LIVRE X, CKAI». X
Cete étant, reprit don Manrique, je v«ix prier le seigneur BaHdzar de consentir que tu passes de son service au mien je ne crois pas qu’il me refuse cette grâce. Véritablement, Velasquez la lui accorda d’autant plus facilement, qu’il ne croyait pas la peiie d'un laquais fripon irréparable. De mon côté, je . fus bien aise de ce changement, le valet d’un boun^is ne me' paraissant qu’un gi:edin en comparaison du valet d*un chevalier d'Alcantara.
Pour vous faire un portrait fidèle de mon nouveau patron,’ je vous dirai que c'était un cavalier doué de la plus aimable figure, et qui revenait à tout le monde par la douceiu’ de st» raœui’s et pai’ son bon esprit. D'ailleurs, il avait beaucoup de’ valeur et de probiUî. Il ne lui manquait que du bien;*mais,’ cadet d’une maison plus illustre que riche, il était obligé de vivre aux dépens d'une vieille tante qui demeurait à Tolède, et qui, l’aimant comme un fils, avait soin de lui l'aiie tenir l’argent dont U avait besoin pour s’entretenir. 11 était toujours vêtu proprement : on le recevait fort bien partout. Il voyait les principales dames de la ville, et entre autres la marquise d’Alinenara. C’était une veuve de soixante-douze ans, qui, pai* ses manières engageantes et les agréments de son espiit, attirait chez elle toute la noblesse de Cordouc. Les hommes ainsi' que les femmes se plaisaient à son entretien, et l'on appelait sa maison la bonne compagnie. ^ •
.Von maître était un des plus assidus courtisans de cette daine. Un soir qu’il venait de la quitter, il me parut avoir un air animé qui ne lui était pas ordinaire. Seigneur, lui dis-je, vous paraissez bien agité; votre fidèle serviteur peut-il vous en demander la cause? Ne vous serait-il point ariivé quelque chose d’extraordinaire ? Le chevalier sourit à cette question, et m’avoua qu’effcctivement il était occupé d’une conversation sérieuse qu'il venait d’avoir avec la marquise d’Alme- ' nara. ie voudrais bien, lui dis-je en souriant, que cette mi- ' gnonne septuagcnaiie vous eût fait une déclaration d’amoui*. ’ Ne pense pas te moquer, me répondlt-il ; apprends, mon ami, ‘ que la marquise m'aime. Chevalier, in’a-t-elle dit, je connais ' votie peu de fortune comme votre noblesse; j'ai de l’inclina- • tion pour vous, et j'ai résolu de vous épouser pour vous mettre à votre aise, te pouvant honnêtement vous enrichir d’une
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auli'c manière. Je sais bien que ce mariage me donnera dans le monde un ridictde ; qu’on tiendra sur mon compte des discours médisants, et qu'enfin je passerai pour une vieille folle qui veut se remarier. N’importe , jç prétends mépriser les caquets peur vous faire un sort agréable. Tout ce que je crains, a-t-elle ajouté, c’est que vous n’ayez de la répugnance • à répondre à mes intentions.
Voilà, poursuivit le chevalier, ce que m'a dit la marquise; j’en suis d’autant plus étonné, (pie c’est la femme de Cardoue la plus sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je fait ré- , ponse que j’étais surpris qu’elle me fit l’honneur de me piniposer sa main-, elle qui avait toujours persisté dans la résolution de soutenir jusqu’au bout son veuvage. A quoi elle a •• reparti qu’ayant des biens considérables, elle était bien aise, de son vivant, d’en faire part à un honnête homme qu'elle chérissait. Vous êtes apparemment, repris-je, déterminé à sauter le fossé? En peux-tu douter? me répondit-il. La marquise a des biens immenses, avec les qualités du cœur et de l’esprit. Il faudrait que j’eusse perdu le jugement pour laisser échapper un établissement si avantageux pour moi.
J’approuvai fort le dessein où mon maître était de profiter d'une si belle occasion de faire sa fortune, et même je lui conseillai de brusquer les choses, tant je craignais de les voir changer. Heureusement la dame avait encore plus que moi • cette affaire à cœur; et, bien loin de la négliger, elle donna de si bons ordres, que les préparatifs de son hyménée furent bientôt faits. Dès qu’on sut dans Cordouc que la vieille marquise d’Alinenara se disposait à épouser le jeune don Manrique de Medrana, les railleui-s commencèrent à s’égayer aux dépens de cette veuve ; mais ils eurent beau s’épuiser en *nauvaises plaisanteries, ils ne la détournèrent point de son entreprise. Elle laissa parler toute la ville, et suivit son chevalier à l’autel. Leurs noces furent célébrées avec un éclat qui fournit une nouvelle matière à la médisance. La mariée, disait-on, aurait du moins dû, par pudeur et par bienséance, supprimer la pompe et le fracas, qui ne conviennent point du tout aux vieilles veuves qui prennent de jeunes époux.
La marquise, au lieu de se montrer honteuse d’être à son x âge femme du chevalier, se livrait sans contrainte à la joie