‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 234 sur 254 · LIVRE XII, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAP. III

perds point de temps; hâte-toi, mon ami, d’aller exécuter l'ordre important qu’on t’a donné, et dont il y a bien dos seigneurs à la cour qui feraient gloire d’être chargés. Songe, poursuivit-il, que tu n’as point ici de comte de Lemos qui t’enlève la meilleure partie de l’honneur du service rendu ; tu l’auras tout entier, et de plus tout le profit.

C’est ainsi que Son Excellence me dora la pilule, que j’avalai tout doucement, non sans en sentir l’amertume; cai depuis ma prison je m’étais accoutumé à regarder les choses dans, un point de vue moral, et je ne trouvais pas l’emploi de ' Mercure en chef aussi honorable qu’on me le disait. Cependant, si je n’étais point assez vicieux pour m’en acquitter sans remords, je n’avais pas non plus assez de vertu pour refuser de le remplir. J’obéis donc d’autant plus volontiers au roi, que je voyais en même temps que mon obéissance serait agréable au ministre, à qui je ne songeais qu’à plaire.

Je jugeai à propos de m’adresser d’abord à Laure, et de l’entretenir en particulier. Je lui exposai ma mission en termes mesurés, et sur la fin de mon discours je lui présentai l’écrin en forme de pél’oraison. A la vue des pierreries, la dame, ne pouvant cacher sa joie, la fit éclater en liberté. Seigneur Gil Blas, s’écria-t-elle, ce n’eSt pas devant le meilleur et le plus ancien de mes amis que je dois me contraindre ; j’aurais tort de me parer d’une fausse sévérité de mœura et de faire des grimaces avec vous. Oui, n’en doutez pas, continua-t-elle, je suis ravie que ma fille ait fait ime conquête si précieuse; j’en conçois tous les avantages. Mais, entre nous, je crains que Lucrèce ne les regarde d’un auti'C œil que moi : quoique fille de théâtre, je vous l’ai dit, elle a la sagesse si fort en recommandation, qu’elle a déjà rejeté les vœux de deux jeunes seigneur aimables et riches. Vous me

> d'état de s'appliquer lorsqu’il en sentit la nc'ccssité. » [Hit foire univertelle, t. XXIV, in-A*, page Kt3.)

A l'article d'Oüvaiès, Ladvocatdii aussi que la faveur de ce ministre auprès do Philippe IV \enait des moyens qu'il avait procurés au jeune prince de ntisraire ses goûts pour les femincs. (Supplément au Diciionnaire hietorique, page 469.)

Riirin ce don Juan d'Autriche (qui fut battu par Turenue à la bataille des Dunes, et qui parvint è faire chasser de la cour d’Espagne le jésuite Nltard) Jtait lils de Philippe IV et d’une comédienne.

Vojes aussi les notes du chapitre suivant

direz, poui'snivit-elli , que ces deux seigneurs ne sont pas des rois : j’en conviens, et vraisemblablement l’amour d’un amant couronné doit étourdir la vertu de Lucrèce ; uéan-f moins, je ne puis m’empêcher de vous dire que la chose est incertaine, et je vous déclare que je ne contraindrai pas ma fille. Si, bien loin de se croire honorée de la tendresse passagère du roi, elle envisage cet honneur comme une infamie, que ce grand prince ne lui sache pas mauvais gré de s’y dé-^ rober. Revenez demain, ajouta-t-elle, je vous dirai s’il faut lui rendre une réponse favorable ou ses pierreries.

Je ne doutais point du tout que Laure n’exhortât plutôt Lucrèce à s’écarter de son devoir qu’à s'y maintenir, et je comptais fort sur cette exhortation. Néanmoins, j’appris avec surprise le jour suivant que Laure avait eu autant de peine à porter sa fille au mal que les autres mères en ont à porter les leurs au bien : et ce qu’il y a de plus étonnant encore,' c’est que Luci’èce, après avoir eu quelques entretiens secrets avec le monarque, eut tant de regrets de s^être livrée à scs désirs, qu’elle quitta tout à coup le monde, et s’enferma dans le monastère de l'Incarnation, où bientôt elle tomba malade et mourut de chagrin *. Laure, de son côté, ne pouvant se consoler de la perte de sa fille et d’avoir sa mort à se réprocher, se retira dans le couvent des Filles Pénitentes^ pour y pleurer les plaisirs de ses )>caux jours. Le roi fut toa* ché dé la retraite inopinée de Lucrèce ; mais ce jeune piince, n'étant pas d'humeur à s'affliger longtemps, s’en consola peu à peu. Pour le comte-duc, quoiqu’il ne parût guère sensible à cet incideat, il ne laissa pas d'eii être mortifié ; ce qœ la lecteur n’aura pas de peine à croire.

CHAP. IV. — Du nouvel emploi que donna le minitire à SantiHane, '

■ iV .

Je sentis aussi très- vivement le malheur de Lucrèce; et j’eus tant de remords d’y avoir contribué, que, me regardant comme un infâme, malgré la qualité de l’amant dont j’avais servi les amours, je résedus d’abandonner pour jamais le caducée; je témoignai même au ministre la répugnance que

' On np s'aUctulail |»as à un semhlalile (Irnoi'lmtAt; il paruU fondé sur rkhitoire. l a mérc d# doo Jtian d’Autriche, simple cowcdiconc, fini La même coaduUe qw i'ou vil imiter France par madame de La VaUtère, et s'enferma dans ub couveoL

LIVRK xn, CHAP. IV.

in

j'avais à le porter, et je le priai de m’employer à te»te autre chose. 11 parut étonné de ma vertu. Santillane, me diHl, la délicatesse me charme; et, puisque tu es un si honnête garçon, je veux te donner une occupation plus convenable à ta sagesse. Voici ce que c’est : écoute attentivement la confidence que je vais te faire.

Quelques années avant que je fusse en faveui’, continuat-il, le hasard ofl'rit un jour à ma vue une dame qui me parut si bien faite et si belle, que je la fis suivre. J’appris que c’était une Génoise, nommée dona Margarita Spiiiola, qui vivait a Madrid du revenu de sa beauté : on me dit même que don Francisco de Valéasar ‘, alcade de cour, homme riche, vieux ot marié, faisait pour cette coquette une dépense considérable, t^e rapport, qid n’am'ait dû m’inspirer que du mépris pour elle, me fit concevoir un désir violent de partager ses bonnes grâces avec Valéasar. J’eus cette fantaisie ; et, pour la .satisfaire, j’eus recours à une médiatrice d'amonr, qui eut l’adresse de me ménager en peu de temps une secrète entrevue avec la Génoise; et cette entrevue fut suivie de plusieurs autres; si bien que mon rival et moi, nous étions également bien traités pour nos présents. Peut-être même avait-elle encore quelque autre galant aussi hftireux que nous.

Quoi qu’il en soit, Marguerite, en recevant tant d’hommages confus, devint insensiblement mère, et mit au monde un garçon, dont elle voulut faire honneur à chacun de ses amants en particulier; mais aucun, ne pouvant en conscience se vanter d’être père de cet enfant, ne voulut le reconnaître; de sorte que la Génoise fut obligée de le nourrir du finit de ses galanteries : ce qu'elle a fait pendant dixhuit années, aii bout desquelles étant morte, elle a laissé son fils sans bien, et, qui pis est, sans éducation.

Voilà, poursuivit monseigneur, la confidence que j’avais à te faire, et je vais présentement t’instruire du grand dessein que j’ai formé. Je veu.v tirer du néant cet enfant malheureux, cl, le faisant passer d'une extrémité à l’autre, le reconnaître pour mon fils et l’élever aux honneurs *.

■ VaUatar, valeur de hasani.

’ TouUceci est fonde >nr des événements réels, et voici ce qu'en dit l'histoire : « Le > grand secret dont le conitc.duc s'élait servi pour gouverner son mailre, r'etait de

Gil, BLAS.

A ce projet extravagant, il me fut impossible de me taire. Comment, seigneur, m’écriai-je. Votre Excellence peut-elle avoir pris une résolution si étrange? Pardonnez-moi ce terme; il échappe à mon zèle. Tu la trouveras raisonnable, reprit-il avec pi^ipitation, qpand je t’amai dit les raisons qui m’ont déterminé à la prendre. Je ne veux point (jué mes collatéraux soient mes héritiers. Tu me diras que je ne suis point encore dans un âge assez avancé pour désespérer d’avoir de? enfants de madame d'Olivarès. Mais chacun se connaît : qu’il le suffise d’apprendre que la chimie n’a pas de secrets que je n’aie inutilement mis en usage pour redevenir père. Ainsi, puisque la fortune, suppléant au défaut de la nature, me présente un enfant dont peut-être dans le fond je suis le véritable père, je l’adopte; c’est une chose résolue. .

Quand je vis que le ministre avait en tête cette adoption, je cessai de le contredire', le connaissant pour un homme capable de faire une sottise plutôt que de démordre de son sentiment. line s’agit plus, ajouta-t-il, que de donner de l’éducation à don Henri-Philippe de Guzman (car c’est le nom que je prétetfds qu’il porte dans le monde, jusqu’à ce qu’il soit en état de posséder les dignités qui l’attendent). C’est toi, mon cher Santillane, que je choisis pour le conduire : je me repose sur ton esprit et sur ton attachement pour moi, du soin de faire sa maison, de lui donner toutes sortes de maîtres, en un mot de le rendre un cavalier accorapU. Je voulus me défendre

> se rendre le compagnon ou da moins le confident de set plaisirs, pendant qne

> même affectait une grande ostentation de pieté et de dévotion ; il était non-seule-

> ment engagé dans la débauche, mais il la nourrissait dans le roi, au grand scandale

> de ses sujets et au grand préjudice de ses affaires. En 1642, le temps le nioina

> propre pour une pareille démarche, Olivarès reconnut un fils naturel, qui avait

> porté jusque-là le nom de Julien. Le comte-duc lui fit prendre le nom de Enri-

> quet de Gutman, le produisit à la cour avec un magnifique équipage, et, soit par » fiatterie, soit par contrainte, lui fît épouser la fille du conne'table de Castille. Oli-

> varcs engagea le roi à Taire une démarche de même nature* Dans une occasion où

> le roi avait été extrêmement irrité contre lui, le comte regagna les Itonnes grâces

> du monarque, en lui procurant les faveurs de la Calderone, célébré comédienne*

> Le roi en eut un fils, qui était resté justprici dans l'obscurité ; mais, pour justifier s la conduite du comte-duc, cc jeune homme, qui avait à peine quatorze ans, fut » reconnu du roi sous le nom de don Juan d'Autriche, et déclaré généralissime en

> Portugal, pendant que don Baltazar, alors héritier de la couronne, vivait encore % sons la conduite ou pintêt sons la captivité de la duchesse d'Olivarès: cc qui mor- » tilia extrêmement la reine, irrita le peuple, et étonna tout le monde. > [^nêedctêi du eomtt-duc, Hittoire univtrseUêt livre XXll, cbap. l.)

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- LIVKE X«l, CHaP. ▼. 7t»

d'accepter cet emploi, en représentant au fiomte-duc qu’il ne me convenait guère d’élever de jeunes seigneurs, n’ayant ja-^ mais fait ce métier, qui demandait plus de lumières et de •mérite que je n'en avais ; mais il m’interrompit, et me ferma la bouche en me disant qu’il prétendait absolument que je tîisse le gouverneur de ce ûls adopté, qu’il destinait aux premières charges de la monarchie. Je me préparai donc à remplir cette place pour contenter, monseigneur, qui, pour prix de ma complaisance, grossit mon petit revenu'd’une pension de mille écus qu’il mè lit obtenir, ou plutôt qu’il me donna sur la cominanderie de Mambra. , . , .

CHAP. V. — Le i\h de la Génoise esl reconnu par acte anlbcntiquc, et nommé don

Henri'Philippc de Guzman. Santillane fuit la maison de ce Jenn^aeigneor, cl but

donne toutes sortes de maîtres.

Effectivement, le comte-duc ne tarda guère à reconnaître le fils de doua Margarita Spinola,- et l’acte de reconnaissance s’en fit avec l’agrément et sous le l>on plaisir du roi. Don Henri-Philippe de Guzman ( c’e.st le r»om qu’on donna à cet enfant de plusieurs pères) y fut déclaré unique héritier de la comté d’Olivarès et du duché de San-Lucar. Le ministre, afin qne personne n’en ignorât, fit savoir par Carnero cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands d'Espagne, qui n’eii furent pas: peu surplis. Les rieurs de Madrid en eurent pour longtemps à s’égayer, et les poètes satiriques ne perdirent pats une si belle occasion de faire couler le fiel de leur plume.

Je demandai au comtoKluc où était le stqet qu’il voulak confier à mes soins. Il est dans cette vifie, me répondit-il, sous la conduite d’une tante à qui je l’oterai d’abord que tu awras fait préparer une maison pour lui; ce qui fut bientôt exécuté. Je louai un hôtel que je fis meubler magnifiquement. J’arrêtai des pages, un portier, des estafiers, et, à l’«ide de Caporis, je remplis- les places d’officiers. Quand- J’eus tout mon monde, j’allai en avertir Son Excellence, qui sur-le-champ envoya chercher l’équivoque et nouveau rejeton de la tige des Guzmans. Je vis uii grand garçon d’une 'figure assez agréable. Don Henri, lui dit monseigneur en me mon*. trant.au doigt, ce cavalier que vous voyez est le guide que j’ai choisi pour vous conduire dans la carrière du monde; j’ai

6tL BLAS.

uiie CHlièi*e confiaoce en hu, et je lui donne un pouvoir absolu sur vous. Oui, Santillane, ajouta-t-il en m’adressant la parole, je vous l’abandonno, et je ne doute pas que vous ne m’en rendiez l)on compte. A ce discours, le ministre en joignit encore d’autres pour exhorter le jeune homme à se , conformer à mes vdontés ; après quoi j’emmenai don Henri . avec moi à son hôtel.

. Auÿitôt que nous y fûmes arrivés, je fis passer en revue j devant lui tous ses domestiques, en lui disant l’emploi que I chacun avait dans sa maison . H ne parut point étourdi du chanj gement de sa condition ; et, se prêtant volontiers au respect ( et aux déférenct's attentives qu’on avait pour lui, il semblait I avoir toujours été ce c^’il était devenu par hasard. 11 ne manquait pas d’esprit, mais il était d’une ignorance crasse ; à peine savait-il lire et écrire. Je mis auprès de lui un précepteur pour lui enseigner les éléments de la langue latine, et j’ar- . rêtai un maître de géographie, un maiti-e d’histoire, avec un laaitre d’çscrime. On juge bien que je n’eus gaide d'oublier un niaitre à danser : je ne fus embarrassé que sui* le choix; il 7 en avait dans ce temps-là un grand nombre de fameux à Madrid, et je ne savais auquel je devais donner la préférence.

Tandis que j’étais dans cet embarras, je vis entrer dans k cour de notre hôtel un homme richement vêtu. On me dit qu’il demandait à me parler. J’allai au-devant de lui, m’imaginant que c’était au moins un chevalier de Saint-Jacques ou d’Alcantara. Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service. Seigneur de Santillane, me répondit-U après m’avmr fait plusieurs révérences qui sentaient bien son métier, comose on m’a dit que c’est Voti'e Seigneurie qui choisit les maîtres du seigneur don Henri, je viens vous oH'rir mes services : je m’appelle Martin Ligero *, et j’ai, grâces au ciel, quelque réputation. Je n’ai pas coutume d’aller mendier des écoliers; cela ne convient qu’à de petits maîtres à danser. J’attends

*Lit*ro, léger, agile, prompt.

Ce n’ed poiol à Madrid, c’eat bien à Paria que Le Sage a troavé le modèle de Martio Ligero. Il a dé,i,;nê sous ce nom un inallre è danser de ston temps, eooiiu sous le nom de Marcel, qai faisait en efiet payer cher à :rs ecolien u grande répalAtioo. Eoliie»- Maste de son ait, et eoasidéraat un beau joui tout eeque lui paigiiaient les ligiggs de . :a Irtlrc Z que Pécourt avait introduite à la place de l'X dans la çbuiégrapliiè d'aee

danse fameuse, il t'eurUi, dit-oa : Qh4 de cAewa duju an manuel.' ^

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