‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 204 sur 254 · LIVRE if CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE if CHAP. XI

611e de quinze ans,- parfaitement l)eüe, et q^ui vous apportera une riche dot. Si vous n’avez point <te répugnance pour le - mariage, nous partirons demain au lever dé Taurore pour Mérida; nous verrons la personne qu'on vous propose; si elle est de votre goût, vous l’épouserez ; et si elle ne l’est pas, il ne sera plus parlé de ce mariage. Gaspard, entendant ptu’ler d’une riche dot, et croyant déjà la tenir, répondit sans hésiter qu’il était prêt à faire ce voyage ; si bien qu’ils partirent le lendemain dès la pointe du jour, tous deux seuls, et montés sur de bonnes mules.

Quand ils furent dans les montagnes de Fésira, et dans un endroit aussi chéri des voleurs que redouté des passants, Baltazar mit pied à terre, en disant à son fils d’en faire autant. Le jeune homme obéit, et demanda pourquoi, dans ce lieu-là,

. on le faisait descendre de sa mule. Je vais te l’apprendre, lui répondit le vieillard en l'envisageant avec des yeux où sa douleur était peinte : nous n'irons point à Mérida ; et l’hymen dont je t’ai parlé n’est qu'une fable que j’ai inventée pour t’attirer ici. Je n’ignore pas, fils ingi’at et dénaturé, le forfait que tu médites. Je sais qu’un poison préparé par tes soins me doit être présenté ; mais, insensé que tu es, as-tu pu te flatter que tu m'ôterais de cette façon impunément la vie? Quelle erreur ! Songe que ton crime serait bientôt découvert, et que tu périrais par la main du bouiTeau. 11 est, continua-t-il, un moyen plus sûr de contenter ta rage^ sans t’exposer à une mort ignominieuse; nous sommes ici sans témoins, et dans un endroit ’ où se commettent tous les jours des assassinats; puisque tu es si altéré de mon sang, enfonce ton poignard dans mon sein : on imputera ce meurtre à des brigands. A ces mots, Baltazar, découvrant sa poitrine, et marquant la place de son cœur à son fils : Tiens, Gaspard, ajouta-t-il, porte-moi là un coup mortel, poùr me punir d’avoir produit un scélérat comme toi.’ Le jeune Velasquez, frappé de ces paroles comme d’un coup de tonnerre, bien loin de chercher à se justifier, tomba tout à coup sans sentiment aux pieds de son père. Ce bon vieillard, le voyant dans cet état, qui lui parut un commencement de repentir, ne put s’empêcher de céder à la faiblesse de la paternité ; il s’empressa de le secourir ; mais Gaspard n’eut pas sitôt repris l’usage de ses sens, que, ne pouvant soutenu* la

GTL BLAS.

^présence d'un père si juslement irrité, il fit un effort pour se relever; il remonta promptement sur sa mule, et s’éloigna sans dire une parole. Baltazar le laissa disparàître; et, l’abandonnant à ses remords, revint à Cordoue, où, six mois après, il apprit qu’il s’était jeté dans la chartreuse de Séville, pour y passer le reste de ses joui-s dans la pénitence

CHAP. XII. — Fin de rhitloire de Scipion.

Le mauvais exemple produit quelquefois de très-bons effets.

La conduite que le jeune Velasquez avait tenue me fit faire de sérieuses réflexions sur la mienne. Je commençai à combattre mes inclinations furtives, et à vivre en garçon d'honneur. L’habitude que j’avais de me saisir de tout l’argent que je pouvais prendre était formée par tant d’actes réitérés, qu’elle n’était pas aisée à vaincre. Cependant j’espérais en venir à bout, ayant souvent ouï dire que, pour devenir vertueux, il ne fallait que le vouloir véritablement. J’entrepris donc ce grand ouvrage, et le ciel sembla bénir mes efforts ; je cessai donc de regarder d’un œil de cupidité le coffre-fort du vieux marchand; je crois même qu’il n’eût tenu qu’à moi d’en tirer * des sacs, que je n’en aurais rien fait. J’avouerai pourtant qu’il y aurait eu de l’iriiprudence à mettre à cette épreuve mon intégi’itc naissante ; aussi Velasquez s’en garda bien.

Don Manrique de Medrana, jeune gentilhomme, et chevalier de l’ordre d’Alcantara *, Venait souvent au logis. Nous avions sa pratique, qui était une de nos plus nobles, si elle n’était pas une de nos meilleures. J’eus le bonheur de plaire î ce cavaliei', qui, toutes les fois qu’il me rencontrait, m’agaçait toujours pour me faire parler, et paraissait m'écouter avec plaisir. Scipion, me dit-il un jour, si j'avais un laquais de ton humeur, je croirais posséder un trésor; et si tu n'appartenais pas à un homme que je considère, je n’épargnerais rien pour te débaucher. Monsieur, lui répondis-je, vous auriez peu de peine à y réussir, car j’aime d’inclination les personnes de qualité ; c’est mon faible ; leurs manières aisées m’enlèvent.

• une aventure réelle que Le Sage raconte.

* i/ordm d'AlcabUira est ainsi appelé d’une ville du même nom située dans l'Estra* stadurc : ses chevaliers étaient d'abord de l’ordre du Potrter. Ils peuvent être flM* ries sans perdre leurs commanderiet* lit portent «ne croix verte.

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