‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 42 sur 254 · LIVRE II, CHAR. III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAR. III

en buvant copieusement de cette liqueur; et quoique de jour en jour je m’en sentisse plus incommodé, le préjugé l'emportait sur l'expérience. J’avais, comme l’on voit, une heiireuje disposition à devenir médecin. Je ne pus pourtant résister toujours à la violence de mes maux, qui s’accmrent à un point, que je pris enûn la résolution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvel emploi qui me fit changer de sentiment. Écoute, me dit -il un jour, je ne suis point de ces maîtres durs et ingi-ats qui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitude avant que de les récompenser. Je suis content de toi, je t’aime; et, sans attendre que tu m’aies servi plus longtemps, j'ai pris la résolution de faire ta fortune dès aujourd’hui; je veux tout à l’heure te décou ■ Mir le fin de l’art salutaire que je professe depuis tant d’années. Les autres médecins en font consister la connaissance dans mille sciences pénibles; et moi, je prétends t’abrèges un chemin si long, et f épai’gner la peine d'étudier la physique, la pharmacie, la botanique et l’anatomie. Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l’eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce simple secret que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères, n’a pu dérober à mes observations, est renfermé dans ces deux points, dans la saignée et dans la boisson fréquente. Je n’ai plus rien à t’apprendre, tu sais la médecine à fond; et, profilant du fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d’un coup aussi habile que moi. Tu peux, conlinua-t-il, me soulager présentement; tu tiendras le matin notre regisli'e, et l’après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades. Tandis que j’aurai soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi dans les maisons du tiers-état où Ton m’appellera; et lorsque tu auras travaillé quelque temps, je te ferai agréger à notre corps. Tu es savant, Gil Hlas, avant que d’être médecin ; au lieu que les autres sont longtemps médecins, et la plupart toute lem* vie, avant que d'être savants.

Je remerciai le docteur de m’avoir si promptement rendu capable de lui servir de substitut; et, pour reconnaître les bontés qu’il avait pour moi, je l’assurai que je suivrais toute ma vie ses opinions , quand même elles seraient contraires à

CIL m,AS..

celles d’Hippocrate. Cette assurance pourtant n’était pas tout à fait sincère. Je désapprouvais son sentiment sur l'eau, et je rae proposais de boire du vin tous les jours en allant voir mes malades. Je pendis au croc une seconde fois mon habit brodé pour en prendre un de mon maître* et me donnei' l’air d’un médecin. Après quoi je me disposai à exercer la médecine aux dépens de qui il appartiendrait. Je débutai par un alguazil qui avait une pleurésie : j’ordonnai qu’on le saignât sans miséricorde, et qu’on ne lui plaignit point l’eau. J’entrai ensuite ches un pâtissier à qui la goutte faisait pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus son sang que celui de l’alguazil, et j’ordonnai qu’on lui fît boire de l’eau de mo- ^ ment en moment. Je reçus douze réaux pour mes ordonnances; ce qui me fit prendre tant de goiit à la profession, que je ne demandai plus que plaies et bosses. En sortant de la maison du pâtissier, je rencontrai Fabrice, que je n’avais point vu aepuis la mort du licencié Sedillo. 11 me regarda longtemps avec surprise; puis il se mit à rire de toute sa force, en se tenant les côtes. Ce n’était pas sans raison : j’avais un manteau qui traînait à terre , avec un pourpoint et un haut-dechausses quatre fois plus longs et plus larges qu’il ne fallait.

Je pouvais passer pour une figure originale et grotesque. Je le laissai s’épanouir la rate, non sans être tenté de suivre son exemple; mais je me contraignis, pour garder le décorum dans la rue , et mieux contrefaire le médecin , qui n’est pas un animal risible. Si mon air ridicule avait excité les ris dq Fabrice, mon sérieux les redoubla; et lorsqu’il s’en fut bien donné; Vive Dieu! Gil Dlas, me dit-il, te voilà plaisamment équipé. Qui diable t’a déguisé de la sorte? Tout beau, mon ami, lui répondis-je, tout beau; respecte un nouvel Hippocrate! .Apprends que je suis le substitut du docteur Sangrado,

* Les médecins portaient autrefoU en Espa^uo, et même on Franco, un costume par^ ticultor, dontnons n'avons plos l'idée que dans les comédies de Moliôre et dans ceUe mauvaise f|iigranimc :

.AfTccicr un air jtcdanlcsquc;

Cracher du grec et du latin ;

Longue perruque, habit grolcsquo.

De la roiirrurc et du salin :

Tout cola réuni fait prosqiu»

> ' Co qu’on appelle un mrdreink

UVnE II, CIIAP. IV.

est le plas £aiueux médecin- de Vniladolid. Je daneiirc chez lui depuis trois semaines. 11 m’a monti-é la médecine à fond ; et, comme il ne peut fournir à tous les malades qui le demandent, j’en vois une partie pour le soulager. 11 va dans les grandes maisons, et moi dans les petites. Fort bien,i’eprit Fabrice, c’est-à-dire qu’il t’abandonne le sang du peuple, et se réserve celui des pereonnes de qualité. Je te félicite de ton partage ; il vaut mieux avoir atfaire à la populace qu’au gi and monde. Vive un médecin de faubourg ! ses fautes sont moins en vue , et ses a^ssiuats ne font point de bruit. Oui , mou enfant, ajouta-t-il, ton sort me parait digne d’envie; et, pour peupler comme Alexandre, si je n’étais pas Fabrice, je voudrais être Gil Blas. ' '

Pour faire voir au fils du barbier Nunez qu’il n’avait pas tort de vanter le* boriheur de ma condition présente, je lui montrai les réaux de l’alguazil et du pâtissier; puis nous entrâmes dans un cabaret pour en boire une pai’tie. On nous apporta d’assez bon vin, que l’envie d’en goûter me fil trouver encore meilleur qu’il n’était. J’en bus à longs’ traits ; et, n’en déplaise à l’oracle latin, à mesure q^ue j’en vei-sais dans mon estomac, je sentais que ce viscère ne me savait pas mauvais gré des injustices que je lui faisais. Nous demeurâmes longtemps dans ce cabaret, Fabrice et moi; nous y rknes Weu aux dépens de nos maîtres, comme cela se pratique entre valets. Ensuite, voyant que la nuit approchait, nous nous séparâmes, après nous être mutuellement promis que le jour suivant, l’après-dinée, nous nous retrouverions au m^e lieu.

CIIAP. IV. ^ Gil Blas coiitiDoe d'cxorccr la mcdecixie avec autant üo succès qun d« capacité. Aventure de la bagne retrouver.

Je ne fus pas sitôt au Jogis, que le docteur Sangrado y arriva. Je lui parlai des malades que j’avais a'us, et lui remis entre les mains huit réaux qui me restaient des douze que j’avais reçus pour mes ordonnances. Huit réaux, me dil-il après les avoir comptés, c’est peu de chose pour deux visiteS; mais il faut tout prendre. Aussi les prit-il pn-sque tous. H en garda six, et me donnant les deux autres : Tiens, Gil Blas, poursuivit-il, voilà pour commencer à te faire un fonds; de plus, je veux faire avec toi une convention qui le sera bien

CIL i:las.

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Utile ; je t'abandonne le quart de ce que tu m’apporteras. Tu seras bientôt riche, mon ami, car il y aura, s’il plaît à Dieu, bien des maladies cette année. '

J’avais bien lieu d’êlre content de mon partage , puisque ayant dessein de retenir tous les jours le quai't de ce que je recevrais en ville, et touchant encore le quart du reste, c’était, si l’arithmétique est une science certaine, près de la mcntié du tout qui me revenait. Cela m'inspira une nouvelle ardeur pour la médecine. Le lendemain, dès que j’eus dîné, je repris mon habit de substitut et me remis eu campagne. Je visitai plusieurs malades que j’avais inscrits, et je les traitai tous de la même manière , bien qu'ils eussent des maux différents. Jusque-là les choses s’étaient passées sans bruit, et personne, grâce au ciel, ne s'était encore révolté contre mes ordonnances; mais quelque excellente que soit ia pratique d’un médecin , elle ne saurait manquer de censem's ni d’envieux. J’entrai chez un niarchand épicier qui avait un fils hydropique. J’y trouvai un petit médecin brun, qu’on nommait le docteur Guchiilo * , et qu’un parent du maître de la maison venait d’amener pour voir le malade. Je fis de profondes révérences à tout le monde, et particulièrement au personnage que je jugeai qu’on avait appelé pour le consulter sur la maladie dont il s’agissait. 11 me salua d’un air gi’ave, puis, m’ayant envisagé quelques moments avec beaucoup d'attention : Seigneur docteur, me dit-il, je vous prie d’excuser ma curiosité; je croyais connaître tous les médecins de Valladolid, mes confrères, et cependant je vous avoue que vos traits me sont inconnus. Il faut que depuis très-peu de temps vous soyez venu vous établir dans cette ville. Je répondis que j’étais un jeune praticien , et que je ne travaillais encore que sous les auspices du docteur Sangrado. Je vous félicite, reprit- il poliment, d’avoir embrassé la méthode d’un si grand homme. Je ne doute point que vous ne soyez déjà très-liobile, quoique' vous paraissiez bien jeune. 11 dit cela d’un air si naturel, que je ne savais s’il avait parlé sérieusement, ou s’il s’était moqué de moi; et je revais à ce que je devais lui répliquer,

' Cnchillo, en c>|iagDoI| coulrau. Allusion au médeciu Procope Gonlpaux, pelU homme d'nn esprit asset aingnlier, qui exerçait la mrdeciiie i Paris du temps de Ce Sage.

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