LIVRE XII, CHAP. II. 7H
ce êecrëtalre dressa l’ordre li>i-même et ni'en délivra l’expédition, que j’envoyai sur-le-champ à Estelle par le même la-r quais qui m’avait accompagné à Tolède. Huit jours après, la mère et la fille arrivèrent à Madrid. Elles allèrent loger dans un hôtel garni, à deux 'pas de la troupe du prince, et leur premier soin fut de m’en donner avis par un billet. Je me rendis dans le moment à cet hôtel, où, après mille offres de service de ma part, et autant de remercîments de la leur, je les laissai se préparer à leur début, que, je leur souhaitai heureux et brillant.
Elles se firent annoncer au public comme deux actrices nouvelles que la troupe du prince venait de recevoh’ par ordre de la cour. Elles débutèrent dans une comédie qu’elles avaient coutume de jouer à Tolède avec applaudissement.
Dans quel endroit du monde n’aime-t-on pas la nouveauté en fait de spectacles? Il se trouva ce jour-là, dans la salle des comédiens, un concours extraordinaire de spectateurs. On juge bien que je ne manquai pas cette représentation. Je. souffris un peu avant que la pièce commençât. Tout prévenu que j’étais en faveur des talents de la mère et de la fille, je tremblai pour elles, tant j’étais dans leurs intérêts. Mais à peine euient-elles ouvert la bouche, qu’elles m’ôtèrent toute ma crainte par les applaudissements qu’elles reçurent. On regarda Estelle comme une actrice consommée dans le comique, et Lucrèce comme un prodige pour les rôles d’amoureuses. Cette dernière enleva tous les cœurs. Les uns admirèrent la beauté de ses yeux, les autres furent touchés de la douceur de sa voix; et tous, frappés de ses grâces et du vif éclat de sa jeunesse, sortirent enchantés de sa pei-sonne.
Le comte-duc, qui prenait encore plus*de part que je ne croyais au début de cette actrice, était à la comédie ce soir-là. Je le vis sortir sur la fin de. la pièce, fort satisfait, à ce qu’il jne parut, de nos deux comédiennes. Curieux de savoir s’il m était véritablement bien affecté, je le sùivis chez lui; et' m’introduisant dans son cabinet, où il venait d’enfrer : Eh bien! monseigneur, lui dis-je. Votre Excellence est-elle contente de la petite Marialva? Mon Excellence, répondit-11 en souriant, serait bien difficile, si elle refusait de joindre son sufl'rage à celui du public. Oui, mon enfant, ton voyage de
Tolède a été heureux. Je^suis charmé de ta Lucrèce, et je n doute pas que le roi ne prenne plaisir à la voir.
CHAP. ni. — I.ncrcce fait grand bruit à la cour, et joue devant le roi, gui en devien, amoureux. Suites de cet amour.
Le début des deux actrices nouvelles fit bientôt du bruit à la cour; dès le lendemain, il en fut parlé au lever du roi Quelques seigneurs vantèrent surtout la jeune Lucrèce : ils en firent un si beau portrait, que le monarque en fut frappé j mais, dissimulant l’impressioh que leurs discours faisaient sur lui, il gardait le silence, et semblait n’y prêter aucune attention.
Cependant, d'abord qu’il se trouva seul avec le comte-duc, il lui demanda ce que c’était que certaine actrice qu'on louait ■ tant. Le ministre lui répondit que c’était une jeune comédienne de Tolède, qui avait débuté le soir précédent avec beaucoup de succès, (iette actrice, ajouta-t-il, se nomme Lucrèce, nom fort convenable aux personnes de sa profession : elle est de la connaissance de Santillane, qui m’a dit d'elle tant de bien, que j’ai jugé à propos de la recevoir dans la troupe de Votre Majesté. Le roi sourit en entendant prononcer mon nom; peut-être qu’il. se ressouvint dans ce moment que c’était moi qui lui 'avais fait connaître Catalina, et qu’il eut un pressentiment que je lui rendrais le même service dans cette occasion. Comte, dit-il au ministre, je veux voir jouer dès demain cette Lucrèce; je vous charge du soin do le lui faire savoir.
Le comte-duc m’ayant rapporté cet entretien et appris l’intention du roi, m’envoya chez nos deux comédiennes pour les en avertir. Je rp’y rendis en diligence. Je viens, dis-je à Laure, que je rencontrai la première, vous annoncer une grande nouvelle : vous aurez demain parmi vos spectateurs le souverain de la monarchie ; ctst de quoi le ministre m’a ordonné de vous informer. Je ne doute pas que vous ne fas-' siez tous vos efforts, voti-e fille et vous, pôur répondre à l’honneur que ce monarque veut vous Jaire ; mais je vous conseille de choisir une pièce où il y ait de la danse et de la musique, pour lui faire admirer tous les talents que Lucrèce possède. Nous suivrons votre conseil, me répondit Laure ; nous n’avons garde d’y manquer, et il ne Uendi’a pas à nous que le