‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 216 sur 254 · LIVRE XI, CBAP. m · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CBAP. m

affaires; niais il ignorait tout le reste. Je l'en informai; je lui racontai jusqu’à la conversation que j’avais eue avec le roi, et je ne luicacliai point la mauvaise réception que le ministre, venait de me faire, non plus que le dessein où j’étais de me retirer dans ma solitude. Gardez-vous bien de vous en aller! me dit-il, puisque le monarque a témoigné de l’amitié pour vous, il faut bien que cela vous serve à quelque chose. Entre nous, le comte d’Olivarès a l’esprit un peu fantasque et singulier; c’est un seigneur plein de capiices : quelquefois, comme dans celte occasion, il agit d’une manière qui révolte; et lui seid a la clef de ses actions hétéroclites. .\u reste, quelques raisons qu’il ait de vous avoir mal reçu, tenez ici pied à boule ; il n’empéchera pas que vous ne proûtiez des bontés du prince, c'est de quoi je puis vous assurer. J’en dirai deux mots ce soir au seigneur don Baltazar de Zuniga mon maître, qui est oncle du comte d’Olivarès, et qui partage avec lui les soins du gouvernement. Navarro, m’ayant ainsi parlé, me demanda où je demeurais, et là-dessus nous nous séparâmes.

Je ne fus pas longtemps sans le revoir; il vint le jour suivant me retrouver. Seigneur de Santillane, me dit-il, vous avez un protecteur ; mon maître veut vous prêter son appui : sur le bien que je lui ai dit de votre seigneurie, il m’a pi-omis de parler pour vous au comte d’Olivarès, son neveu ; je ne doute pas qu’il ne le prévienne en votre faveur, et j’ose vous dire que vous pouvez compter sur cela. Mon ami Navario, ne voulant pas me servir à demi, me présenta deux jours après à don Baltazar, qui me dit d’un air gracieux : Seigneur de Santillane, votre ami Joseph m’a fait votre éloge dans des termes qui m'ont mis dans vos intérêts. Je lis une profonde révérence au seigneur de Zuniga, et lui répondis que je sentirais vivement toute ma vie l’obligation que j’avais à Navarro, de m’avoir procuré la protection d’un ministre qu’on appelait, à juste, titre le Flambeau du cojiteil. Don Baltazar, à cette réponse Batteuse, me frappa sur l’épaule en riant, et reprit de cette sorie : Vous pouvez dès demain retourner chez le comte d’Olivarès, vou.s serez plus content de lui.

Je reparus donc pour la troisième fois devant le premier ministre, qui, m’ayant démêlé dans la foule, jeta sur moi un regard accompagné d’un souris dont je tirai bon augure. Gela

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va bien, difr-je en moimiême, l'oncle a fait entendre raison au neveu. Je ne m'attendis plus qu’à un accueil favorable, et mon attente fut remplie. Le comte, après avoir donné audience à tout le monde, me fit passer dans son cabinet, où il " me dit d’un air familier : Ami Santillane, pardonne-moi l’embarras où je t’ai mis pour me divertii-; je me suis faitim plaisir de t'inquiéter, pour éprouver ta prudence et voir ce que tu ferais dans ta mauvaise humeur. Je ne doute pas que tu ne te sois imaginé que tu me déplaisais; mais au ëontraire, mon enfant, je l'avouerai que ta personne me revient on ne peut pas davantage. Oui, Santillane, tu me plais; quand le roi mon maître ne m'aurait pas ordonné de prendre soin de ta fortune, je le ferais par ma propre inclination. D’ailleurs, don Baltazar de Znniga, mon oncle, à qui je ne puis rien refuser, m’a prié de te regarder comme un homme pour lequel il s'intéresse ; il n'en faut pas davantage pour me déterminer à t'attacher à moi.

Ce début tit une si vive impression sur mes sens, qu’ils en furent troublés. Je me prosternai au.x pieds du ministre, qui, m'ayant dit de me i-elever, poursuivit de cette manièie: -

Reviens ici cette après-dinée, et demande mon intendant : il t'apprendra les ordres dont je l'aurai chargé. A ces mots. Son Excellence sortit de son cabinet pour aller entendre la messe : ce qu'elle avait coutume de faire tous les jours après avoir donné audience; ensuite elle se rendait au lever du roi.

CHAP. IV. — Gil Blat le fait aimer du comte d'OIivarè*.

Je ne manquai pas de retourner l'après-dînée chez le premier ministre, et de demander son intendant, qui s'appelait don Raimond Caporis. Je ne lui eus pas sitôt décliné mon nom, que, me saluant avec des marques de considération : Seigneur, me dit-il, suivez-moi, s'il vous plaît ; je vais vous conduire à l'appartement qui vous est destiné dans cet hôtel. Après avoir'

At ces paroles, il me mena, par un petit escalier, à une enfilade de cinq à six pièces de plain-pied qui composaient le second étage d'une aile du k^is, et qui étaient assez modes-^ tement meublées. Vous voyez, reprit-il, le logement que monseigneur vous donne, et voi» y aurez une table de six oouverts entretenue à ses dépens. Vous serez servi par ses

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propres domestiques; il y aura toujours un carrosse à vos ordres. Ce n'est pas tout, ajouta-t-ü, Son Excellence in’a fortement recommandé d’avoir pour vous les mêmes attentions que si vous étiez de la maison de Guzman.

Que diable signifie tout ceci? dis-je en moi-même. Comment dois-je prendre ces distinctions? N'y aurait-il point de la malice là dedans, et ne serait-ce pas encore pour se divertir que le ministre me ferait un traitement si honorable? C’est ce que je suis tenté de croire; car enfin convient-il au ministre de la monarchie d’Espagne d’en user de cette sorte avec moi? Pendant que j'étais dans cette incertitude, flottant entre la crainte et l'espérance, un page vint m'avertir que le comte me demandait. Je me rendis dans le moment auprès de monseigneur, qui était tout seul dans son cabinet. Eh bien ! Santillane, me ^t-il, es-tu satisfait de ton appartement et des ordres que j'ai donnés à don Raimond? Les bontés de Voire Excellence, lui répondis-je, me paraissent excessives, et je ne m'y prête qu'en tremblant. Pourquoi donc ? répliqua-t-il ; puis-je faire trop d’honneur à un homme que le roi m’a confié, et dont il veut que je prenne soin? Non, sans doute ; je ne fais que mon devoir en te traitant honorablement. Ne t'étonne donc plus de ce que je fais pour toi, et compte qu’une fortune brillante et solide ne saurait t’échapper, si tu m'es aussi attaché que tu l’étais au duc de Lerme.

Mais à propos de ce seigneur, poursuivit-il, on dit que tu vivais familièrement avec lui. Je suis curieux de savoir commept vous fîtes tous deux connaissance, et quel emploi ce ministre te fit exeicer. Ne me déguise rien ; j’exige de toi un récit sincère. Je me souvins alors de l'embairas où je m’étais trouvé avec le duc de Lerme en pareil cas, et de quelle façon je m'en étais tiré ; ce que je pratiquai encore fort heureusement, c’est-à-dire que, dans ma narration, j’adoucis les endroits rudes, et passai légèrement sur les choses qui me faisaient peu d'honneur. Je ménageai aussi le duc de Lerme, quoiqu'en ne l'épargnant point du tout j’eusse fait peut-être plus de plaisü- à mon auditeur. Pour don Rodiigue de Calderone, je ne lui fis grâce de rien. Je détaillai tous les beaux coups que je savais qu'il avait faits dans le trafic des commanderies, des bénéfices, et des gouvernements.

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