; je dis trop longtemps, puisqu’en revenant j’ai re-

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trouvé mon homme. Je ne m’attendais plus à le revoir. Sa vue m'a troublée, mais si troublée, que ma langue, qui ne me manque jamais dans l’occasion, n’a pu me fouruir une parole. Pendant ce.temps-là, qu’a-t-il fait? Il a profité de mon silence, ou plutét de mon désordre : il m’a glissé dans la main un papier que j’ai gardé sans savoir ce que je faisais, et il a disparu dans le moment.

Eu parlant ainsi, elle tira de son sein ma lettre, qu’elle remit tout en badinant à sa maîtresse, qui, l’ayant prise comme pour s’en divertir, la lut à bon compte, et fit ensuite la réservée. En vérité, Felicia, dit-elle d’un air sérieux à sa suivante, vous êtes une étourdie, une folle, d’avoir reçu ce billet, yue peut penser de cela don Gaston, et qu'eu dois-je croire moi-même? Vous me donnez lieu, par votre conduite, de me défier de votre fidélité, et à lui de me soupçonner d’être sensible à sapa-ssion. Hélas! peut-être s’imagine-t-il en cet instant que je lis et relis avec plaisir les caractères qu’il a tracési voyez à quelle honte vous exposez ma fierté. Oh ! que non , madame, lui répondit la soubrette, il ne saurait avoir cette pensée; et, supposé qu’il l’eût, il ne l’aura pas longtemps. Je lui dirai/'là la première vue, que je vous ai montré sa lettre, que vous l’avez regardée d’un air glacé, et qu’enfin, sans la lire, vous l’avez déchirée avec un mépris froid. Vous pourrez hardiment, reprit doua Helcna, lui jurer que je ne l’ai point lue. Je serais bien embarrassée s’il me fallait seulement en dire deux paroles. La fille de don Georges ne se contenta pas de parler de cette sorte, elle déchira mon billet, et défendit à sa suivante de l'entretenir jamais de moi.

Comme j’avais promis de ne plus faire le galant à mes fenêtres, puisque ma vue déplaisait, je les tins fermées pendant plusieurs jours, pour rendrq mon obéissance plus touchante. Mais, au défaut des mines qui m’étaient interdites, je me préparai à donner de nouvelles sérénades à ma cruelle Hélène. Je me rendis une nuit sous son balcon avec des musiciens, et déjà les guitares se faisaient entendre, lorsqu’un cavalier, l’épée à la main, vint troubler le concert, en frappant à droite et à gauche sur les concertants, qui prirent aussitôt la fuite. La fureur qui animait cet audacieux excita la mienne. Je m’avance poui- le punir, et nous commençons un rude com-

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