‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 182 sur 254 · LIVRE U, ClUP. TI · texte numérisé non relu

LIVRE U, ClUP. TI

bal. Duna lielena et sa suivante entendent le bruit des épées. Elles regardent au travers de leui's jalousies, et voient deux boulines qui sont aux mains. Elles poussent de grands cris, qui obligent don Georges et scs valets à se lever. Ils sont bientôt sur pied, et ils accourent, de même que plusieurs voisins, pour séparer les combattants. Mais iis arrivèrent trop tard : ils ne trouvèrent sur le champ de bataille qu’un cavalier noyé dans son sang et presque sans x ie, et ils reconnurent que j’étais ce cavalier infortuné. On m’emporta chez ma tante, où les plu.s habiles chirurgiens de la ville furent appelés.

Tout le monde me plaignit, et particulièrement doua Helena, qui laissa voir alors le fond de son cœur. Sa dissimulation céda au sentiment. Le croirez-vous? Ce n’était plus celte tille qui se faisait un point d’honneur de paraître insensible à mes galantcric's; c’était une tendre amante qui s’abandonnait sans réserve à sa douleur. Elle passa le reste de la nuit à pleurer avec sa suivante et à maudire son cousin don Augustüi de Olighera, qu’elles jugeaient devoir être Tauleur de leurs larmes, comme en elTot c’était lui qui avait si désagréablement interrompu la sérénade. Aussi dissinuüé que sa cousine, il s’était aperçu de mes intentions sans en lien témoigner; et, s’imaginant qu’elle y répondait, il avait ' fait cette action vigoureuse pour montrer qu’il était moins endurant qiTon ne le croyait. Néanmoins ce triste accident fut, peu de temps après, suivi d'ime joie qui le fit oublier. Tout dangereusement blessé que j'étais, Thabileté des chirurgiens me tira d’alVaire. Je gardais encore la chambre, quand doua Eleonor, ma tante, alla trouver don Georges, et lui demanda pour moi dona Helena. il consentit d’autant plus volontiers à ce mariage, qu’il regardait alors don Augustin comme un homme qu’il ne reverrait peut-être jamais. Le bon vicillaid appréhendait que sa fille n’eût de la répugnance à se donner à moi, à cause que le cousin Olighera avait eu la liberté de la voir et tout le loisir de s’en faire aimer; mais elle pai'ul si disposée à obéir en cela à son père, qu’on peut conclure de là qu’en Espagne, ainsi qu’ailleurs, c’est un avantage d'être un nouveau venu auprès des femmes.

Sitôt que je pus avoh’ une conversation particulière avec j^VUda, j’appris jusqu’à quel point sa maîtresse avait été son-

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tiibte au malheureux succès de mon combat. Si bien que, lié pouvant idu9 douter que je ne fasse le Pâris de mon Hélène, je bénissais ma blessure, puisqu'elle avait de si heureuses suites pour mon amour. J'obtins du seigneur don Georges la permis'sion de parler à sa fille en présence de la suivante Que cet entretien fut doux pour moi ! Je priai, je pressai teUementla dame de me dire si son père, en la livrant à ma tendresse, ne faisait aucune violence à scs sentiments, qn'elle m'avoua que je ne la devais point à sa seule obéissance. Depuis cet aveu plein de charmes, je ne m'occupai que du soin de plaire, et d'imaginer des fêtes galantes en attendant le jour de nos noces, qui devait être célébré par une magnifique cavalcade, où toute la noblesse de Gmia et des environs se préparait à brfiler.

Je donnai un grand repas, à une superbe maison de plaisance que ma tante avait aux portes de la ville, du côté de Manroi. Don Georges et sa fille, avec tous leurs parents et leurs amis, en étalent. On y avait préparé par mon ordre ui» concert de voix et d’instruments, et fait venir une troupe de comédiens de campagne pour y représenter une comédie. Au milieu du festin, on me vhit dire qu'il y avait dans une salle un homme qui demandait à me parler d’une affaire très-importante pour moi. Je me levai de table poui' aller voir qui c’était. Je trouvai un inconnu qui avait l'air d’un valet de chambre. U me présenta un billet que j’ouvris, et qui contenait ces paroles : « Si l'honneur vous est cher," comme il le » dmt être à tout chevalier de votre ordre, vous ne manquer» rez pas demain matin de vous rendre dans la plaine cte » Manroi. Vous y trouverez un cavalier qui veut vous faire » raison de l’offense que vous avez reçue de lui, et vous » mettre, s'il le peut, hors d'état d'épouser dona Helena. Dos » Av«mnN DE Olichera, d

Si l’amour a beaucoup d’empire sur les Espagnols, la vengeance en a encore bien davantage. Je ne lus pa6 ce billet d'un cœur tranquille. Au seul nom de don Augustin, il s’alluma dans mes veines un feu qui me fit presque oublier les devoire indispensables que j’avais à remplir ce jour-là. Je fiis tenté du me (fêrober à la compagnie pour aller dierebcr surle-champ mon ennemi. Je me contraignis pourtant, de peur de troo)>ler la fête, «t dis à t'bojiuue qui m'avait remis la

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letti*e : Mou ami, vous pouvez dire au cavalier ^ul vous ewvoie que j’ai trop d'envie de me revoir au* prises avec lui, pour n’étn: pas demain, avant le lever du soleil, dans l’endroit qu'il me marque.

Après avoir renvoyé le messager avec cette réponse, je rejoignis mes convives, et repris ma place à taille, où je composai si bien mon visage, que personne n'eut ancun soupçon de ce qui se passait en moi. Je parus, pendant le reste de la journée, occupé comme les autres des plaisii's de la fête qui finit enfin au milieu de la nuit. L’assemblée se sépara, et ' chacun rentra dans la ville de la même manière qu’il en était serti. Pour moi, je demeurai dans la maison de plaisance, sous prétexte d’y vouloir prendre le fi-eâs le lendemain matin; mais ce n'était que pour me trouver plus tôt au rendez-vous. Au lieu de me coucher, j’attendis avec impatience la p<énte du jour. Sitôt que je l’aperçus, je montai sur mon meilleur cheval, et je partis tout seul conune pour me promener dans la campagne. Je m’avance vers Mam*oi. Je découvre dans la plaine un hmnme à dieval qui Vient de mon côté à bi'ide abattue. Je vole à sa rencontre pour loi épaigner ht saoitié du chemin. Nous nous joignons biaotôt. C’était mon liva). Chevalier, me dit-il insolemment, c’est à legret que j’isn viens aux mains une seconde fois avec vous; mais c’est votre faute. Après l'aventure de la sérénade, vous auriez dû renoncer de bonne grâce à la fille de don Georges, ou bien VW18 tenir pour dit que vous n’en seriez pas quitte pour cela, it vous pereistiez dans le dessein de lui plaire. Vous êtes trop fier,' lui répondis-je, d’un avantage que vous devez peut-être moins à votre adresse qu’à l’obscurité de la nuit. Vous ne ■ungt^ pas 'que les armes sont journalières. Elles ne le sont 'pas pour moi, répliqua-t-il d’un air arrogant; et je vais vous ftrire'voif 'que, le jour comme la nuit, je sais punir les chevaaudacieux qui vont sur mes brisées.

Je ne repartis à cet orgueilleux discours qu’en mettant prûmpfement pied à terre. Don Augustin fit la même chose. Nous attachâmes nos chevaux à un arbre, et nous commençâmes à nous battre avec une égale vigueur. J’avouerai de ‘^nne foi que j’avais affaire à un ennemi qui savait mieux faire des armes que imii, bien que j’eusse deux années de

Gît BLA9.

siilhv 11 était consommé dans reserime. Je ne jwuvais exiwser ma vie à un plus grand péril. Néanmoins, comme il arrive assez souvent que le plus fort est vaincu par le plus faible, mon rival, malgi’é toute son habileté, reçut un coup d’épée dans le cœur, et tomba roide mort un moment après.

Je retournai aussitôt à la maison de plaisance, où j’appris ce qui venait de sc passer à mon valet de chambre dont ta fidélité m’était connue. Ensuite je lui dis iHon cher Ramb'c, avant que la justice puisse avoir connaissance de cet événement, prends un bon cheval et "va informer ma tante de cette aventure. Demande-lui de nia part de l’or et des pierreries, et viens me joindre à Plazencia. Tu me trouveras dans la première hôtellerie en entrant dans là ville.

Ramirc s’acquitta de sa commission avec tant de diligence, (|u’il arriva trois heures après moi à Plazencia. 11 me dit que dona Eleonor avait été plus réjouie qu’aflligée <i’un combat qui réparait l’affi'ont que j’avais reçu au premier, et qu'elle m’envoyait tout son or et toutes Scs pierreries pour me faire voyager agréablement dans les pays étrangei-s, en attendant^ qu’elle eût accommodé mon affaire.

Pour supprimer les circonstances snpertlues, je vous dirai que je traversai 1a Castille nouvelle pour aller dans le royaume de Valence m’embarquer à Renia. Je passai en Italie, ou je me mis en état de parcourir les cours et d’y paraître avec

agrément. * ...

Tandis que, loin de mon Hélène, je me disjrosais a tromper, autant qu’il me serait possible, mon amour et mes ennuis, cette dame, à Coria, pleurait en secret mon absence. Au lieu d’applaudir aux poursuites que sa famille faisait contre moi au sujet de la mort d’Olighera, elle souhaitait au contraire qu’un prompt accommodement les Ht cesser et hâtât mon retour. Six mois s’étaient déjà écoulés depuis qu’eUe m’avait perdu, et je crois que sa constance aurait toujours triompiié du temps, si elle n'eût eu que le temps à combattre; mais elle eut des ennemis encore plus puissants. Don Blas de Combados, gentilhomme do la cote occidentale de Galice, vint à Coria recueillir une riche succession- qui lui avait été vain^ inenl dispulée par don Miguel de Caprara, »)u cousin, et il s'établit dans ce pays-là, le trouvant plus agréable que le sieu. •v

MVBE K, CB4P. Vl.~ ,

Corabados était bien fait. Il pai-aissait doux et poli^ et U avait l'esprit du monde le plus insinuant. Il eut bientôt fait connaissance avec tous les honnêtes gens de la villç, et sut toutes les alTaires dçs uns et des autres.

11 n’ignora pas longtemps que dAi Georges avait une tilje dont la beauté dangereuse semblait n’enflammer les hommes que pour leur malheur. Cela piqua sa curiosité; il eut envie de voir une dame si redoutable. Il rechercha pour cet effet l’amitié de son père, et sut si bien la gagner, que le vieillard, le regardant déjà comme un gendj?e, lui donna l’entrée de sa maison et la liberté de parler en sa présençe à dona Helena. Le Galicien ne tarda guère à devenir amoureu.\ d'elle : c’était un sort inévitable. 11 ouvrit son cœur à don Georges, qui lui dit qu’il agi'éait sa recherche , mais que, ne voulant pas contraindre sa fille, il la laissait maîtresse de sa main. Là-dessus, don Blas mit en usage toutes les galanteries dont il put s’avise!pour plaire à celte dame, qui n’y fut aucunement sensible, tant elle était occupée de n»i. Felicia était pourtatit dans les intérêts du cavalier, qui l'avait engagée par des présents à servir son amour. Elle y employait toute son adresse. D’un auti-e côté, le père secondait la suivante par des remontrances; et néanmoins ils ne firent tous deux, pendant une année entière, que tourmenter dona Helena, sans pouvoir me la rendre infidèle.

Combadüs, voyant que don Georges et Felicia s’intéressaient en vain poui’ lui, leur proposa un expédient pour vaincre l’opiniâtreté d’une amante si prévenue. Voici, leur dit-il, ce que j’ai imaginé. Nous supposerons qu’im marchand de Coria vient de recevoir une lettre d’un négociant italien, dans laquelle, après un détail de choses qui concerneronf le commerce, on lira les paroles suivantes : « 11 est arrivé depuis » peu à la cour de Parme un cavalier espagnol nommé don » Gaston de Cogollos. 11 se dit neveu et unique héritier d’une » riche veuve qui demeuré à Coria sous le nom de dona ') Eleonor de Laxarilla. 11 recherche la fille d’un puissant » seigneur, mais on ne veut pas la lui accorder qu’on ne soit » informé de la vérité., Je suis chargé de m’adresser à vous » pour cela. Mandez-moi donc, je vous prie, si vous con- » naissez ce don Gaston, et en quoi consistent les biens de

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» sa tante. Votre réponse décidera de ce mariage. A Parme,

» ce, etc. »

Cette fourberie ne parut au vieillard qu'un jeu d’esprit, qu’une ruse pardonnable aux amants; et la soubrette, encore moins scrupuleuse que le bonhomme, l'approuva fort. L’invention leur sembla d'autant meilleure, qu’ils connaissaient Hélène pour une fille üère et capable de prendre son parti sur-le-champ, pourvu qu’elle n’eût aucun soupçon de la supercherie. Don-Georges se chargea de lui annoncer lui-même mon changement, et, pour rendre la chose encore plus naturelle, de lui faire parler au marchand qui aurait reçu de Parme la prétendue lettre. Ils exécutèrent ce projet 'comme ' ils l’avaient formé. Le père, avec une émotion où il y avait en apparence de la colère et du dépit, dit à dona Helena : Ma fille, je ne vous dirai plus que nos parents me prient tous les jours de ne permettre jamais que le meurtrier de don Augustin entre dans notre famille; j’ai aujourd’hui une raison plus forte à vous dire pour vous détacher de don Gaston. Mourez de honte de lui être si fidèle ! C’est un volage, un perfide. Voici- une preuve certaine, de son infidélité. Lisez vousmême cette lettre qu’un marchand de Coria vient de recevoir d’Italie. La tremblante Hélène prend ce papier supposé, en fait des yeux la lecture, en pèse tous, les termes, et demeure accablée de la nouvelle de mon inconstance. Un sentiment de tendresse lui fit ensuite répandre quelques larmes; mais bientôt, rappelant toute sa fierté, elle essuya ses pleurs, et dit d’un ton ferme à son père : Seigneur, vous venez d’être témoin de ma faiblesse ; soyez-le aussi de la victoire que je vais remporter sur moi. C’en est fait, je n’ai plus que du mépris pour don Gaston ; je ne vois en lui que le dernier des hommes. N'en parlons plus. Allons, rien ne me retient- plus; je suis prête à suivre don Blas à l’autel. Que mon hymen précède celui du perfide qui a si mal répondu à mon amour ! Don Georges, transporté de joie à ces paroles, embrassa sa fille, loua la vigoureuse résolution qu’elle prenait, et, s’applaudissant de l’heureux succès du stratagème, il se hâta de combler les vœux de mon rival.

Dona Helena me fut ainsi ravie. Elle se livra brusquement à Combados, sans vouloir entendre l’amour qui lui pai-lait

Oigiiuoc by GoO^Ic

pour moi au fond de son cœur, sans dèoter même un instant d’une nouvelle qui aurait dû trouver dans une amante moins de crédulité. L’orgueilleuse n’écouta que sa présomption. Le ressentiment de l'injure qu’elle s’imaginait que j’avais faite à sa beauté, l’emporta sur l’intérêt de sa tendresse. Elle eut pourtant, peu de jours après son mariage, quelques remords de l’avoir précipité : il lui vint dans l’esprit que la lettre du marchand pouvait avoir été supposée, et ce soupçon lui causii de l’inquiétude. Mais l’amoureux don Blas ne laissait point à sa femme le temps de nourrir des pensées contraires à s6n repos; il ne songeait qu’à l’amuser, et il y réussissait par une succession continuelle de plaisirs différents qu’il avait l’art d’inventer.

Elle paraissait très-contente d’un époux si galant, et ils vivaient tous deux dans une parfaite union, lorsque ma tante accommoda mon affaire avec les parents'de don Augustin. Elle m’écrivit aussitôt en Italie pour m’en donner avis. J’étais alors à Reggio, dans la Calabre ultérieure. Je passai en Sicile, de là en Espagne, et je me rendis enfln à Coria, sur les ailes X de l’amour. Dona Eleonor, qui ne m’avait pas mandé le n>ariage de la fille de don Georges, me l’apprit à mon arrivée ; et, remarquant qu’il m’affligeait : Vous avez tort, me dit-elle, mon neveu, de vous montrer sensible à la perte d’une dame qui n’a pu vous demeurer fidèle. Croyez-moi, bannissez de votre cœur et de votre mémoire une personne qui n’est plus digne de vous occuper.

Comme ma tante ignorait qu’on eût trompé dona Helena, elle avait raison de me parler ainsi, et elle ne pouvait mv; donner im conseil plus sage. Aussi je me promis bien de le suivre, ou du moins d’affecter un air d'indifférence, si je n’étais pas capable de vaincre ma passion. Je ne pus toutefois résister à la curiosité de savoir de quelle manièi'e ce mariage avait été fait. Pour en être insti-uit, je résolus de m’adresser à l’amie de Felicia, c’est-à-dire à la dame Teodora dont je vous ai déjà parlé. J’allai chez elle : j’y trouvai par hasard Felicia, qui, ne s’attendant à rien moins qu’à ma vue, en fut troublée, et voulut sortir pour éviter l’éclaircissement qu’elle ^geait bien que je lui demanderais. Je l’arrêtai.’ Pourquoi me fuyez-vous? hji dis-je. La parjure Hélène n'est-ellc pas

contente de m'avoir sacrifié? Vous a-t-elle défendu d'écouter mes plaintes? ou cherchez-vous seulement à m’échapper, pour vous faire un mérite auprès de l’ingrate d’avoir reftisé de les entendre ?

Seigneur, me répondit la suivante, je vous avoue ingénument que votre présence me rend confuse. Je ne puis vous revoir sans me sentir déchirée de mille remords. On a séduit ma maîtresse, et j’ai eu le malheur d’être complice de la séduction. Après cela, puis-je sans honte vous voir paraître devant n>oi ? O ciel ! répliquai-je avec surprise, que m'osezvous dire? expliquez-vous plus clairement. Alors la soubrette me fit le détail du stratagème dont s'était servi Ck)mbados pour m'enlever doua Helena ; et, s'apercevant que son récit me perçait le cœur, elle s'efforça de me consoler. Elle m'offrit ses bons offices auprès de sa maîtressê, me promit de la désabuser, de lui peindre mon désespoir, en un mot de ne rien épargner pour adoucir la rigueur de ma destinée ; enfin elle me donna des espérances qui soulagèrent un peu mes peines.

Je passe les contradictions infinies qu'elle eut à essuyer de la part de dona Helena pour la faire consentir à me voir. Elle en vint pourtant à bout. Il fut résolu entre elles qu'on me ferait entrer secrètement chez don Blàs, la première fois qu’il irait à une tem où il allait de temps^en temps chasser,

'et où il demeurait ordinaü ement un jour ou deiK. Ce dessein s'exéciùa bientôt. Le mari partit pour la campagne ; on eut soin de m’en avertir, et de m’introduire une nuit dans l’appartement de sa femme'.

Je voulus commencer la conversation par des reproches;

011 me ferma la bouche. 11 est inutile de rappeler le passé, me dit la dame. Il ne s'agit point ici de nous attendrir l’un l'autre, et vous êtes dans l'erreur, si vous me croyez disposée à ffallcr vos sentiments. Je vous le déclare, don Gaston, je n'ai prêté mon.consentement à cette secrète entrevue, je n’ai cédé aux instances qu'on m'en a faites, que pour vous dire de vive voix que>^. you&nc devez songer désormais qu’à m'oublier. Peqt-êlre serais-je plus satisfaite de mon sort s'il était lié au vôtre ; mais, puisque lacielenaordonné autrement,je veux obéir à ses arrêts.

quoil mad.ame, lui répondis-je, ce n’est pas assez de voiis avoir perdue, ce u’esjt pas assez de voir l’beureuit doiî

lIVnE IX, CHAP. V>.

Blas posstider tranquiUeinent la seule personne que je puisse aimer, il faut encore que je vous bannisse de ma pensée ! Vous voulez m’arracher mon amour, m’enlever l’unique bien qui me reste! Ah! cruelle, pensez-vous qu’il soit possible à un homme que vous avez une fois charmé de reprendre son cœur ? Connaissez-vous mieux que vous ne faites, et cessez de m’exhorter vainement à vous ôter de mon souvenir. Eh bien ! répliqua-t-elle avec précipitation, cessez donc aussi d’espérer que je paye votre passion de quelque reconnais- Scmce. Je n’ai qu’un mot à vous dire, l’épouse de don Blas ne sera point l’amante de don Gaston; prenez sua' cela votre parti. Fuyez, ajouta-t-elle. Finissons pi'omptement un entretien que je me reproche, malgré la pureté de mes intentions, et que je me ferais un crime de prolonger.

A ces paroles, qui m’ôlaient toute espérance, je tombai aux genoux de la dame. Je lui tins des discours touchants. J’employai jusqu’aux larmes pour l’attendrir. Mais tout cela ne servit qu’à exciter peut-être quelques sentiments de pitié qu’on se garda bien de laisser paraître, et qui furent sacrifiés au devoir. Après avoir infructueusement épuisé les expressions tendres, les prières et les pleurs, ma tendresse se cliangea ^ tout à coup en furçur. Je tirai mon épée pour m’en percer aux yeux de l’inexorable Hélène, qui ne s’aperçut pas plutôt de mon action, qu’elle se jeta sur moi pour en prévenli- les suites. Arrêtez, Cogollos, me dit-elle. Est-ce ainsi que vous ménagez ma réputation? En vous ôtant ainsi la vie, vous allez me déshonorer, et faire passer mon mari pour uu assassin.

Dans le désespoir qui me possédait, bien loin de donner à ces mots l'attention qu’ils méritaient, je ne songeais qu’à tromper les efforts que faisaient la maîtresse et la suivante pour me sauver de ma funeste main ; et je n’y aurais sans doute réussi que trop, si don Blas, qui avait été averti de "Tiotre entrevue, et qui, au lieu d’aller à la campagne, s’était caché derrière ime tapisserie pour entendre notre entretien, ne fût vite venu se joindre à elles. Don Gaston, s’écria-t-il en me retenant le bras, rappelez votre raison égarée, et ne cédez point lâchement au transport furieux qui vous agile !

J’interrompis Couibados. Est-ce à vous, lui dis-je, à me

Dk. V-

r.lL BLAS.

détourner de ma résolution? Vous devriez plutôt me plonger vous-même un poignard dans le sein. Mon amour, tout malheureux qu’il est, vous odense. N'est-ce pas assez que vous me surpreniez la nuit dans l'appartement de votre femme ? en faut-il davantage pour vous exciter à la vengeance? Percezmoi pour vous défaire d’un homme qui ne peut cesser d’adorer dona Helena qu’en cessant de vivre. C’est en vain, me répondit don Blas, que vous tâchez d’intéresser mon honneur à vous donner la mort. Vous êtes assez puni de votre témérité, et je sais si bon gré â mon épouse de ses sentiments vertueux, que je lui pardonne l'occasion où elle les a fait éclater. Croyez-moi, Cogollos, ajouta-t-il, ne vous désespérez pas comme un faible amant ; soumettez-vous, avec courage à la nécessité.

Le prudent Galicien, par de semblables discours, calma peu à peu ma fureur, et réveiUa ma vertu. Je me retirai, dans le dessein de m’éloigner d’Hélène et des lieux qu’elle habitait. Deux jours après je retournai à Madrid ; là, ne voulant plus m’occuper que du soin de ma fortune, je commençai à paraître à la cour et à m'y faire des amis. Mais j’ai eu le malheur de m’attacher particulièrement au marquis de Villaréal, grand seigneur portugais, qui, pour avqjr été soupçonné de songer à délivrer le Portugal de la domination des Espagnols, est présentement au château d'Alicante. Comme le duc de Lerme a su que j’avais été dans une éti'oite liaison avec ce seigneur, il m’a fait aussi arrêter et conduire ici. Ce ministre croit que je puis être complice d’un pareil projet; il ne saurait faire un outrage i»lus sensible à un homme qui est noble et Castillan.

Don Gaston cessa de parler en cet endroit. Après quoi je lui dis, pour le consoler ; Seigneur chevalier, votre hminenr ne peut recevoir aucune atteinte de cette disgrâce, qui tournera sans doute dans la suite à votre profit, ÿuand le duc do Lemie sera instruit de votre innocence, il ne manquera pa^ de vous donner un emploi considérable, pour rétablir- la réputation d’un gentilhoname injustement accusé de trahison

' Celte hiiioire iotéressaole est brée d'une de ces Konvellcs que l'oe substiliia ans romans en plusieurs volumes, sous le régne de Philippe II. Ce régne s peut être ap. » pelë le siècle des meilleurs derivains dans Ions les genres ; on coaptaii alors lus

UVRF. IX, CBAP. VII.

CHAP. VII. — Scipion vient trouver Uil Blas à la tour de Sdgovie, et lui apprend bien des nouvelle!.

Notre conversation fat interrompue par Tordesillas, qui entra dans la chambre, et me dit : Seigneur Gil Blas, je viens de parler à un jeune homme qui s'est présenté à la porte de cette prison. 11 m’a demandé si vous n’étiez pas prisonnier; et, sur le refus que j’ai fait de contenter sa curiosité ; Noble châtelain, m’a-t-il dit les larmes aux yeux, ne rejetez pas la très-humble prière que je vous fais de m’apprendre si le seigneur de Santillane est ici. Je suis son premier domestique, et vous ferez une action charitable, si vous me permettez de le voir. Vous passez dans Ségovie pour un gentilhomme plein d’humanité; j’espère que vous ne me refuserez pas la grâce d’entretenir un instant mon cher maitre, qui est plus malheureux que coupable. Enfin, continua don André, ce garçon m’a témoigné tant d’envie de vous parler, que j’ai promis do lui donner ce soir cette satisfaction.

J’assurai Tordesillas qu’il ne pouvait me faire un plus grand plaisir que de m’amener ce jeune homme, qui probablement avait à me dire des choses qu’il m’importait fort de savoir. J’attendis avec impatience le moment qui devait offrir à mes yeux mon fidèle Scipion; car je ne doutai pas que ce ne fût lui, et je ne me trompais point. On le fit entrer sur le soir dans la tour; et sa joie, que la mienne seule pouvait égaler, éclata par des transports extraordinaires lorsqu’il m’aperçut. De mon côté, dans le ravissement où je me sentis à sa vue, je lui tendis les bras, et il me serra sans façon entre les siens. Le maître et le secrétaire se confondirent dans cette embra.ssade, tant ils étaient aises de se revoir.

Quand nous nous fûmes un peu démêlés tous deux, j’interrogeai Scipion sur l’état où il avait laissé mon hôtel. Vous n’avez plus d’hôtel, me répondil-il; et, pour vous épargner la '

% très-grand nombre de pelUs romans appelés ffouvelUs^ genre qui appartient eu » propre aux Espagnols, et dans lequel ils surpassent tous les écrivains des autres » nations. > {Abrégé chronologique de VHistoire dEipagne.) le Sage a pu intercaler quelques-unes de cos nouvelles comme des episotles qui varient le tissu du roman (Iaj Gil Blas ; mais il le.s choisit, les abn^e, et les rédige à sa manière. On |»eut lui appUqiier ce vers üo^Marmoiitel :

Boile.m copie; on dirait qii*il inventé*

r,ii. Kij^s.

f)SO

peine de me faire question sur question, je vais vous dire en deux mots ce qui s’est passé chez vous. Vos effets ont été pillés tant par des archers que par vos propres domestiques, qui, vous regardant déjà comme un homme entièrement perdu, ont pris à compte sur leurs gages tout ce qu’ils ont pu emporter. Par bonheur pour vous, j’ai eu l’adresse de sauver de ieiii-s griffes deux grands sacs de doubles pistoles que j’ai tirés de votre coffre-fort, et qui sont en sûreté. Salero, que j’en ai fait dépositaire, vous les remettra quand vous serez, sorti de cette tour, ou je ne vous crois pas pour longtemps pensionnaire^de Sa Majesté^ pidsque vous avez été arrêté sans la participation du duc de Lerme.

Je demandai à Scipion comment il savait que Son Excellence n’avait point de part à ma disgrâce. Oh ! vraiment, me répondit-il, c’est une chose dont je suis bien instruit. Un de mes amis, qui a la confiance du duc d’Uzède, m’a conté toutes les circonstances de votre emprisonnement. Calderone, m’a-t-il dit, ayant découvert, parle ministère d’un valet, que la senora Sirena recevait, sous un autre nom, le prince d’Espagne pendant la nuit, et que c’était le comte de Lemos qui conduisait cette intrigue par l’entremise du seigneur de Sautillane, résolut de se venger d’eux et de sa maîtresse. Pour y réussir, il va trouver secrètement le duc d’Uzède , et lui découvre tout. Ce duc, ravi d’avoir en main une si belle occasion de perdre son ennemi, ne manque pas d’en profiter. 11 informe le roi de ce qu’on vient de lui apprendre, et lui représente vivement les périls auxquels le prince a été exposé. Cette nouvelle excite la colère de Sa Majesté , qui fait enfermer sur-le-champ Sirena dans la maison des Repenties, exile le comte de Lemos, et condamne Gil Blas à une prison perpétuelle.

. Voilà , poursuivit Scipion , ce que m’a dit mon ami. Vous voyez par là que votre malheur est l’ouvrage du duc d’Uzède, ou, pour mieux dire, de Calderone.

Je jugeai par ce discours que mes affaires pourraient se rétablir avec le temps, et que le duc de Lerme, piqué de > l’exil de son neveu , mettrait tout en œuvre pour faire revenir ce seigneur à la cour, et je me flattai que Son Excellence ne m’oublierait point, la belle chose que l’espérance! Elle

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