LIVRE Ki, «HA». VIII
aura fait sans doute de ma dureté leur a peut-être causé la mort. Si le ciel les a conservés malgré rimlilVéï'ence dont j’ai payé leur tendresse, tu leur donneras le sac de doublons, en les priant de me pardonner si Je n’en ai pas mieux usé avec eux; et, s’ils ne respirent plus, je te charge d’employer cet argent à faire prier le ciel pour le repos de leure âmes et de la mienne. En disant cela, je lui tendis une main qu’il mouilla de scs larmes sans pouvoii' me réitondie un mot, tant le pauvre gardon était affligé de ma perte. Ce qui prouve que les pleurs d’uu héritier ne sont pas toujoms des ris cachés sous un masque.
Je m'attendais donc à passer le pas; néanmoins mon attente fut trompéiî. Mes docteurs m’ayant abandonné, et laissé le champ libre à la natqre, me sauvèrent par ce moyen. La fièvre, qui, selon leur pronostic, devait m’emporter, me quitta Comme pour leur en donner le démenti. Je me rétablis peu a peu, pai- le plus grand bonheur du monde. Une parfaite tranquillité d’esprit devint le fruit de ma maladie. Je n’eus point aloi-s besoin d’être consolé; je gardai pour les richesses et pour les honneurs tout le mépris que l’opinion d’une mort prochaine m’en avait fait concevoir, et, rendu à moi-même, je bénis mon malheur. J’en remerciai le ciel comme d’une grâce particulière qu’il m’avait faite, et je pris une ferme résolution de ne plus retourner à la cour, quand le duc de Lcrme voudrait ni’y rappeler. Je me proposai plutôt, si jamais je sortais de prison, d’acheter une chaumière et d’y aller vivre en philosophe.
Monconiident applaudit à mon dessein, et me dit que, pour en hâter l’exécution, il prétendait retourner à Madrid pour y solliciter mon élargissement. Il me vient une idée, ajoutat-il. Je connais une personne qui pourra vous servir; c est la suivante favorite de la nourrice du prince, une lille d esprit; je veux la faii’C agir auprès de sa maîtresse. Je vais tout tenter pour vous tirer de cette tour, qui n’est toujours qu’une prison, quelque bon traitement qu on vous y lasse. Tu as raison, répondis-je; va, mou ami, sans perdre de temps, commencer cette négociation. Plût au ciel que nous fussions déjà dans notre retraite!
CHAP. K. — Scipion retourne à Madrid. Commeupt et à qnettes eondMons il fil mctlre <iM Btas en llberld. Où ili allèrent teua deux en aortaul de la tour de Sègovie, et ■(ueUe oonyenation ils eurent enaemble.
Scipion partit donc encore pour Madrid; et mol, en attendant son retour, je m’attachai à la lecture. Tordesillas me fournissait plus de livres que je n’en voulais. Il les empruntait d’un vieux commandeur qui ne savait pas^ire, et qui ne laissait pas d’avoir une belle bibliothèque pour se donner un air de savant. J’aimais surtout les bons ouvrages de morale, parce que j’y trouvais à tout mometit des passages qui flattaient mon aversion pour la cour et mon goût pour la solitude.'
Je passai trois semaines sans entendre parler de mon ndgociateur, qui revint enfin, et me dit- d’un air gai": Pour le coup, seigneur Santillane, je vous a[)portc de bonnes notivelles! Madame la nourrice s’inte’rcsse pour vous. Sa suivante, à ma prière, et potu- une centaine de pistoles que j'ai consignées, a eu la bonté de l’engager à prier le prince d’Espagne de vous faire relâcher; et ce prince, qui, comme je vous l’ai dit souvent, ne peut rien lui refuser, a .promis de demander au roi son père votre élargissement. Je suis venu au plus vite vous en avertir, et je vais retourner sur mes pas pour mettre la dernière main à mon ouvrage. A ces mots, il me quitta pour reprendre le chemin de la cour.
Son troisième voyage ne fut pas long. ,\u bout de huit jours je vis revenir mon homme, qui m’apprit que le piince avait, non sans peine, obtenu du roi ma liberté; ce qui me fut confirmé dès le même jour par le seigneur châtelain, qui vint me dire en m’embrassant : Mon cher Gil Blas, grâce au ciel, vous êtes libre! les portes de cette prison vous sont ouvertes, mais c’est ;i deux conditions qui vous feront peut-être beaucoup de peine, et que je me vois à regret obligé de vous faire sav(j^ir. Sa Majesté vous défend de vous montrer à la cour, et vous ordonne de sortir des deux Castilles dans un mois. Je suis très-niortifié qu’on vous interdise la cour. Et moi, j'en suis ravi, lui répoudis-jc ; Dieu sait ce que j’en pense ; je n’attendais du roi qu’une grâce, il in’en fait deux.
Étant donc assuré que je n’étais plus prisonnier, je fis louer deux mules, sur lesquelles nous montâmes le lende-