LIVRE X., CHAP. X. 6i
témoigner la moindi’c curiosité, achète tout ce qu'on veut lui vendre, jKmrvu qu'il y trouve bien son compte. Demain matin ^ j’irai le chercher, et je vous l’amènerai ici. En effet, le jour suivant, le brave soi til de grand matin de sa chambre, où il me laissa au lit, et revint deux heures après avec le fripier, qui portait un paquet de toile jaune. Mon ami, me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagnoz de Ségovie, fripier plein d’honneur et de bonne foi, s’il en fut jamais, et qui, malgré le mauvais exemple que ses confrères lui donnent, se pique de la plus scrupuleuse intégrité. 11 va vous dire au juste ce que vaut l’habillement dont vous voulez vous défaire, et vous pouiTez vous en tenir à son estimation. Oh ! pour cela oui, dit le fripier. 11 faudrait que je fusse un grand misérable poiu' priser une chose au-dessous de sa valeur. C’est ce qu’on ne m'a point encore l’eproché. Dieu merci, et ce qu’on ne repi-ochera jamais à Ybagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta-t-il, les hardeji que vous avez envie de vendre ; je vous dirai en conscience ce qu’elles valent. Les voici, lui dit le brave en le.s lui montrant; convenez que rien n’est plus magnifique; i‘emarquez la beauté de ce velours de Gênes, et la richesse do cette garniture. J’en suis enchanté, répondit le fripier après avoir examiné l’habit avec beaucoup d’attention; rien n’est plus beau. Et que pensez-vous des perles fuies qui sont à cette couronne ? reprit mon ami. Si elles étaient plus rondes, repai’tit Ybagnez, elles seraient inestimables ; cependant, telles qu’elles sont, je les trouve fort belles, et j’en suis aussi content que du reste. J’en demeure d’accord, continua-t-il, et j’aime à rendre justicÆ. Un fourbe de fripier, à ma place, all’ecteiail de méprisée la maichandise pour l’avoir à vil prix, et n’aurait pas honte d’en offrir vingt pistoles; mais moi, qui ai de la morale, j’en donnerai quarante.
Quand Ybagnez aurait dit cent, il n’eût pas encore été un juste estimateur, puisque les perles seules en valaient bien deux cents. Le brave, qui s’entendait avec lui, me dit : Voyez le bonheur que vous avez d’être tombé entre les mains d’un honnête hoimne. Le seigneur Ybagnez apprécie les choses '.omme s’il était à l’article de la mort. Cela est vrai, du le fripier ; aussi n’y a-t-il pas une obole à raliattrc ou à augmentu- avec moi. Eh bien! ajouta-t-il, est-ce une affaire finie?
CTL BLAS.
n’y a-t-il qu’à vous coinptor l'espèce? Attendez, lui répondit le brave, il faut auparavant que mon petit ami essaye l’habit que je vous ai fait apporter ici pour lui; je suis bien trompe, s’il n'est pas convenable à sa taille. Alors le fripier, ayant défait son paquet, me montra un pourpoint avec un haut-dechausses d’un beati drap musc avec des boutons d’araent, le tout à demi usé. Je me levai pour essayer cet habillement, lequel, quoique trop large et trop long, panit à ces inesAsieurs fait exprès pour moi. Ybagnez le prisa dix pistoles, et, comme il n’y avait rien à rabattre avec lui, il fallut en liasser par là. De soi te qu’il tii-a de sa bouisc trente pistoles, qu’il étala'sur la table; après quoi il fit un autre paquet de ma robe royale et de ma couronne, qu’il emporta, s’applaudissant sans doute en lui-mème d'avoir si bien commencé la journée.
Lorsqu’il fut soi1i, le vaillant me dit : Je suis très-satisfait de ce fripier. Il avait bien raison de l'étre; car je suis sur qu'il tira de lui pour le moins une centaine de pistoles de iH'néfice. Mais il ne se -contenta point de cela, il prit s»ms façon la moitié de l'argent qui était sur la table, et me laissa l’autre en me disant ; Mon petit ami Scipion, avec ces quinze pistoles qui vous restent, je vous conseille de sortir incessamment de cette ville, où vous jugez bien qu’on ne manquera pas de vous cheicher par ordre de monseigneur l’archevêque. Je serais au désespoir qu'après vous être signalé par une action qui fera honneur à votre histoire, vous vous tissiez sottement mettic en prison. Je lui répondis que j’avais bien résolu de m’éloigner de Séville : comme en effet, après avoir acheté un chapeau et quelques chemises, je gagnai la vaste et délicieuse campagne qui cxtnduit, entre des vignes et des oliviers, à l’anckmne cité de (iarmonne*; et trois jours après j’arrivai a tlordoue.
J’allai loger dans nne hôtellerie à l’entrée de la grande place où demeurent les marchands. Je me donnai pour un enfant de famille, de Tolède qui voyageait pour son plaisir ; j’étais assez proprement vêtu pour le faire croire, et quelques pisloles que j’affectai de laisser voir comme par hasard à l’hotc achevèrent de le persuader. Peut-être aussi que ma grande jeunesse lui fit penser que je pouvais être quelque petit liber-
*Carmoniie csl iino p^iiie ville üe l’Amluloiisie.
UVRE X, CBAP. X.
tfn qui courait le pays après avoir volé ses parents. Quoi qu’il en soit , il ne parut point curieux d’en savoii- phis que je ne lui en disais, de peur apparemment que sa curiosité ne m’ohlifteât à changer de logement. Pour six réaux par joui’ on était bien dans cette hôtellerie , où il y avait beaucoup de monde ordinairement. Je comptai le soir au souper jusqu’à douze personnes à table. Ce qu'il y a de plaisant , c’est que chacun mangeait sans rien dire, à la réserve d’ùn seul homme, qui, parlant sans cesse à tort et à travei-s, compensait par son babil le silence des autres. Il faisait le bel esprit, débitait des tontes, et s’efforçait, par des bons mots, de réjouir la compagnie, qui de temf)s en temps éclatait de rire, moins à la vérité pour applaudir à ses saillies que pour s’en moquer.
Pour moi, je faisais si peu d’attention aux discours de cef original , que je me serais levé de table sans pouvoir rendre compte de ce qu’il avait dit, s’il n’eût trouvé moyen de m’intéresser dans ses discours. Messieurs, s’écriâ-t-il sur la fin du repas, tout ce que je vous ai dit n’est rien en comparaison de ce que je vais vous dire ; je vous garde pour la bonne boüche une histoire des plus divertissantes, une aventui'c arrivée ces jours passés à l’ai’chevêché de Séville. Je la tiens d’un bachelier de ma connaissance, qui en a, dit-il, été témoin. Ces paroles me causèrent quelque émotion ; je ne doutai point que cette aventure ne fût la mienne, et je n’y fus pas trompé. Ce personnage en fil un récit fidèle, et m’apprit même ce que j’ignoi ais, c’est-à-dire ce qui s’était passé dans la salle après mon départ : je vais vous le raconter.
peine eus-je pris la fuite que les Maures, qui, suivant l’ordre de la pièce qu’on représentait, devaient m’enlever, parurent sur la scène, dans le dessein de venir me surprendre' sur le lit de gazon où ils me croyaient endormi; mais quand ils voulurent se jeter sur le roi de Léon, ils furent bien étonnés de ne trouver ni roi ni roc*. Aussitôt la comédie fut interrompue. Voilà tous les acteurs en peine : les uns m’appellent, ’ les autres me font chercher ; celui-ci crie,' celui-là me donne à tous les diables. L’archevêque, apercevant que le trouble et la confusion régnaient derrière le théâtre, en demanda là'
* Terme «lo jee d'ccbecs, le roc e*l wm |Mêc« qu’on »ppeUe eutremeiit b four. On • Ail in^me roquer^ mellrp b roc auprèt roi, qu'oD passe par derrière.
O IL ni, AS, .
cause. A la voix du prélat, un pngfi, qui faisatt k dans la pièce, accourut, et dît à Sa Grandeur: Monseigneyr,jje craigpez plus que les Maures fassent prisonnier le roi, de lÀjjp il vient, grâce à Dieu, de se sauver avec son habillement te ciel en soit loué ! s'écria l'archevêque. Il a parfaiteineiÿ bien fait de fuir les ennemis de notre religion, et d'éebafjMW aux fers qu'ils lui préparaient. Il sera sans doute retQiu^,îi Léon, la capitale de son royaume. Puisse^t-il y aniver malencôntre ! Au reste, je défends qu'on suive ses, pasj ^ sfir rais fâché que Sa Majesté reçût quelque mortihcàiiôn, dç ^ part. Le prélat, ayant parlé de cetle sorte, ordonna qu'ng lût mon rôle et qu'on achevât la comédie. • i
CHAP. XI. — Salle de l'histoire de ScipioB. ^ '"t
Tant qiie j'eus de l’argent, mon hôte me fit bonne tniD^, et eut de grands égards pour moi; mais, du moment qu*4 s’aperçut que je n’en avais plus guère, il me battit froid, me fit une querelle d’Allemand, et me pria un beau matin dç sortü- de sa maison pom- aller loger ailleui-s. Je le quittai fièr^, nient, et j’entrai dans l’église des pères de Saint-Dominiqu|] oîi, pendant que j’entendais la messe, un vieux mendiant vint me demander l’aumône. Je tirai de ma poche deux ou trü||l maravédis, que je lui donnai, en lui disant : Mon arni, pri« Dieu qu’il me fasse trouver bientôt quelque bonne place; si votre prière est exaucée, vous nç vous repentirez pas de l'avôff faite; comptez sur ma reconnaissance. • ^ -, ,..2
A ces mots, le gueux me considéra fort alteHtiverwnt,^èl me répondit d’ün air sérieux : Quel poste souhaiteriez- vous d’avoir? Je voudrais, lui répliquai-je, être laquais dans quelque maison ou je fusse bien. Il me demanda si la chose presh sait. On ne peut pas davantage, lui dis-je; car si je n’ai pas au plus tôt le bonheur d’être placé, il n’y a point de milieii^ il faudra que je meure de faim ou que je devienne un de vqsl confrères. Si vous étiez réduit à cette nécessité, reprit-il^cel^ serait fâcheux pour vous, qui n’èlcs pas fait à nos raanièrt's;, mais, pour peu que vous y fussiez accoutumé, vous préféré^, riez notre état à la servitude, qid sans contredit est inférieure^ à la gucuserie. Cependant, puisque vous aimez mieux servir que de mener, comme mol, une vie libre et indépendante.