‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 4 sur 254 · NOTICE SUK LE SALE · texte numérisé non relu

NOTICE SUK LE SALE

Irants, quoique aiuis d’une discrétiou souveul timide, peu seropuJeirx, quoique opposés aux esprits forts, hardis dans Icut convei-sation, mesurés dans leurs écrits, et qui ne voulaient que jouir des douceurs d’une liberté obscure. Chez eux la littérature n’était encore que ce qu’elle était sous le règne précédent, une sorte d’embellissement de l’existence et de plaisir de la société : elle n'avait point cette iutenlion sérieuse que lui donnèrent les écrivains qui suivirent.

C’est pai mi eux que vécut Le Sage , et les prenaières i«ipressions de sa jeunesse, ses liaisons avec celte société, scs inimitiés avec Voltaire, cet écrivain qui représentait, pour ainsi dire, l’esprit philosophique, tout dut l’en écarter. Peut-être aussi la condition des auleui-sà cette époque n’était-elle point encore favorable à ce nouvel espi it. Il y a aujourd’hui dans la condition des hommes de lettres quelque chose de noble et d’élevé : ils ont encore des protecteurs ; mais on n’exige plus que leur reconnaissance aille presque jusqu’à la servilité. Entre le génie et le pouvoir il existe une sorte d’égalité honorable, et l’auteur n’a plus à craindre d’èlre le seul qui pareisse avoir la conscience du respect que mérite le talent. Lorsque, vers une époque où la licence de la gaieté plutôt que la hardiesse de la philosophie semblait prendre plaisir à confondre les rangs, Piron s’écriait : « Monsieur le duc, je » passe le premier, s’il faut garder son rang ; » alors son audace, pour n’êtrc point une sorte de sacrilège, eut besoin d élie regardée comme une saillie de plaisanterie ; aujourd’hui ce ne serait qu’un oubli des règles de la politesse, et non des lois et des usages de l’état. Peut-être pourrait-on dire que cette émancipation des lettres, commencée par les écrits et la fortune de Voltaire, doit aussi quelque chose au souvenir de notre révolution que préjiara la littérature. C’est en voyant la puissance des lettres qu’on apprit à les respecter, et lorsqu’on les accusait de l’ébranlement dc‘s empires, lorsque la législation s’armait contre elles , il n’était plus permis de les placer au rang des frivolités et des plaisii’s. Toutefois, à l’époque où vécut Le Sage, il n’y avait pas encore assez d’indépendance dans; la position des gens de lettres pour qu’il y en eût dans leurs ouvrages. Ils n’étaietit point, comme les bardes écossais, dan^ les liens d’une domesticité plus ou moins honorée; mais iis

^OTléG SUR LE SA6Ek

viFaîent sous le patronage de quelques protecteurs illusti-es, et les dédicaces de leurs ouvrages étaient souvent une sorte de spéculation. C'était parmi le clergé qu’il fallait alors chercher le mérite de l’indépendance, et ses ministres, investis d’une magistrature religieuse et membres d’un corps politique puissant par ses lumières et son organisation, étaient les seuls qui pouvaient parler avec toute la hardiesse de la vérité, sans s’asservir aux précautions que nous impose une condition précaire et incertaine.

Le Sage était arrivé à Paris avec toute l’espérance de la jeunesse, mais sans autre ressource que son esprit : Il s’eu aida. Ses premiers ouvrages eurent peu de succès; mais Inentôt Criâpin rival de «on maître, et surtout le Diable boiteux, distinguèrent son nom de la foule des écrivains. Ce derniei' ouvrage eut un succès de vogue, et le duel de deux jeunes seigneurs, qui se disputaient le dernier exemplaire, sembla rappeler ces succès de théâtre où les portiers étouffés attestaient la gloire- de l’auteur; mais au moins le Diable boiteux était plus digne de cet empressement que les pièces de Scudéri. Le Sage avait étudié la littérature espagnide, au mennent où la France avait abandonné cette étude. Cette langue et cette littérature, qui avaient présidé à l’éducation de nos gi'ands . hommes et qu’ils firent oublier, dont le vernis plus brillant que réel avait ébloui noti’c pauvreté française, lorsqu’introduftes cbea nous à la suite des reines de la maisèn d’Autriche, elles étaient devenues à la fois une source de plaisirs pour l’esprit et un moyen de faveur à la cour, étaient alM*s t<»nbées, comme leur patrie elle-raéme, et la recherche du bel esprit avait aq>pauvri et desséché la littérature, comme l’or du Pérou avait appauvii et desséché la nation. Leurs auteurs étaient négligés, leurs armées vaincues, et de leur influence sur la France il n’était resté qu’une sorte de décence majestueuse dans la galanterie. C’est dans cet état que Sage rappela la littéi-ature espagnole dans ses romans, et telle est la rapidité mobile de l’esprit humain que ce qui n’était qu’un souvenir parut presque une nouveauté. Mais ses romans n’eurent rien d’espagnol que les noms et les fieux de la scène : c’est l’esprit et les mœurs françaises qu’il retrace, et dans cette pcrpÀuelle allnsiwi aux ridicules de sa patrie, dans ce retour d’imagina-

NOTICE SilR'LE ëAGK.

lion, il Y a quelque chose qui plaît, paice qu’on le devine : OH sent qne les Pyrénées ne sont qu’une barrière mise entre quelques amours-prbpres ombrageux et la malice de l’auteur. Ce voyage innocent ne dépayse personne, et au milieu des vices et des passions espagnoles, le lecteur sourit couune à la vue d’un portrait que nous connaissons.

La Bruyère, dans le siècle précédent, avait peint les caractères de l’homme, mais isolés et sans liaison : il fait brusquement passer son lecteur d’un sujet à un autre, et l’on se fatigue peut-ètrede trébucher ainsi de l éflexions en réflexions. Le Sage conçut l’idée de nous donner un guide qui nous dirigeât au milieu de ce labyrinthe des passions humaines , et si, dans le Diable boilew, il n'essaya pas de tout ramener à un personnage principal, du moins il inventa un cadre où viennent apparaîb'e tour à tour les tableaux de nos vices. Ici l’unité est dans la forme, mais pas encore dans le personnage; c’est un roman à tii oirs, et si les Fâclieux de Molière, tout remplis de portraits finement tracés, annonçaient la comédie de caractère qui allait naître dans le Misanthrope, le Diable boiteux, où les peintures de nos vices se succèdent avec une rapidité si gaie et si spiiituelle , présageait aussi le roman de carac- . tère : Le Sage le créa dans GU Bios.

Le roman peut être tantôt le récit d’événements fictifs, tantôt le développement d’une passion , et tantôt enfin la peinture des mœurs sociales. L’antiquité nous a laissé quelques essais dans le roman d’événements et de passions, aucun dans le roman de mœurs. Peut-être l’état de la société s’opposaitil à la naissance de ce genre; en effet, à Atliènes où l’on yivait , pour ainsi dire , sur la place publique , quel mérite y aurait-il eu à retracer’ ce qu’on voyait sans cesse, quelle finesse à révéler ce qu’on ne cachait pas, quelle sagacité à pénétrer ce qu’on ne dérobait pas à la vue? 11 a fallu le secret de noti’o vie domestique poui' donner à l’observation de mœm s l’attrait d’un mystère qu’on dévoile. A Rome, il semble qu’un autre obstacle ait empêché la naissance du roman de mœurs, et que la fierté romaine ait protégé les vainqueurs du monde contre ces révélations qui eussent appris aux peuples les petitesses de leurs maîtres : c’était dans nos sociétés modernes, au milieu de la civilisation de nos mœin’s perfectionnées jus-

KOTICE SUR tE SAGE. «

'in’à la comipUon, que devait naître le roman de caractère.

Un jour le Tasse, à l’aspect d’une belle campagne où la nature avait déployé toutes ses richesses, disait à un ami : Voistu? voilà mon poème. Le Sage à l’aspect de cette société toute diversifiée de vices et de ridicules, put dire : Voilà mon roman. Mais il fallait mettre en ordre tous ces matériaux confus ; il ' fallait trouver l’art de faire ressortir tous ces divers personnages qui allaient entrer dans son tableau. Le Sage vit le but qu’il fallait atteindre et la route qu’il devait prendre; il possédait à la fois l’esprit qui observe, et l’esprit qui invente. Molière, dans ses comédies, avait peut-être trop sacrifié l’intrigue au développement des caractères; Le Sage voulut éviter cet écueil ; il voulut que la peinture des mœurs ne nuUit jamais à l’intérêt de l’action. La tâche était difficile; il fallait que le cadre fût assez large pour admettre tous ces portiaits qui devaient paraître successivement : ^e n’était pas ici une action tfiéàtrale où l’intérêt, resserré dans les limites de quelque^! . heures, est plus vif et plus rapide, où il est concentré 8m-\ quelques peisonnàges annoncés dès le début^ c’est une action longue et diverse où les personnages paraissent et disparaissent tour à tour, où il faut sans cesse multiplier les couleurs, donner à chacun une nuance , passer de l’un à l’autre, sans cependant perdre de vue le principal personnage qui s’avance comme au milieu d’une vaste galerie de portraits, qui tous ont un rapport direct avec lui.

Le Sage a su résoudre ce problème; il a su faire à la fois un roman d’intrigue et de caraotèi-e. Voyons d’abord quels sont les ressorts de l’ouvrage; ils sont simples, mais habilement combinés pour développer les mœurs et les. passions.

Son héros est pauvre, sans apiniijjct il sort de son village pom' entrer dans le monde avec beaucoup d’espérance, un esprit ordinaire, quelqtres ducats, et une mule vieille et rétive. Eh bien, la nécessité développera ses moyens, et scs luttes nous interesseroirt. Ce n’est pas un de ces esprits d’intrigue, un de ces Figaros audacieux, qui, daus l’orgueil de leur fr ipoirnetie, ne craignent rien et ajrpcUent les aventur-es ^je l’eu aime mieux ; c’est un honrtne simple qui est plus rapproché de nous ; nous jKiuvous douter de ses succès sarrs faire injure à ses taleirls; il n’est potnl assez fort pour que les clrauccs du combat

D.jiiOed by Coogit

NOTICE SUR LE SAfiE.

ne pui^nt être quelquefois inceilaines, el colle incertitude nous promet dù plaisir.

Ainsi que Don Quichotte , GU Blas est souvent malencontreux; mais ici scs mésaventures sont toujours instnictives. Il y a dans Don Quichotte quelque chose de triste à la fois el de bouffon : nous rions des malheurs du bon gentilhomme ; mais pourtant il n'est ridicule que parce que son siècle a changé; il n’expie pas scs torts, mais sa maladie; el, en lui refusant notre pitié, nous n’avons pas l’excuse de lui reprocher ses fautes. Gil Blas est puni tantôt de sa vanité et de sa présomption, tantôt de son imprudent bavardage. Dans Cervantes, le plaisir naît de ce contraste perpétuel de la société, telle que l’ont faite les vices et les mœurs des hommes, avec la société, telle oue la voit le cerveau chevaleresque du héros. Ici, ce qui plaiti c’est cette facilité de Gil Blas à se jllier à toutes les üitluences^des circonstances et des hommesi. On dirait que Le Sage, dans son projet de retracer dans ce roman tant d’individus divers , ait voulu faii'c de Gil Blas une sorte de miroir qui pût recevoir tour à tour leurs divei'ses imeiges : c’est un trait de sagacité de peindre ainsi les caractères par l’impression qu’ils produisent sur les autres.

V Les changements de fortune de Gil Blas sont brusques et rapides. Tour à tour pauvre el riche sans transition, secrétaire de ministre et prisonnier, il ne décline pas, il tombe aussi est-il toujours comique. La lenteur de la chute el de l'élévation nous donne le temps de nous mettre d’accord avec notre état ; et le contraste de nos mœure et de notre condition disparaît et s’efface : mais dans ces brusques révolutions de la fortune, l'homme s'élève ou tombe avec toutes ses opinions et tous ses préjugés antérieurs; et, forcé de prendre soudainement de nouvelles allures, il se trouve gêné, contraint et ridicule. Il peut nous être permis de croire qu’une expérience récente é.;lairait alora Le Sage, et que le spectacle des caprices <lu sort, à l’époque de Law, de ces saturnales de la fortune qui confondaient le maître et le valet, où chacun avait l’habit du jour, tout en conservemt encore le geste et le ton de la veille; il est permis de croire, disons*le, que cet aspect ne fut pas inutile à Le Sage, et qu’il ne fit que personnifier dans son héros ce qu’il avait vu dans le monde.

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