‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 189 sur 254 · LIVRE CUAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE CUAP. II

formé par ordre du roi dans la tour de Ségovie, j'y t<imbai dangereusement malade, et c’est cette heureuse maladie rpii vous a rendu votre fils. Oui, c’est ma maladie et ma prison qui ont fait reprendre à la nature tous ses droits, et qui m’ont entièrement détaché de la cour. Je suis revenu de celte vie tumultueuse, je ne respire plus-que la solitude, et je ne suis venu aux Asturies que pour vous prier de vouloir bien partager avec moi les douceurs d’une vie 'rclirée. Si vous ne rejetez pas ma prière, je vous conduirai à une terre que j’ui dans le royaume de Vedence, et nous vivrons là très-commodément. Vous jugez bien que je me proposais d’y mener aussi mon père; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, que j’aie du moins la satisfaction de posséder chez moi ma .mèi-e, et de pouvoir réparer par toutes les attentions imaginables le temps que j’ai passé sans lui être utile.

Je vous sais très-bon gré de vos louables intentions, me dit alors ma mère , et je m’en irais avec vous sans balancer, si je n’y trouvais des difficultés. Je n’abandonnerai pas votre oncle, mon frère, dans l’état où il est, et je suis trop accoutumée à ce pays-ci pour m’en éloigner; cependant, comme la chose mérite d’être mûrement examinée , je veux y rêver à loisir. Ne nous occupons présentement que du soin des fnnérailles de votre i>ère. Chargeons-en , lui dis-je, ce jeune homme que vous avez vu avec moi; c’est mon secrétaire, il a de l’esprit et du zèle, nous pouvons nous en reposer sur lui.

A peine eus-je prononcé ces paroles, que Scipion revint. 11 était déjà jour. 11 nous demanda si nous n’avions pas besoin de son ministère dans l’embarras où nous étions. Je répondis qu'il arrivait fort à propos pour recevoir un ordre important que j’avais à lui donner. Dès qu’il sut de quoi il s’agissait : Gela suffit, me dit-il, j’ai déjà toute cette cérémonie arrangée dans ma tête; vous pouvez vous en fier à moi. Prenez garde, lui dit ma mère, de faire un enterrement qui ait un air pompeux; il ne saurait être trop modeste pour mon époux, que toute la ville a connu pour un écuyer dos plus malaisés. Madame, repartit Scipion, quand il aurait été encore plus pauvre, je n’en rabattrais pas deux maravédis. Je ne regarde là dedans que mon maître : il a été favori du duc de Lcniic, son père doit être enleiTé noblement.

filL BI.AS.

J’approuvai le dessein de mon secrétaire; je lui recoin* mandai même de ne point épargner l'argent. Un reste de vanité que je conservais encore se réveilla dans cette occasion. Je me flattai qu’en faisant de la dépense pour un père qui ne me laissait aucun héritage, je ferais admirer mes manières généreuses. De son côté, ma mère, quelque contenance de modestie qu’elle affectât, n’était point fâchée que son mari fût inhumé avec éclat. Nous donnâmes donc carte blanche à Scipion, qui, sans perdre de temps, alla prendre toutes les mesures nécessaires pour rendre les funérailles superbes.

Il n’y l'éussit que trop bien. Il fit dos obsèques si magnir tiques, qu’il révolta contre moi la ville et les faubourgs. Tous les habitants d’Oviedo, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, furent choqués de mon ostentation, et firent làdessus des gloses peu honorables pour moi. Ce ministre fait à la hâte, disait l’un, a de l’argent pour enterrer son père, mais il n’en avait point pour le nourrir. 11 aurait mieux valu, disait l'autre, qu’il eût fait plaisir à son père vivant, que de lui faire tant d'honneurs après sa mort. Enfin les coups de langue ne me furent point épargnés ; chacun lança son trait. Ils n’en demeurèrent pas là : ils nous insultèrent, Scipion, Bertrand et moi, quand nous sortîmes de l’église; ils nous chargèrent d’injures, nous accablèrent de huées, et conduisirent Bertrand à l'hôtellerie à coups de pierres Pour dissiper la canaille qui s’était attroupée devant la maison de mon oncle, il fallut que ma mère se montrât, et protestât publiquement qu’elle éfait fort contente de moi. 11 y en eut d’autres qui coururent au cabai’ct où était ma chaise , dans le dessein de la briser, ce qu’ils auraient fait indubitablement, si l’hôte et l’hôtesse n’eussent ti-ouvé moyen d’apaiser ces esprits furieux, et de les détourner de leur résolution.

Tous ces affronts qu’on me faisait , et qui étaient autant • d’effets des discours que le jeune épicier avait tenus de mo^ daus la ville, m’inspirèrent tant d’aversion pour mes compatriotes, que je me déterminai à quitter bientôt Oviedo, où sans cela j’aurais fait peut-être un assez long séjour. Je le déclarai tout net à ma mère, qui, se sentant elle-même trèsinortifiée de l’accueil dont le peuple m’avait régalé, ne s’(^

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