‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 202 sur 254 · LIVRE X , CUAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE X , CUAP. XI

vous aures ua nuàtie incessanMnent. Tel ^|ue vous me voyez, je puis vous être utile. Je vais dès aajoujrd’bui m'employer pour vous. Soyez ici demain à la même heure, je vous reudrai compte*de ce<{ue j’aurai fait.

Je n'eus gârde d’y manquer. Je revins le jour suivant au même endroit, où je ne fus pas longtemps. sans apercevoir le mendiant, qui vint me joindre, et qui me, dit de prendre la peine de le suivre. Je le suivis. U me conduisait à une cavequi n’était pas éloignée de l’église, et où il faisait sa résidence. Nous .y entrâmes tous deux; et, nous étant assis sur un-long banc qui avait pour le moins cent ans de service, il-me tint ce discouis : Une bonne action trouve toujours sa récompense; vous me donnâtes hier l’aumône, et cela m’a déterminé à vous procurer une condition; ce qui sera bientôt fait, s’il plaît au Seigneur. Je. connais un vieux dominicain, nommé le père Alexis, qui est un saint religieux, un grand directeur. J’ai l’honneur d’être son commissionnaire, et je m'acquitte de cet emploi avec tant de discrétion et de fidélité, qu’il ne refiise point d'employer son crédit pour moi et pour mes amis. Je lui ai parlé de vous, et je l'ai^mis dans la disposition de vous rendre service. Je vous présenterai à Sa Révérence quand U vous plaira. . .

11, n’y a pas un moment à perdre, dis>je au vieux mendiaui; allons voir tout à l’heure ce bon religieux. Le pauvre y consentit, et me mena sur-le-champ au père Alexis, que nous trouvâmes occupé dans sa chambre à écrire des letti-es spiiituellesL U interrompit son ti’avail pour me .parler. U me dit qu’à la prière du mendiant il voulait liien s'intéresser pour moi. Ayant appris, poursuivit-il, que le seignem* Baltazar Velasquez avait l^soin d’un laquais, je lui ai écrit ce matin en votre Ihvour, et il vient de me faire réponse qu’il vous recevrait aveuglément de ma main. Vous pouvez dès ce jour le voir de ma part; c’est mon pénitent et mon ami. Là-dessus le moine m’exhorta pendant trois bons quaiis d'heure à bien remplir mes devoirs. 11 s’étendit principalement sur l'obliga^ tion où j’étais de servir Velasquez avec zèle ; après quoi il m’assura qu’il aurait soin de me maintenir dans mon poste.

Des lenres tpirituelUi ne tool pas des lettres d'espril, comme l’a cru p.tr erreur un des troduclcurs du Gil Blai. Sfiriluel est opposé à tharnel, i manjam, '

en. m,»s.

(NHorva que won mattre n'eût point <le reproche à me fhàw.

Après avoir remercié le religieux des bontés qii^l avait pour moi , je sortis du monastère avec le mendiant^ qui me dit que le seigneur Baltazar Velasquez était un vieux tnarchtwd de drap, un homme riche,' simple et débonnaire. Je ne doute pas, ajouta-t-il, que vous ne soyez parfutement bien dtuts.M maison, qu’à votre place je préférerais à une maison de lité. Je m'informai de la demeure du bourgeois, et je ra’y readis sur-le-champ, après avoir promis au gueux de.reconnattse ses bons ofGces sitôt que j'aurais pi is racine dans ma cendi» lion. J'enti-ai dans une boutique où deux jeunes garçons iwa^ chands, -propioment vêtus, se promenaient en long et en large , et faisaient les agréables en attendant la pratique. Je leur demandai si le maître y était, et leur dis que j’avaiS'à lui parler de la part du père Alexis. A ce nom respectable «Ct me fit passer dans une anière-boutique, où le raarebaiid feuilletait un gros registre qui était sur un bureau. Je le saluai respectueusement.. Seigneur, lui dis-je, vous voyei 4c jeune homme que le révérend père Alexis vous a proposé pour laquais. Ah! mon enlant, me l'épondU-il, sois le bienvenu^ À suffit que tu me sois envoyé par ce saint homme; je te re0te à mon service préférablement à trois ou quatre laquais qu'on me veut donner. C’est une affaire décidée; tes gages ccmrent dès ce jour. ^

Je n'eus pas besoin d'être longtemps chez ce bourgeois pour m’apercevoir qu'il était td qu’on me l'avait dépeint. Il me parut même d'une si grande simplicité, que je ne pus m’empû* cher de penser que j’aurais bien de la peine à m’abstenir de lui jouer quelque tour. Il était veuf depius quatre années, et il avait deux enfapts, un garçon qui achevait son cinquième lustre, et une fille qui commençait son trmsièmei La fiHe, (9evée par une duègne sévère, et (ÜHgée par le père Alexis^ mwchait dans le sentier de la vertu; mais Gaspaïd Velasquez, son frère, quoiqu’on n'eÛt rien épal'gné pour en faire un honnôte homme, avait tous les ^Ices d’un jeune libertin. 11 passait qâdr quefois des deux ou trois jours hoi*s du logis ; et ri, à son retour, son père s’avisait de lui en laiw d« reprocha, tlaspard lui imposait silence en le iirenant sur un ton plus haut, que le sien.

I,ir«E X, C1(AP. *1.

Sciïrfon, me dit un jour le vieillard', J'ai un fils epü fait toute ihâ ]^ine. Il est plongd dans tontes sortes de débauches : cela , m’étonne, car son éducation n'a pas été négligée. Je lui ai îdotiné de bons maîtres; et le père Alexis, mon ami, a fait tous ses efforts pour le mettre dans le bon chemin ; mais, hélas ! il n'a pu en venir à bout : Gaspard s'est jeté dans le libertinage. Tu me diras peut-être que je l'ai traité avec trop de douceur dans sa puberté, et que c’est cela qui l'a perdu. Mais non, il a été châtié quand j'ai jugé à propos d'user de rigueur; car, tout débonnaire que je suis, je ne laisse pas d’avoir de , la fermeté dans les occasions qui en demandent. Jé l'ai même fait enfermer dans une maison de force, et il n’en est devenu que''plus- méchant. En un mot, c’est un de ces mauvais sujets que le bon exemple , les remontrances et les châtiments mêmes ne sauraient corriger. 11 n’y a que le ciel qui puisse faire ce miracle.

Si je ne fus pas fort touché de la douleur de ce malheureux père, du moins je fis semblant de l’être. Que je vous plains, monsieur ! lui dis-je. Un homme de bien comme vous méritait d'avoir un mcitlcur fils. Que veux-tu, mon enfant? , me répondit-il. Dieu m’a voulu priver de cette consolation. Entre les sujets que Gaspard me donne de me plaindre de lui, poursuivit-il, je te dirai confidemment qu’il y en a un qui me cause beaucoup d'inquiétude : c’est l’envie qu’il a de me voler, fi qn’il ne trouve que trop souvent moyen de satisfaire, malgré ma vigilance. Le laquais à qui tu succèdes s’entendait avec lui, et c’est pour cela que j’ai chassé ce domestique. Poiu' toi, je compte que tu ne te laisseras pas corrompre par mon fWs. ’Tu épouseras mes intérêts; je ne doute pas que le père - Alexis ne te l'ait bien recommandé. Je vous en réponds, lui dis-je ; Sa Révérence m’a exhorté pendant une heure à n’avoir en vtie que votre bien; mais je puis vous assurer que je n’avais pas besoin potir cela de son exhortation. Je me sens disposé à vous servir fidèlement, et je vous promets enfin un aèle à toute épreuve.

Qui n’entend qu’une partie n’entend rien. Le jeune Velasquez, petit-maitre en diable, jugeant à ma physionomie que je ne serais pas plus difficile à sé Juire que mon prédét^esseur,

• m’attira dans un endroit écaHé, et me parla dans ces termes :

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GII. BLAS..., ,

Écoute, mon cher, jc'snis persuade que mon père t’a chargé de m’espionner; il n'y a pas manqué; mais prends-y garde, je t’en avertis,, cet emploi n'est pas sans désagrément. Si je , viens à ni’qpercevoir qup lu m’observes, je le ferai mourir sous le bâton ; au lieu que si tu veux m’aider à-trouiper mon père, tu peux tout attendre de ma reconnaissance. Kaut-il te parler plus clairement? lu auras ta part dans les coups de filet que nous ferons ensemble. Tu n’as qu’à choisir : déclaretoi dans le moment pour le père ou pour le fils; point de quartier.

Monsieur, lui répondis-je, vous me serrez furieusement le ' bouton ; je vois bien que je ne pi^irrai me défendre de me ranger de votre parti, quoique dans le fond je me sente de la répugnance à trahir le seigneur Velasquez. Tu ne dois t’en faire aucun scrupule, reprit Gaspard ; c’est un vieil avai-e qui voudrait encore me mener à la lisière; un vilain qui me fuse mon nécessaire, en refusant de fournir à mes plaisirs, car les plaisirs sont des besoins à vingt-cinq ans. C’est dans ce point de vue qu’il faut que tu regardes mon père. VoUà qui est fini, monsieur, lui dis-je, il n’y a pas moyen de tenir contre un si juste sujet de plainte. Je me déclare pour vous, et je m’offre à vous seconder dans vos louables entreprises'; mais cachons bien tous deux notre intelligence, de peur qu’on ne mette à la porte votre fidèle adjoint. Vous ne ferez point mal, ce me semble, d’aflècter de me haïr : parlez-moi brutalement devant tout le monde; ne mesurez pas les tei’mes. Quelques soufûels même et quelques coups de pied au cul ne gâteront rien ; au contraire, plus vous me donnerez de marques d’aversion, plus le seigneur Ballazar aiu'a de confiance en moi. De mon côté, je ferai semblant d’éviter votre convevsalioii. En vous servant à table, je pai’aitrai ne m’en acquitter qu’à regret; et, quand je m’entretiendrai de voli-e seigneurie, ne trouvez pas mauvais que je dise pis que pendre de vous. Vous verrez que tout le monde au logis sera la dupe de cettn conduite, et qu’on nous croira tous deux ennemis mortels. .

Vive Dieu ! s’écria le jeune Velasquez à ces dernièrea.pa- , rôles, je t’admire, mon ami: tu fais paraître à -ton âge un génie étonnant pour l’intrigue : j’en conçois pour moi le plus heureux présage. J’espère qu’avec le secours de ton ospiit j^

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ne laisserai pas une pislole à mou père. Vous inc faites trop d’honneur, lui dis-je, de tant compter sur mon industrie. Je ferai mon possible pour justifier la bonne opinion que vous en avez 5 et si je ne puis y réussir, ce ne sera pâs ma faute.

Je' ne tardai guère à faii’e connaître à Gaspai’d que j’étais efl'ectivement l’homme qu’il lui fallait ; et voici quel fut le premier service que je lui rendis. Le coH're-fort de Baltazai' était dans 1a chambre de ce bonhomme, à la ruelle de son lit, et lui serxait de prie-Dieu. Toutes les fois que je le rcgai dais, il me réjouissait la vue, et je lui disais souvent en moimême : Coffre-fort, mon ami, seras-tu toujours fermé poui' moi? n’aurai-je jamais le plaisir de contempler le trésor que tu recèles? Comme j’allais quand il me plais<iit dans la chambre, dont l’entrée n’était interdite qu’à Gaspai-d, il aiTiva un jour que j’aperçus son père, qui, croyant n’être vu de personne, après avoir ouvert et refermé son coffre-fort, en cacha la clef derrière une tapisserie. Je remarquai bien l’endroit, efc fis part de cette découverte à mon jeune maître, qui me dit en m’embrassant de joie : Ah ! mon cher Scipion, que viens-tu de m'apprendre? Notre fortime est faite, mon enfatd.

Je te donnerai dès aujourd'hui de la cire, tu piendras i’empreinte de la clef, et tu me la remettras entre les mains. Je n’aurai pas de peine à trouver un serniricr obligeant dans Cordoue, qui n'est pas la ville 'd’Espagne où il y a le moins de fripons.

Kh ! poiu-quoi, dis-je à Gaspard, voulez-vous faire faire une fausse clef, quand nous pouvons nous servir de la véritable? Tu as raison, me répondit-il j mais je crains que mon père, par défiance ou autrement, ne s’avise de la cacher ailleui s, et le plus sûr est d’en avoir une qui soit à nous. J approuvai sa crainte, et, me rendant à son sentiment, je me préparai à prendre l’empreinte de la clef; ce qui fut exécuté un beau matin, tandis que mon vieux patron faisait une visite au père « Alexis, avec lequel il avait ordinairement de fort longs entretiens. Je n’en demeurai pas là : je me sen is de la clef poui' ouvrir le coffre-fort, qui, se trouvant rempli de grands et de jHîtits sacs, me jeta dms un embarras charmant. Je ne savais lequel choisi]', tant je me sentais d’affection pour les uns et pour les autres; néannioins, comme la peur d’être surpris ne

nie pernietlait pas de faire un long examen, je me saisis 4 loiit hasard d’un des plus gros. Ensuilc, ayant refermé le coll're ‘et remis la clef derrière la tapisserie, je sortis de la chambre avec ma proie, que j’allai cacher dans une petite garde-robe, en attendant que je pusse la remettre au jeune Velasquez, qui m’attendait dans une maison où il m’avait donné rendezvous, et que je rejoignis promptement en lui apprenant ce que je venais de faire. 11 fut si content de moi, qu’il m’accabla de caresses, et m’offrit généreusement la moitié des espèces qui étaient dans le sac; ce que je refusai. Non, non, monsieur, lui dis-je, ce [uemier sac est pour vous seul; servez-vous-en pour vos besoins. Je retournerai incessamment au collre-fort, où, grâce au ciel, il y a de l’aigent pour nous deux. En elTet, trois jours après, j’enlevai un second sac, oii il y avait, ainsi que dans le premier, cinq cents écus, desquels je ne voulus accepter (jue le quart, quelques instances que me fit Gaspaid pour m’obliger à les partager avec lui fraternellement.

Sitôt que ce jeune homme se vit .si bien en fonds, et pai conséquent en état de satisfaii e la passion «]u’il avait pour les femmes et pour le jeu, il s'y abandonna tout entier; il eut le malheur de s’entêter d’une de ces fameuses coquettes qui dévorent et engloutissent en peu de temps les plus gros patrimoines. Il se jeta pour elle dans une dépense effroyable, ce (|ui me mit dans la nécessité de rendre tant de visites au coffre-fort, que le vieux Velasquez s’aj^rçut enfin qu’on le volait. Scipion, me dit-il un mafin, il faut que je te découvre mon cœur : quelqu’un me vole, mon ami; on a ouvei t mon coffre-fort; on en a tiré plusieurs sacs; c’est un fait constant, tjui dois-je accuser de ce larcin? ou plutôt, quel aiifi-e (jue mon fils peut l’avoir fait? Gaspard sera furtivement entré dans ma chambre, ou bien tu l’y auras toi-même introduit ; car je suis tenté de te croire d’accord avec lui, qufiique vous paraissiez tous deux fort mal ensemble. Néanmoins, ajouta-t-il, je ne veux pas écouter ce soupçon, piüsque le père Alexis m’a répondu de ta fidélité. Je répondis que, grâce à Dieu, le bien d’autrui ne me tentait point, et j’accompagnai ce mensonge d’une grimace hypocrite qui me semt d’apologie.

ElVecti.enicvit, le vieillard ne m’en parla plus; inais il ne

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laissa pas de m’envelopper dans sa défiance ; et prenaiit des précautions conti'e nos attentats, ii fît mettre à iX>n coffre-fort une nouvelle serrure, dont il porta toujours depuis la clef daus scs poches. Par ce moyen, tout commerce étant rompu entre nous et les sacs, nous demeurâmes (ort sots, particulièrement Gaspard, qui, ne pouvant plus faire la même dépense pour sa nymphe, craignit d’être obligé de ne la phis voii-. Il / eut pourtant l’esprit d’imaginer un expédient qui le fit rouler pendant quelques jours, et cet ingénieux expédient fut de s’approprier, par forme d’emprunt, tout ce qui m’était revenu des saignées que j’avais faites au coffre-fort. Je lui donnai jusqu’à la dernière pièce; ce qui pouvait, ce me semble, passer pour une restitution anticipée que je faisais au vieux’mai chaud, dans la personne de sou héritier.

Ce jeune homme, lorsqu’il eut épuisé cette ressource, considérant qu'il n’en avait plus aucune autre, tomlia dans une profonde et noire mélancolie qui troubla peu à peu sa raison. 11 ne regarda son père que comme un homme qui faisait tout le malheur de sa vie. 11 entra dans un vif désespoir, et, sans èire retenu par la voix du sang, le misérable conçut l’horrible dessein de l’empoisonner. 11 ne se contenta pas de me faire confidence de cet exécrable projet, il me proposa même de servir d’instrument à sa vengeance. A cette proposition, je me sentis saisi d’effroi. Monsieur, lui dis-je, est-il possible que VOIU5 soyez assez abandonné du ciel pour avoir formé cette alioininablc résolution ? Quoi ! vous seriez capable de donner la mort à l’auteur de vos jouis? On verrait en Espagne, dans le sein du christianisme, commettre un crime dont la seule idée ferait honeur.aux nations les plus barbares! Non, mon chei-'maitre, ajoutai-je en me mettant à ses genoux, non, vous ne ferez point une action qui soulèverait contre vous toute la tene, et qui serait suivie d’un infâme châtiment.

Je tins encore d'autres discours à Gaspard, pour le détourner d’une entreprise si coupable- Je ne sais où j’allai prendre tous les raiwunemeuts d’honnête homme dont je me servis pour corabatU'e sou désespoir ; mais il est certain que je lui INU'lai comme un docteur dCs Salamanque, tout jeune et tout tils que j’étais de la Ccscidiua. Cependant j’eus beau lui représenter qu’il devait rentrer ui lui-même, et rejeter couia-

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