‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 183 sur 254 · livre IX, CHAP. VII · texte numérisé non relu

livre IX, CHAP. VII

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me consola tout d’un coup de la perte de mes effets volés, cl me rendit aussi pal que si j’eusse eu sujet de l’ôtrc. Loin de regarder ma piison comme une demeure malheureuse oii je finirais peut-être mes jours , elle me parut plutôt un moyen dont la fortune voulait se servir pour m'élever à quelque grand poste; car voici de quelle manière je raisonnais en moi-même : Le premier ministre a pour partisans don Fernand de Boi’gia , le père Jérôme de Florence , et surtout le frère Inouïs d’Aliaga , qui lui est redevable de la place qu’il occupe auprès du roi. Avec le secours de ces amis puissants , Son Excellence coulera tous ses ennemis à fond, ou bien l’État pourra bientôt changer de face. Sa Majesté est fort valétudinaire. Dès qu’elle ne sera plus, le prince son fils commencera par rappeler le comte de Lemos, qui me tirera aussitôt d’ici pour me présenter au nouveau monarque, qui m’accablera de bienfaits pour compenser les peines que j’aurûi souffertes. Ainsi , déjà plein des plaishs de l’avenir, je ne sentais presque plus les maux presents. Je crois bien que les deux saca de doublons que mon secrétaire disait avoir mis en dépôt chez l’orfévre contribuèrent autant que l’espérance au changement subit qui se fit en moi.

J’étais trop content du zèle et de l’intégrité de Scipion pour ne le lui pas témoigner. Je lui offris la moitié de l’argent qu’il avait préservé du pillage , ce qu’il refusa. J’attends de vous, me dit-il , une autre marque de reconnaissance. Aussi étonné de son discours que de ses refus , je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui. Ne nous séparons point, me i-épondit-il; souffrez que j’attache ma fortune à la vôtre. Je me sens pour vous une amitié que je n’ai jamais eue pour aucun maître. Et moi, lui dis-je, mon enfant, je puis t’assurer que tu n’almes pas un ingrat. Du premier moment que lu vins t’offrir à mon service, tu me plus. Il faut que nous soyons nés l’un et l’autre sous la Balance ou sous les Gémeaux, qui sont, à ce qu’on dit, les deux constellations qui unissent les hommes. J’accepte volontiers la société que tu me proposes, et, pour la commencer, je vais prier le seigneur châtelain de t’enfermer avec moi dans cette .tour. Cela me fera plaisir, s’écria-t-il. Vous me prévenez; j’allais vous conjurer de lui demander cette grâce. Votre compagnie m'est plus chère que

en. blas.

la Je sortirai seulement quelquefois pour aller pren-

dre à Madrid l’air du bureau, et voir s’il ne sera point arrivé à la coiff quelque changement qui puisse vous être favorable. De sorte que vous aurez en moi tout ensemble un confident, un courrier et un espion.

Ces avantages étaient trop considérables pour m'en priver. Je retins donc auprès de moi un homme si utile, avec la l>ermission de l’obligeant châtelain, qui ne voulut pas me retiiser une si douce consolation.

CUAP. VIII. ^ Du premier voyag« que ScipioB 6i à Madrid : quels en fvreoi le luolif et le succès. Gil Blas tombe malade. Suite de su maladie.

Si nous disons ordinairement que nous n'avons pas de plus grands ennemis que nos domestiques, nous devons dire aussi que ce sont nos meilleurs amis, quand ils nous sont fidèles et bien affectionnés. Après le zèle que Scipion avait fait paraître, je ne pouvais plus voir en lui qu’un autre moi-même. Ainsi plus de subordination entre Gil Blas et son secrétaire, plus de façons entre eux; ils chambrèrent ensemble, et n’eurent qu’un IH et qu'une table.

Il y avait dans l’entretien de Scipion beaucoup de gaieté : on aurait pu le surnommer à juste titre le garçon de bonne humeur. Outre cela , il était homme de tête , et je me trouvais bien de ses conseils. Mon ami , lui dis-je un jour, il me semble que je ne ferais point mal d’écrire au duc de Lerme; cela ne saurait produire un mauvais effet. QueUe est là-dessus ta pensée? Ëh mais, répondit-il, les grands sont si différents d’eux-méines d’un moment à un autre, que je ne sais pas trop bien comment votre lettre seiait reçue. Cependant je suis d'avis que vous écrivie* toujom-s à bon compte. Quoique le ministre vous aime , il ne faut pas vous reposta* sor son amitié du soin de le faire souvenir de vous. Ces sortes de protecteurs oublient aisément les personnes dont ils n’enténdent plus parler.

" Quoique cela ne soit que trop vrai, lui répliquai-jé,' juge mieux àe mon paü'<m. Sa bonté m’est connue ; je suis persuadé qu'il compatit à mçs peines, et qu’elles se présenteul sans cesse à son esprit. U attend apparemraeut, pour me faine soi-tir de prièoii, que la colèiv du roi soit passée. A ia bonue

UVRt; I*, CHAP. ▼III.

Iieuiv, reprit'il, je suubaUe' que v<ws jugiez sainenieut de S<iii ExceUence. implorez donc son secours par une lettre fini louchante; je la lui porterai, et je vous promets de la lui reraetire en main profu-e. Je demandai aussitôt du papier et de l’encre ; je composai un morceau d'éloquence que Scipion trouva pathétique, et que Toiviesillas mit au-dessus des homélies mêmes de l’archcvéque de (>rcaade.

Je me flattais que le duc de Lcnne serait ému de compas- ' sion en lisant le triste détail que je lui faisais d’un état misérable où je n’^ais point; et, dan» cette confiance, je fis partir mon courrier, qui ne fat pas sitôt à Madrid qu’il alla chez ce ministre. Il rencontra un valet de chambre de mes amis qui lui méiagea l’oiæasion de parler au duc. Monseigneur, dit Scipion à Son Excellence, eu lui présentant le paquet dont M était chargé, un de vos plus fidèles serviteura, qui est couine sur la paille dans un sombre cachot de la tour de Ségovie, vous supplie très-humblement de lire cette lettre, qu’un guichetier, par pitié, lui a donné le moyen d’écrire. Le ministre ouvrit la letti-e et la parcourut des yeux. Mais quoiqu’il y vH un tableau capable d’attendrir l’âme la plus dure, Uen loin d’en paraître touché, il éleva la voix, et dit d'un air furieux au courrier, devant quelques personnes qui pouvaient l’entendre : An>i, dites à Santillanc que je le trouve bien hardi d’(^' s’adresser à moi, après l’indigne action qu’il a faite et pour laquelle il est si justement châtié. C’est un malheureux qui ne doit plus compter sur mon appui, et que j’abandonne au ressentiment du roi.

Scipion, tout effronté qu’il était, fut troublé de ce disuom-s.

11 ne laissa pourtant pas, malgré son trouble, de vouloir inteiccder pour moi. Monseigneur, répliqua-t-il, ce pauvre' prisonroer mourra de douleur quand il apprendra la repense de Votre Excellence. Le duc ne repaiiit à mon iatercessem* qu’en le regai'dant de travei’s et lui tournant le dos. C’est ainsi que ce ministre me traitait, pour mieux cacher la part qu’il avait düe à l’amoureuse intrigue du prince d'Espagne; et c’est à quoi doivent s'attendre tous les petits agents dont les grends seigneurs sc servent dans leurs secrètes et péi’illeuses négociations.

Lorsque mou secrétaire fut de retour à Ségovie et qu’il

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m’enl appris le «uccî's de sa eoiniuission, iiic voilà replongé dans rabîine affreux où je m’étais trouvé le premier jour de ma prison. Je me crus même encore plus malheureux, puisque je n’avais plus la protection du duc de Lt;rine. Mon courage s’abattit; et, quelque chose qu’on me pût dire pour le relever, je redevins la proie des plus vifs chagrins, qui me causèrent insensiblement une maladie aiguë.

Le seigneur châtelain, qui s’intéressait à ma conservation, s’imaginant ne pouvoir mieux faire que d’appeler des médecins à mon secours, m'en amena deux qui avaient tout l'air d’être de grands serviteui’s de la déesse Libiline L Seigneur Gil Blas, dit-il en me les présentant, voici deux Hippocrates qui viennent vous voir, et qui vous remettront sur pied en pou de temps. J’étais si prévenu contre tous les docleui’s en médecine, que j'aurais certainement fort mal reçu ceux-ltv, pour peu (jue j’eusse été attaché à la vie; mais je me sentais alors si las de vivi-e, que je sus bon gré à Tordesillas de me vouloir mettre entre leurs mains.

Seigneur cavalier, me dit un de ces médecins, il faut, avant toute chose, que vous ayez de la confiance en nous. J’en ai une parfaite, lui répondis-je; avec votre assistance, je suis sûr que je serai dans peu de jours guéri de tous mes maux. Oui, Dieu aidant, reprit-il, vous le serez; nous ferons du moins ce qu’il faudra faire pour cela Etfectivement, ces mcssieui's s’y prirent à merveille, et me menèrent si bon train, que je m’en allais dans l’autre monde à vue d’œil. Déjà don André, désespérant de ma guérison, avait fait venir un religieux de Saint- François pour me disposer à bien mourir ; déjà ce bon j>ère, après s’être acquitté de cet emploi, s’était retiré; et moi-même, croyant que je touchais à ma dernière heure, je fis signe à Scipion de s’approcher de mon lit. Mon cher ami, lui dis-je d’une voix presque éteinte, tant les médecines et les saignées m’avaient all'aibli, je te laisse un des sacs qui sont chez Gabriel, et te conjure'de porter l'autre dans les Asturies, à mon père et à ma mère, qui doivent en avoir besoin s’ils sont encore vivants. Mais, hélas ! je crains bien qu’ils n’aient pu tenir amtre mon ingratitude ; le rapport que Muscada leur

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