‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 43 sur 254 · LIVRE H, CHAI-, IV · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAI-, IV

lorsque l’épicier, prenant ce moment pour parler, nous dit ; Messieurs, je suis persuadé que vous save* parfaitement l’un et l’autre l’art de la médecine; examinez, s'il vous plaît, mon fils, et ordonnez ce que vous jugerez à propos qu’on fasse pour le guérir.

Là-dessus le petit médecin se mit à observer le malade; et, après m’avoir fait remarquer tous les symptômes qui découvraient la nature de la maladie , il me demanda de quelle manière je pensais qu’on dût le traiter. Je suis d’avis, lépondis-je, qu’on le saigne tous les joure, et qu’on lui fasse boire de l’eau chaude abondamment. A ces paroles, le petit médecin me dit en souriant d’un air plein de malice : Et vous croyez que ces remèdes lui sauveront la vie? — N’en doutez pas, m’écriai-je d’un ton ferme; vous verrez le malade guérir à vue d’ceil; ils doivent produire cet effet, puisque ce sont des spécifiques contre toutes sortes de maladies. Demandez au seigneur Sangrado! — Sur ce pied-là, reprit-il, Celse a grand tort d’assurer que, pour guérir plus facilement un hydropique, il est à propos de lui faire souffrir la soif et la faim. — Oh! Celse, lui repartis-je, n’est pas mon oracle; il se trompait comme un autre, et quelquefois je me sais bon gré d’aller contre ses opinions; je m’en trouve tort bien. Je reconnais à vos discours, me ditCucbillo, la pratique sûre et satisfaisante dont le docteur Sangrado veut insinuer la méthode aux jeunes praticiens. La saignée et la boisson sont sa médecine universelle. Je ne suis pas surpris si tai t d'honnêtes gens périssent entre ses mains... N’en venons i oint aux invectives, interrompis-je assez brusquement ; un homme de votre profession a bonne grâce, vraiment, de taire de pareils reproches! Allez, allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire boire de l’eau chaude, on envoie bien des malades en l’autre monde; et vous en avez peut-être vous-même expédié plus qu’un autre. Si vous en voulez au seigneur Sangrado, écrivez contre lui; il vous répondra, et nous verrons de quel côté seront les rieurs. Dar saint Jacques et par saint Denis! interrompit-il à son tour avec emportement, vous ne connaissez guère le docteur Cuchillo. Sachez que j’ai bec et ongles, et que je ne crains nullement Sangrado, qui, malgré sa présomption et sa vanité, n’est qu’un original. La figure du |h>-

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tit médecin me mit en colère. Je lui répliquai avec aq^ur; il me repartit de la même flotte , et bientôt nous en vinmee aux gounnades. Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing , et de nous arracher l’un à l’autre ime poignée de cheveux, avant que l’épicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en furent venus à bout, ils me payèrent ma visite, et retinrent mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.

Apres cette aventure, peu s’en fallut qu’il ne m’en aiaivàt une autre. J’allai voir un gros chantre qui avait la fièvre. Sitôt qu'il m’entendit parler d'eau chaude, il se montra si récalcitrant contre ce spécifique, qu’il se mit à jurer. 11 me dit un million d'injures, et me menaça même de me jeter par les fenêtres, si ne je me hâtais de sortir de chez lui. Je ne me le fis pas dire deitx fois; je me retirai promptement, et, ne voulant plus voir de malades ce joui'-là, je gagnai l’hôtellerie où j’avais donne rendez-vous à Fabrice. 11 y était déjà. Comme nous nous trouvâmes en humeur de boire, nous fîmes la débauche, et nous nous en retoimnâmes chez nos maitn's en bon état, c’est-à-dire entre deux vins. Le seigneui' S;mgrado ne s’aperçut point de mon ivresse, pai-ce que je lui l ucontai avec tant d’action le démêlé que j’avais eu avec le petit docteurj qu’il prit ma vivacité pour un effet de l’émotion qui me restait encore de mon combat. D’ailleui's il enli'ait pour son compte dans le rapport que je lui faisais ; et, se sentant piqué contre Cuchillo:'ru : s bien fait, Gil Blas, me dit-il, de défendre l’honneur de nos. smèdes contre ce petit avorton de la Faculté. 11 prétend donc qu’on ne doit pas permettre les boissons aqueuses aux hydropiques? L’ignorant! Je soutiens, moi, qu’il faut leur en accorder l’usage. Oui, l’eau, pouiv. suivit-il, peut guérir toutes sortes d’hydropisics, comme elle est bonne pour les rhumatismes et pom- les pâles couleurs; elle est encore excellente dans ces fièvres où l’on brûle et glace tout à la fois, et mei’veillcuse même dans ces maladies qu’on impute à des humeurs froides, séreuses, flegmatiques et pituiteuses. Cette opinion parait étrange aux jeunes médecins tels que Cuchillo; mais elle est très-soutenable en bonne médecine ; et si ces gens -là étaient capables de raisonner en logiciens, au lieu de me décrier comme iis font, iis

i.ivnr: ii, ciiap. iv.

admireraient ma méthode, et deviendi-aient mes plus zélés partisans.

11 ne me soupçonna donc point d’avoir bu, tant il était en colère ; car, pour l’aigrir encore davantage contre le petit docteur, j’avais mis dans mon rapport quelques circonstances de mon cru. Cependant, tout occupé qu’il était de ce que je venais de lui dire, il ne laissa pas de s’apercevoir que je buvais CO soir-là plus d’eau qu’à l’ordinaire.

Effectivement le vin m’avait foi’t altéré. Tout autre que Sangrado se serait défié de la soif qui me pressait, et des grands ernips d’eau que j’avalais; mais pour lui, s’imaginant de. bonne foi que je commençais à prendre goût aux boissons aqueuses : A ce que je vois, Gil Blas, me dit-il en souriant, tu n’as plus tant d’aversion pour l’eau. Vive Dieu! tu la bois comme du nectar. Cela ne m’étonne point, mon ami; je savais bien que tu t’accoutumerais à cette liqueur. Monsieur, lui répondis-je, chaque chose a son temps : je donnerais, à l’heure qu’il est, un muid devin pour une pinte d’eau. Cette réponse charma le docteur, qui ne perdit pas une si belle occasion de relever l’excellence de l’eau. 11 entreprit d’en faire un nouvel éloge, non en orateur froid, mais en enthousiaste. Mille fois, s’écria-t-il, mille et mille fois plus estimables et plus innocents que les cabarets de nos jours, ces lhei’mopoles * des siècles passés, où l’on n’allait pas honteusement prostituer son bien et sa vie en se gorgeant de vin, mais où Ton s’assemblait pour s’amuser, honnêtement et sans risque, à boiie de l’eau chaude ! On ne peut trop admirer la sage prévoyance de ces anciens maîtres de la vie civile, qui avaient établi des lieux publics où l’on donnait de l’eau à boire à tout venant, et qui renfermaient le vin dans les boutiques des apothicaùes, pour n’en permettre l’usage que par ordonnance des médecins. Quel trait de sagesse ! c’est sans doute, ajouta-t-il, par un heureux reste de cette ancienne frugalité digne du

* Thermopohj Iraiteor chet lequel on buvait chaud* Il y a une disscriation de Freinsbemius sur ^usa^c de la boisson chaude chez les anciens, à Strasbourg, 1636, in«8% et dans le tome IX des Antiguiiés grtcquesy de Gronovins, page 493* Un aiilenr italien a publié un traite Drl beoer eafdo, eostumato degm AifTiCHi roma.ni, à Venise, 1593, iu-8*. Juste Lipse,^el beaucoup d'autres savants, ont écrit aussi sur celte maticre. Si les anciens ne connaissaient pas le llié, le chocolat et le café, ils y suppléaient par d'autres liqueurs chaudes*

siècle d’or, qu'il se trouve cncoi-e aujourd’hui des personnes qui, comme toi et moi, ne boivent que de l’eau, et qui croient se préserver ou se guérir de tous maux en buvant de l’eau chaude qui n’a pas bouilli ; car j’ai observé que l’eau, quand elle a bouilli, est plus pesante et moins commode à l’estomac.

Tandis qu’il tenait ce discours éloquent, je pensai plus d’une fois &later de rire. Je gardai pourtant mon sérieux. Je fis plus, j’entrai dans les sentiments du doctem-. Je blâmai l’usage du vin, et plaignis les hommes d’avoir malhem’eusementpi'is goût à une boisson si pernicieuse. Ensuite, comme, je ne me sentais pas encore bien désaltéré, je remplis d'eau un grand gobelet, et après avoir bu à longs traits : Allons, monsieur, dis-je à mon maître, abceuvons-nous de cette liqueur bienfaisante! Faisons revoir dans votre maison ces anciens thermopoles que vous regrettez si fort ! 11 applaudit à ces paroles, et m’exhorta pendant une heure entière à ne boire jamais que de l’eau. Pour m’accoutumer à cette boisson, je lui promis d’en boire une grande quantité tous les Boirs ; et, pour tenir plus facilement ma promesse, je me couchai dans la résolution d’aller tous les joiu^ au cabaret.

Le désagrément que j’avais eu chez l’épicier ne m’empêcha pas de continuer d’exercer ma profession, et d’ordonner, dès le lendemain, des saignées et de l’eau chaude. Au sortir d’une maison où je venais de voir un poète qui avait la frénésie, je rencontrai dans la rue une vieille femme qui m’aborda pour me demander si j’étais médecin. Je lui répondis que oui. Cela étant, reprit-elle, seigneur docteur, je vous supplie très-humblement de venir avec moi : ma nièce est malade depuis hier, et j’ignore quelle est sa maladie. Je suivis la vieille, qui me conduisit à sa maison, et me fit entrer dans une chambre assez propre, où je vis une personne alitée. Je m’approchai d’elle pour l’observer. D’abord ses traits me frappèrent, et, après l’avoir envisagée quelques moments, je reconnus, à n’en pouvoir douter, que c’était l’aventurière » qui avait si bien fait le rôle de Camille. Pour elle, il ne me parut point qu’elle me remît, soit qu’elle fût accablée de son mal, soit que mon habit de médecin me vendit méconnaissable à ses jeux. Je lui pris le bras pour lui tâter le pouls; et j’aperyus ma bague à son doigt. Je fus terriblement ému à la

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