‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 208 sur 254 · ÇU. BUS · texte numérisé non relu

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sans doute à tirer de la caisse quelques quartiers d'cavance; mais heureusement l’amour sauva la caisse et ma vertu. Un joiu-, comme je passais auprès de l'église de los Roi/cs j’aperçus, au travers d’une jalousie dont les rideaux étaient ouverts, une jeune lille qui me parut moins ime mortelle qu’une divinité. Je me servirais d’un terme encore plus fort, s’il y en avait, pour mieux vous exprimer. l’impi’cssion que sa vue fit sur moi. Je m’informai d’elle, et, à force de perquisitions, j’appris qu’elle «e nommait Béatrix, et qu'elle était suivante de doua Julia, fille cadette du comte de Polan.

Béatrix interrompit Scipion en riant à gorge déployée ; puis, adi’essant la parole à ma femme : Charmante Antonia, lui ditclle, regaidez-moi bien, je vous piie ; n’ai-je pas, à votre avis, l’air d’une divinité? Vous l’aviez alors à mes yeux, lui dit Scipion ; et, depuis que votre fidélité ne m’est plus suspecte, vous me paraissez plus belle que jamais. Mon secrétaire, après une repartie si galante, poursuivit ainsi son histoire :

Cette découverte acheva de m’enflammer, non à la vérité «l’une ardeiu- légitime. J’en fais un aveu sincère, je m’imaginai que je triompherais facilement de sa vertu, si je la tentais par des présents capables de l’ébranler; mais je jugeai mal de la chaste Béatrix. J’eus beau lui faire proposer, par des fenimes mercenaires, ma bourse et mes soins, elle rejeta fièrement mes propositions. Sa résistance, au lieu d’éteindre mes désirs, les irrita. J’eus recours au dernier expédient; je lui fis offrir ma main, qu’elle accepta lorsqu’elle sut que j’étais secrétaire et trésorier de don Manrique. Comme nous tiouvàmes à propos de cacher notre mariage pendant quelque temps, nous nous mariâmes secrètement en présence de la dame Lorença Sephor-a, gouvernante de Séraphinc, et devant quelques autres domestiques du comte de Polan. Je n'eus pas plutôt épousé Béatrix, qu’elle me facilita les moyens de la vüü‘ le jour, et de l’entretenir la nuit dans le jardin, où je m’introdrrisais par une petite porte dont elle me donna une clef. Jamais deux époux n’ont été plus contents que nous l'étions l’un et l’auti-e. Béatrix et moi, nous attendions avec

' Des pères noirs. On di^inguail souvent les divers ordres monastiques par la cmi* It'iir de leurs haldls ; ainsi l’on disait à Pans, les moin$s btanct^ /as blancs rmin* leatix, etc.

L1VRK T, CHAP. XII.

line égale impatience l’heure du rendcz-voiis ; nous ■y courions avec le môme empressement, et le temps que nous passions ensemble, quoiqu’il fût quelquefois assez long, nous semblait toujours trop court. Enfin nous vivions plutôt en amants qu’en époux ; mais la fortune jalouse troubla bientôt notre félicité. Une nuit, qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes avaient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin, de trouver la petite porte ouverte. Cette nouveauté m’alarma; j’en tirai un mauvais augure; je devins pâle et tremblant, comme si j'eusse pressenti ce qui m’allait arriver; et, m’avançant dans l’obscurité vers un cabinet de verdure où j’avais accoutumé de parler à mon ^ épouse, j’entendis la voix d’un homme. Je m’arrêtai tout h coup pour mieux ouïr, et mon oreille fut aussitôt frappée de ces paroles : « Ne me faites donc point languir, ma chère » Beatrix, achevez mon bonheur; songez que votre fortune y » est attachée. » Au lieu d’avoir la patience d’écouter encore, je crus n’avoir pas besoin d’en entendre davantage; une fureur jalouse s’empara de mon âme, et, ne respirant qüe ven- geance, je tirai mon épée, et j’entrai brusquement dans 1e cabinet. Ah! lâche subornenr, m’écriai-je, qui que tu sois, il faut que tu m’arraches la vie avant que tu m’ôtes l’honneur. En disant ces mots, je chargeai le cavalier qui s’entretenait avec Béatrix. 11 se mit promptement en défense, et se bat^t en homme qui savait mieux faire des armes que moi, qui n’avais reçu que quelques leçons d’escrime à Cordoue. Cependant, tout giund spadassin qu’il était, il ne put parer un coup que je lui portai, ou plutôt il fit un faux pas; je le vis tomber; et, m’imaginant l’avoir mortellement blessé, je m’enfuis à toutes jam^s, sans vouloir répondre à Béatrix,

- qui m’appelait à haute voix.

Oui vraiment, interrompit la femme de Scipion en nous adressant la parole, je l’appelais pour le tirer d’erreui*. Le cavalier avec qui je m’entretenais dans le cabinet était don Fernand de Leyva. Ce seigneur, (|ui aimait Julie, ma maîtresse, avait formé la résolution de l’enlever, croyant ne pouvoir l’obtenir que par ce moyen ; et je lui avais moi-même donné rendez-vous dans le jardin pour concerter avec lui cet enlèvement, dont il m’assurait que dépcndiit ma fortune;

CIL ei.AS.

mais j’eus l>eau crier p<nir rappeler inuii epoux, aveuglé par sa colère, U s’éloigna d» moi comme d’uue l'emme infidèle.

Dans l’état où je me .rouvais, reprit Scipion, j’étais capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c’est que la jalousie, et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu’elle produisit dans mou failde cerveau ; je passai dans le moment d’une extrémité à l’autre : je sentis succéder des mouvements de liaine aux sentiments de tendresse que j’avais uu instant auparavant pour mon épouse. Je lis serment de l’abandonner,et de la bannir pour jamais de ma mémoire. D’ailleurs, je croyais avüii- tué un cavalier; et, dans cette opinion, craignant ' de tomber entre les mains de la justice, j’éprouvais ce trouble funeste qui suit partout, comme une furie, un homme qui vient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation, ne songeant qu’à me sauver, je ne retournai point au logis, et je soiUs à l’heure même de Tolède, n’ayant point d’auü'es hardes que Thabit dont j’étais revêtu. Il est vrai que j’avais dans mes poches une soixantaine de pistoles, ce qui ne laissait pas d’être une assez bonne l'essource pour un jeune homme qui se résolvait à vivre toujours dans la servitude.

Je mai'chai toute la nuit, ou jvour mieux dire je courus; car l'image des alguazils, toujoims présente à mon esprit, me donnait sans cesse une nouvelle vigueur. L’aurore me découvrit entre Rodillas et .Maqiieda. Lois<iue je fus à ce dernier bourg, me trouvant un peu fatigué, j’entrai dans l'église, qu’on venait d’ouvrir, et, après y avoir fiiit une prière, je m’assis sur un banc pour me reposer. Je me mis à rêver à l’état de mes affames, vjui n’avaient que tiop de. quoi m’occuper; niais je n’eus pas le temps de faire bien des réflexions. J’entendis retentir l’église de trois ou quati'e coiqis de fouet, qui me ûrent juger qu’il passait .jiar là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller voir si je ne me trompais pas; et, quand je fus à la porte, j'en aperçus un qui, monté s^ir une mule, en menait deux autres à vide. .\rrêlcz, mou aim, lui dis-je : oii vont ces mules? Madrid, me lépondil-il. 4’ai amené de là ici deux bons religieux de Saint- Dominique, et je m’en retourne.

L’occasion qui se préseiitail de faire le voyage de Madrid

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m’en inspira l’envie; je fls marché avec le muletier, je moirfai sur une de s«;s mules, et nous poussâmes vers lUescas, où nous devions aller coucher. A peine fûmes-nous hors de Maqueda, que le muletier, homme de trente-dnq à quarante ans, commença d’entonner des chants d'église à pleine tète.

H débuta par les piières que les chanoines disent à matines, ensuite il chanta le Credo, comme on le chante aux grandes messes; puis, passant aux vêpres, il les dit sans me faire grâce du Magnificat. Quoique le faquin m'étourdîMes ol^lles, je ne pouvais m’emp^er de rire; je l’excitais même à' Continuer quand il était obligé de s’arrêter pour reprendre haleine. Courage, l’ami ! lui disais-je; poursuivez. Si le ciel vous a donné de bons poumons, vous n’en faites pas un mauvais usage. Oh! pour cela non, s’écria-t-il; je ne ressemble pas, Dieu merci, à la plupart des voituriers, qui ne chantent . que des chansons infâmes ou impies; je ne chante 'même jamais de romances sur nos guerres contre les Maures; car ai ces choses-là ne sont pas déshonnêtes, vous conviendrez du moins qu’elles sont frivoles, et qu’un bon chrétien ne doit pas s’en occupei'. Vous avez, lui répliquai-jc, une pureté de ' cœur que les muletiers ont rarement; mais dites-moi, mon ami, avec votre extrême délicatesse sur le choix de vos chapis, aVez-vous aussi fait vœu de chasteté dans les hdtelleries où il y a de jeunes servantes? Assurément, me repartit-U, la continence est encore une chose dont je me pique dans ces sortes de lieux ; je n'y songe qu’au soin que je dois avoir de mes mules. Je ne fus pas peu étonné d’entendre parler de cette suile ce phénix des muletiei-s; et, le tenant pour un hoiiune de bien et d’esprit, je liai avec lui conversation api ès qu’il ' eut chanté tout son soûl.

Nous arrivâmes à Illcscas sur la fin de la journée. Lorsque nous fûmes à l’hôtellerie, je laissai à mon compagnon le soin - des mules, et j’entrai dans la cuisine, où j’ordonnai à rhôte de nous préparer un bon souper; ce qu’il promit de faire si bien, que je me souviendrais, dit-il, toute ma vie d’avoir logé chez lui. Demandez, ajouta-t-il, demandez à votre muletier , quel honune je suis. Vive Dieu! je délierais tous les cuisiniers ..de Madrid et de Tolède de faire une olla podrida comparable J, aux miennes. Je veux vous réguler ce soir d’un civet de lape-

rcau’de ma façon ; vous vem>* si j’ai tort de vanter Bkm sfcp voir-fftire. Là-dessus, me montrant une casserole oüil f«vail$ à cé qu'il disait, un lapin déjà tout haché: V<dUi^, eontianat-il, ce que je prétends vous donner pour votre souper avec une épaule de mouton rôtie. Quand j'aurai mis là dedans d« poivre, du sel, du vin, un paquet de fines herbes, et quebques autres ingrédients que j'emploie dans mes sauces, j’e»* père (pie je vous servirai tantôt un ragoût digne d’un contador mayor.

L’hôte, après avoir ainsi fait son éloge, commença d’apprêtât le souper. Pendant qu'il y travaillait, j’entrai dans une saU^ où, m’étant couché sm- un grabat que j'y trouvai, je m’eS' dormis de fatigue, n’ayant pris aucun repos la nuit précédœte. Au bout de deux heures, le.mtileüer vint me réveiUer : Mon gentilhomme, me dit-il, votre souper est prêt; venexj s'ii vous plaît, vous mettre à table. 11 y en avait dans la salle une sur laquelle étaient deux couverts. Nous noos y assim^, le muletier et moi, et l’on nous apporta le civet. Je me jetai dessus avidement ; je le trouvai d’un goût exquis, soit que la faioi nà’ennt juger trop favorablement, soit que ce fût véritaUe* ment im effet des ingrédients du cuisinier. On nous servit en- suite un morceau de mouton rôti; et, remarquant que k muletier ne faisait honneur qu’à ce dernier plat, je lui' de- ' mandai pourquoi il ne touchait point à l’autre. Il me r^oiuMt en souriant qu'il n’aimait pas les ragoûts. Cette réponse, ou plutôt le souris dont il l’avait accompagnée, me parut mystérieux. Vous me cachez, lui dis-jt*, la véritable raison qui vous empêche de manger de ce civet ; faites-moi le plaisir dè me l’apprendre. Puisque vous êtes si curieux de le savoir, repritil, je vous dirai que j’ai de la répugnance à me bourrer l’estomapde ces soiles de , ragoûts, depuis qu’en allant de Tolède à Cuença, on me servit un soir dans une hôtellerie, pour un 'lapin de garenne, un matou en hachis; cela m’a dégoûté des fricassées. ' ■ ' i t - ^

Le muletier ne m’eut pas sitôt dit ccS paroles, que, malgré la faim qui me dévorait, l’appctit me manqua tout à coup. Je jne mis en tête que je venais de manger d’un lapin supiwsé, et je ne regai’dai plus le ragoût qu'en faisant la grimace. Mon compagnon ne me guérit pas l’esprit !à-des$us, en me’ disant

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