‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 45 sur 254 · I.1VIIE II, CHAP. V · texte numérisé non relu

I.1VIIE II, CHAP. V

pourrais te dire à peu près la même chose; je n’ai pas souvent la satisfaction de guérir les personne» qui tombent entre mes mains; et, si je n’étais pas aussi sûr de mes principes que je le suis, je croirais mes remèdes contraires à presque toutes les maladies que je traite. Si vous m'en voulez croire, monsieur, repris-je , nous changerons de pratique. Donnons, par curiosité des préparations chimiques à nos malades : essayons le keiTnès : le pis qu’il puisse nous aiTiver, c’est qu’il produise le môme effet que notre eau chaude et nos saignées. Je ferais volontiers cet essai, répliqua-t-il, si cela ne tirait point à conséquence; mais j’ai publié un livre où je vante U fréquente saignée et l’usage de la boisson ‘ : veux-tu que j’aille décrier mon ouvrage? Oh! vous avez raison, lui repartis-je; il ne faut point accorder ce ti-iomphe à vos ennemis : ils diraient que vous vous laissez désabuser; ils vous perdraient de réputation. Périssent plutôt le peuple, la noblesse et le clergé! Allons donc toujours notre train. Après tout, nos confrères, malgré l’aversion qu’ils ont pour la saignée , ne savent pas faire de plus grands mh'acles que nous; et je crois que leurs drogues valent bien nos spécifiques.

Nous continuâmes à travailler sur nouveaux frais, et nous y pi océdâmes de manière qu’en moins de six semaines nous fimes autant de veuves et d’orphelins que le siège de Troie. Il semblait que la peste fût dans Valladolid, tant on y faisait de funérailles ! 11 venait tous les jours au logis quelque père nous demander compte d’un fils que nous lui avions enlevé , ou bien quelque oncle qui nous reprochait la mort de son neveu. Pour les neveux et les fils dont les oncles et les pères s’iHaient mal trouvés de nos remèdes, ils ne paraissaient point chez nous. Les maris étaient aussi fort discrets : ils ne nous chicanaient point sur la perte de leurs femmes; mais les personnes affligées dont il nous fallait essuyer les reproches avaient quelquefois luie douleur brutale ; ils nous appelaient ignorants, assassins, ils ne ménageaient point les termes.

' A ce tml, ou uc peut mécoiinaitre le môilccia Philippe Hccquct, qui était en efi'et l'iutesr d*un livre intitulé Vtriuide feau commune, 7 vol. io-12. C'était d'aiU knrs un bomuie liabile et respectable. Ou lit avec plaitir sa vie écrite par RémonJ de Saint-Uarc, eu tête de sa Afé/rctu des poueru. Le Sage a usé de son droit, es ehsreeant le portrait du docteur Sangrado ; mais le nom de Uccquet ue doit pas èlru mis au bas d'uaa telle caricature sans de Justes reatrictioua. Voyez livre X, chap. i.

r.iL ni.AS.

J’étais ému de leurs ‘épithètes; mais mon maître, qui était fait à cela, les écoulait de sang-froid. J’aurais pu, comme lui, m’accoutumer aux injures, si le ciel, pour ôter sans doute aux malades de Valladolid un de leui's fléaux, n’eût fait naître une occasion de me dégoûter de la médecine , que je pratiquais avec si peu de succès. C’est de quoi je vais faire un détail fidèle, dût le lecteur en rire à mes dépens.

11 y avait dans notre voisinage un jeu de paume où les fainéants de la ville s’assemblaient chaque jour. On y voyait un de ces braves de profession qui s’érigent en maîtres, et décident les différends dans les tripots. 11 était de Biscaye, et se. faisait appeler don Rodrigue de Mondragon, 11 paraissait avoir trente ans. C’éfait un homme d’une taille ordinaire, mais sec et nerveux. Oulro deiLX petits yeux étincelants qui lui roulaient dans la tète, et semblaient menacer tous ceux qu’il regardait, un nez fort épaté lui tombait sur une moustache rousse qui s’élevait en croc jusqu’à la tempe. 11 avait la parole si rude et si brusque, qu’il n’avait qu’à parler pour inspirer de l’cflroi. Ce casseur de raquettes s’était rendu le tyran du jeu de paume : il jugeait impérieusement les contestations qui survenaient entre les joueurs ; et il ne fallait pas qu’on appelât de scs jugements, à moins que l’appelant ne voulût .se résoudre à recevoir de lui, le lendemain, un cartel de défi. Tel qu(' je viens de représenter le seigneur don Rodj'igue , que le don qu’il mettait à la tête de son nom n’empêchait pas d’être roturier, il fit une tendre impression sur la maîtresse du tripot. C’était une femme de quarante ans, riche, assez agréable , et veuve depuis quinze mois. J’ignoro comment il put lui plaire : ce ne fut pas assurément par sa beauté ; ce fut donc par ce je ne sais quoi qu’on ne saurait dire. Quoi qu’il en soit, elle eut du goût poui' lui, et forma le dessein de l’épouser; mais dans le temps qu’elle se préparait à consommer celte affaire , elle tomba malade ; et , malheureusement pour elle, je devins son médecin. Quand sa maladie n’aurait pas été une fièvre maligne , mes remèdes siiflisaient pour la rendre dangereuse. Au bout de quatre jours, je remplis de deuil le tripot. La paumicre alla où j’envoyais tous mes malades, et ses parents s’emparèrent de son bien. Don Rodiigue, au désespoir d’avoir perdu sa maîtresse, ou plutôt l’espérance

MVnF. II, CHAP. VI.

d’un mariage très-avanlageux pour lui, lie se contenta pas de jeter feu et flamme contie moi; il jura qu’il me passerait son épée au travers du corps, et m’exterminerait à la première vue. Un voisin charitable m’avertit de ce serment; la connaissance’ que j’avais de Mondragon, bien loin de me faiie mépriser cet avis, inc remplit de trouble et de frayeur. Je n’osais sortir du logis, de peur de rencontrer ce diable d'homme, et je m’imaginais sans cesse le voir entrer dans notre maison d’un air furieux : je ne pouvais goûter un moment de i-cpos. Cela me détacha de la médecine, et je ne songeai plus qu’à m’affranchir de mon inquiétude. Je repris mon habit brodé; et, après avoir dit adieu à mon maître, qui ne put me retenir , je sortis de la ville à la pointe du jour , non sans crainte de trouver don Rodrigue en mon chemin.

CIIAP. VI. — Quelle roule il prit en sorl.int de Valladolid, el quel homme le joignil

lit cheü'.in,

Je marchais fort vite, et regardais de temps en temps derrière moi, pour voir si ce redoutable Biscayen ne suivait point mes pas : j’avais l’imagination si remplie de cet homme-là, que je prenais pour lui tous les arbres et les buissons : je sentais à tout moment mon cœur tressaillir d’efîroi. Je me rassm'ai pourtant après avoir fait une bonne lieue, et je continuai plus doucement mon chemin vers Madrid, où je me proposais d’aller. Je quittais sans peine le séjçur de Valladolid ; tout mon regret était de me séparer de Fabrice, mon cher Pylade, à qui je n’avais pu même faire mes adieux. Je n’étais nullement fâché d’avoir renoncé à la médecine ; au contraire , je demandais pardon à Dieu de l’avoir exercée. Je ne laissai pas de compter avec plaisir l’argent que j’avais dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes assassinats. Je ressemblais aux femmes qui cessent d’être libertines, mais qui gardent toujoum à bon compte le profit de leur libertinage. J’avais, en réaux, à peu près la valeur de cinq ducats : c’était là tout mon bien. Je me promettais, avec cela, de me rendre à Madrid , où je ne doutais point que je ne trouvasse quelque bonne condition. D’ailleurs, je souhaitais passionnément d’être dans cette superbe ville, qu’on m’avait vantée comme l’abrégé de toutes les merveilles du monde.

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Tandis que je rappelais tout ce que j’en avais ouï dire, et que je jouissais par avance des plaisirs qu'on y prend , j’eii' tendis la voix d’un homme qui marchait sur mes pas, et qui chantait à plein gosier. Il avait sur le dos un sac de cuir, une guitare pendue au cou, et il portait une assez longue épée. Il allait si bon train , qu’il me joignit en peu dç temps. C’était un des deux garçons barbiers avec qui j’avais été en prison pour l’aventure de la bague. Nous nous reconnûmes d'abord l’un l’autre, quoique nous eussions changé d’habit, et nous demeurâmes fort étonnés de nous rencontrer inopinément sur un grand chemin. Si je lui témoignai que j’étais ravi de l’avoir pour compagnon de voyage , il me parut de son côté sentir une extrême joie de me revoir. Je lui contai pourquoi j’abandonnais Valladolid; et lui, pour me faire la même confidence, m’apprit qu’il avait eu du bruit avec son maître, et qu’ils s 'étaient dit tous deux réciproquement un éternel adieu. Si j’eusse voulu, ajouta-t-il, demeurer plus longtemps à Valladolid, j’y aurais trouvé dix boutiques pour une; car, sans vanité, j’ose dire qu’il n’est point de barbier en Espagne qui sache mieux que moi raser à poil et à contre-poil , et mettre une moustache en papillotes. Mais je n’ai pu résister davantage au violent désir que j’ai de retourner dans ma patrie, d’où il y a dix années entières que je suis sorti. Je veux respii'erun peu l’air natal, et savoir dans quelle situation sont mes parents. Je serai chez eux après-demain , puisque l’eii- ^ droit qu’ils hal)itent, et qu’on appelle Olmedo, est un gros village en deçà de Ségovie.

Je résolus d’accompagner ce barbier jusque chez lui , et d’aller à Ségovie chercher quelque commodité pour Madrid. Nous commençâmes à nous entretenir de choses indifférentes en poursuivant notre route. Ce jeune homme était de bonne humeur , et avait l’esprit agréable. Au bout d’une heure de conveisation, il me demanda si je me sentais de l’appétit. Je lui répondis qu’il le verrait à la première hôtellerie. En attendant que nous y arrivions , me dit-il , nous pouvons faire une pausd : j’ai dans mon sac de quoi déjeuner. Quand je voyage, j’ai toujours soin de porter des provisions. Je ne me chaige point d’habits, de linge ni d’autres hardes inutiles ; je ne veux rien de superflu. Je ne mets^dans mon sac que des

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lui

^ UVRK II, CHAI*. Vil.

munitions de bouche, avec nies rasoirs et une savonnette : je n’ai besoin que de cela. Je louai sa prudence, et consentis de bon cœur à la pause qu’il proposait. J’avais faim, et je me préparais à faire un bon repas : après ce qu’il venait de dire, je m’y attendais. Nous nous détournâmes un peu du grand chemin, pour nous asseoir sur l’herbe. Là, mon garçon barbier étala ses vivres, qui consistaient dans cinq ou six oignons, avec quelques morceaux de pain et de fromage,: mais ce qu’il produisit coimne la meilleure pièce du sac fut une petite outre, remplie, disait-il, d’un vin délicat et friand. Quoique les mets ne fussent pas bien savoureux, la faim qui nous pressait l’un et l’autre ne nous permit pas de les trouver mauvais; et nous vidâmes aussi l’outre, où il y avait environ deux pintes d’un vin qu’il se serait fort bien passé de me vanter. Nous nous levâmes après cela, et nous nous remîmes en marche avec beaucoup de gaieté. Le barbier, à qui Fabrice avait dit qu’il m’était arrivé des aventures très-particulières, me pria de les lui apprendre moi-même. Je crus ne pouvoir rien refuser à un homme qui m’avait si bien régalé; je lui donnai la satisfaction qu’il demandait. Ensuite je lui dis que , pour reconnaître ma complaisance, il fallait qu’il me contât aussi l’histoire de sa vie. Oh! pour mon histoire, s’cciia-l-il, elle ne mérite guère d’être entendue : elle ne contient que des faits fort simples. Néanmoins , ajouta-t-il , puisque nous n’avons rien de meilleur à faire, je vais vous la raconter telle qu'c'lle est. En même temps, il en üt le récit à peu près de cette sorte.

CUAP. Vil. ^ Histoire du girçon baiiuer.

Fernand Perès de la Fuente, mon grand-père (je prends la chose de loin ), après avoir été pondant cinquante ans barbier du village d’Olmedo, mourut, et laissa quatre fils. L’aîné, nommé Nicolas, s’empara de sa boutique, et lui succéda dans sa profession ; Bertrand, le puîné, se mettant le commerce en tête, devint marciiand mercier; et Thomas, qui était le troisième, se fit maître d’école. Pour le quatrième, qu’on appelait Pedro, comme il se sentait né pour les iKîlles-iettrcs, il vendit une petite pièce de terre qu’il avait eue pour son partage, et alla demeurer à Madrid, oi’i il espé-

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rail qu’un jour il se ferait distinguer par son savoir et par son esprit. Ses trois autres frères ne se séparèrent point : ils s’établirent à Olmedo, en se mariant avec des filles de laboureurs, qui leur apportèrent en mariage peu de bien, mais en récompense une grande fécondité. Elles tirent des enfants comme à l’envi l’une de l’autre. Ma mère , femme du barbier, en mit au monde six pour sa part dans les cinq premières années de son mariage. Je fus du nombre de ceux-là. Mon père m’apprit de très-bonne heure à i-aser ; et lorsqu’il me vit pai'venu à l’ige de quinze ans, il me chargea les épaules de ce sac que vous voyez, me ceignit d’une longue épée, et me dit : Va, Diego, tu es en état présentement de gagner ta vie; va courir le pays. Tu as besoin do voyager, pour te dégourdir et te perfectionner dans ton art. Pare, et ne reviens à Olmedo qu’après avoir fait le tour de l’Espagne ; que je n’enlendc point parler de toi avant ce temps -là! En achevant ces paroles, il m’embrassa de bonne amitié, et Yne poussa hors du logis.

Tels furent les adieux de mon père. Pour ma mère, qui avait moins do rudesse dans ses mœurs, elle parut plus sensible à mon départ. Elle laissa couler quelques larmes, et me glissa même dans la main un ducat à la dérobée. Je sortis donc ainsi d’Olmedo, et pris le chemin de Ségovie. Je n’eus pas fait deux cents pas, que je m’arrêtai pour visiter mou sac. J’eus envie de voir ce qu’il y avait dedans, et de connaître précisément ce que je possédais. J’y trouvai une trousse où étaient deux rasoirs qui semblaient avoir rasé dix générations, tant ils étaient usés, avec une bandelette de cuir pour les repasser, et un morceau de savon. Outre cela, une chemise de chanvre toute neuve, une vieille paii e de souliers de mon père, et, ce qui me réjouit plus que tout le reste, une vingtaine de réaux enveloppés dans un chiflbn de linge. Voilà quelles étaient mes facultés. Vous juçez bien par là que maître Nicolas le barbier comptait beaucoi^ sur mon savoir-faire, puisqu’il me laissait partir avec si peu de chose. Cependant la possession d’un ducat et de vingt réaux ne manqua pas d’éblouir un jeune homme qui n’avait jamais eu d’argent. Je crus mes finances inépuisables; et, transporté de joie, je continuai mou chemin, en regardant de moment en moment la

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