‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 54 sur 254 · LIVRE II, CUAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CUAP. VIII

mais le diable, qui nous obsède toujours, ou plutôt niHis pos> sède dans de pareilles conjonctures, me représenta que je serais un grand sot d’en demeurer en si beau chemin. U offrit même à mon esprit Mergeline avec de nouveaux chames, et releva le prix des plaisirs qui m’attendaient. Je résolus de poursuivre ma pointe; et, me promettant bien d’avoir plus de fermeté, je me rendis le lendemain, dans cette belle disposition, à la porte du docteur, entre onze heures et minuit. Le ciel * était très-obscur; je n’y voyais pas briller une étoile. Je miaulai deux ou trois fois pour avertir que j’étais dans la rue; et comme personne ne venait ouvrir, je ne me contentai pas de recommencer, je me mis à contrefaire tous les diQërents cris de chat qu’un berger d’Olmedo m’avait appris; et je m’eu acquittai si bien, qu’un voisin qui rentrait chez lui, me prenant pour un de ces animaux dont j’imitais-lea miaulements, ramassa un caillou qui se trouva sous ses pieds, et me le jeta de toute sa force, en disant : Maudit soit le matou ! Je reçus le coup à la tète, et j’en fus si étourdi dans le moment, que je pensai tomber à la renveise. Je sentis que j’étais bien blessé. II ne m’en fallut pas davantage pour me dégoûter de la galanterie; et, perdant mon amour avec mon sang, je regagnai notre maison, où je réveillai et fis lever tout le monde. Mon maître visita et pansa ma blessnre , qu’il jugea dangereuse. Elle n’eut pas pourtant de mauvaises suites, et il n’y paraissait plus trois semaines après. Pendant tout ce temps-là je n’entendis point parler de Mergeline. 11 est à croire que la dame Melancia, pour la détacher de moi, lui fit faire quelque bonne connaissance. Mais c'est de quoi je ne m’embarrassais guère, puisque je sortis de Madrid pour continuer mon tour d’Espagne, d’abord que je me vis parfaitement guéri.

CHAP. Vin. — Do la rencontre que GU Blas et son compagnon firent d’un homme qui trempait des crnAles de pain dans une fonlainc, et de l’entretien qu’ils eurent avec lui. *

Le seigneur Diego de la Fuente me raconta d’autres aventures encore qui lui étaient aiTivées depuis; mais elles me semblent si peu dignes d’être rapportées, que je les passerai sous silence *. Je fus pourtant obligé d’en entendre le récit,

‘ Ce parsage est fort remarquable. C'est une censure indirecle de la Vit Mare

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qtil ne laissa pas d’être fort long; il nous mena juscpi’à Ponte de Diiero. Nous nous arrêtâmes dans ce iMurg le 'reste de la journée. Nous fîmes faire dans rhôtellerie une soupe aux choux, et mettre à la broche un lièvre, que nous eûmes grand soin de vérifier. Nous poui-suivîmes notre chemin dès la pointe du jour suivant, après avoir rempli notre outre d’un vin assez bon , et notre sac de quelques morceaux de pain , avec la moitié du lièvre qui nous restait de notre souper.

Lorsque nous eûmes fait environ dciuc lieues , nous nous , sentîmes de l’appétit; et, comme nous aperçûmes à deux cents pas du grand chemin plusieurs gros arbres qui formaient dans la campagne un ombrage très-agréable , nous allâmes faire halte en cet endroit. Nous y rencontrâmes un homme de vingtsept à vingt-huit ans, qui trempait des croûtes de'pain dans une fontaine. 11 avait auprès de lui une longue rapière étendue sur l’herbe, avec un havre-sac dont il s’était déchargé les épaules. 11 nous parut mal vêtu, mais bien fuit et de bonne mine. Nous l’abordâmes civilement, il nous salua de même. Ensuite il nous présenta de ses croûtes, et nous demanda d’un air l iant si nous voulions être de la partie. Nous lui répondîmes qii’oui , pourvu qu’il trouvât bon que, pour rendre le repas plus solide, nous joignissions notre déjeuner au sien.

11 y consentit fort volontiers , et nous exhibâmes aussitôt nos denrées ; ce qui ne déplut point à l’inconnu. Comment donc, messieurs, s'ëcria-t-il tout transporté do joie, voilà bien des munitions! Vous êtes, à ce que je vois, des gens de pré- , voyance. Je ne voyage pas avec tant de précaution, moi ; je donne beaucoup au hasard. Cependant, malgré l’état où vous me trouvez, je puis dire , sans vanité, que je- fais quelquefois une figure assez brillante. Savez-vous bien qu’on me traite ordinairement de prince, et que j’ai des gardes à ma suite?

Je vous entends, dit Diego; vous voulez nous faire comprendre par là que vous êtes comédien. Vous l’avez deviné, répondit l’autre; je fais la conflSdie ‘ depuis quinze années pour le

Obregon, on de cc roman cs)>agDoI, dool Le Sage a cxlrail l'cpUodc de ce barbier et des nmmirs de Wérgeline. On jugera dn pon qu'il en a emprunte, si l’on veut comparer son chapitre VII A la Km d'Obrtgon,

‘ Fairi la eeinedie, être comedion. fiu're le Cid, TartnlTe, représenter ces |>cr$onnages.

Ftirt est un verbe qve l'on plie et qu'on détourne à tontes signiiieations, non-seulemcnl en français, mab dans les antres langues.

LIVKE U, CHAP. VIII.

inoiHs. Je n’étaù encore qu"un enfant que je jouais déjà de petits rôles. Franchement, répliqua le barbier en brankûit la tête, j’ai de la peine à vous croire. Je connais les comédiens; ces messieurs-là ne fout pas, comme vous, des voyages à pied, ni de^ relias de saint Antoine ; Je doute même que vous mouchiez les ebandèlles. Vous pouvez, repartit l'iiislrion, penser de moi tout ce qu’il vous plaira; mais je ne laisse pas de jouer les premiers rôles; je fais les amoureux. Cela étant, dit mon camarade, je vous en félicite, et je suis ravi que le seigneur Gil Blas et moi nous ayons l’honneur de déjeuner' avec un peisonnage d’une si grande importance.

Nous commençâmes alois à ronger nos grignons et les restes, précieux du lièvre, en donnant ù l’outre de si rudes accolades que nous l’eûmes bientôt vidée. Nous étions si occupés tous trois de ce que nous faisions; que nous ne parlâmes presque point pendant ce temps-là; mais après avoir mangé, nous repnmes ainsi la conversation. Je suis surpris, dit le barbier au comédien, que vous paraissiez si mal dans vos affaires. Pour un héros de théâtre, vous avez l’air bien indigent ! Par donnez si je vous dis si librement ma pensée. Si librement! s’écria l’acteur; ah! vraiment, vous ne connaissez guère Melchior Zapata Grâce à Dieu, je n’ai point un esprit à contre-poil. Vous me faites plaisir de me parler avec tant de Ihmchrsc, car j’aime à dii'e aussi tout ce que j’ai sur le cœur. J’avoue de bonne foi que je ne suis pas riche. Tenez, pour'sui vit-il en nous faisant remarquer que son poiupoint était doublé d’affiches de comédie, voilà l’étoffe ordinaire qui me sert de doublure ; et si vous êtes curieux de voir ma gar derobe. Je vais satisfaire votre curiosité. Eu même temps il tira

' Lo nom de Zapala était connu mu notre tbésUrc par celte plaisanterie de Scaituii ;

• Oui t Pascal Zapata,

Ou Zapata Patcall car il n'importe guère Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière.

Voltaire n'a pas dédaigne d'insérer dans scs Facéties dos questions malicieuses sous le nom de Melchior Zapata, qui vent dire à pen près, Melchior le Sapeur ou Pantoufle,

Ce nom de Zapata sc donne anssi, eu Italie, è l'usage où l'on est, le jour de Saint- Nicolas, de cacher des présents dans les souliers on les paiitoiines de ceux qu'on honore, aliii de les surprendre le matin lorsqu'ils vienneut à s'habiller. (Dictionnaire des Orijiiiut.j

UL RLAS.

de son havre-sac un habit couvert de vieux passements d'wgcnt faux, une mauvaise capeline ‘ avec quelques vieilles plumes, des bas de soie tout pleins de trous, et des souliers de maroquin rouge fort usés. Vous voyes, nous dit-il ensuite, que je suis passablement gueux. Cela m’étonne, répliqua Diego : vous n’âves donc ni femme ni fille? J’ai une femme belle et jeune, repartit Zapata, et je n’en suis pas plus avancé. Admire* la fatalité de mon étoile ! j’épouse une aimable actrice, dans l’espérance qu’elle ne me laissera pas mourir de ftiim, et, pour mon malheur, elle a une sagesse incorruptible. Qui diable n’y aurait pas été trompé comme moi? 11 faut que, parmi les comédiennes de campagne, il s’en trouve une vertueuse, et qu’elle me tombe entre les mains. C’est assurément jouer de malheur, dit le barbier. Aussi, que ne preniez-vous une actrice de la grande troupe de Madrid ? vous auriez été sûr de votre fuit. J’en demeure d'accord, reprit l’histrion ; mais, malepeste, il n’est pas permis à un petit comédien de campagne d’élever sa pensée jusqu’à ces fameuses héroïnes. C’est tout ce que pourrait faire un acteur même de la troupe du prince ; encore y en a-t-il qui sont obligés dç se pourvoir en ville. Heureusement pour eux la ville est bonne, et l’on y rencontre souvent des sujets qui valent bien de» princesses de coulisses.'

Et n’avcz-vous jamais songé, lui dit mon compagnon, à vous introduire dans cette ti'oupe? Est-il besoin d’un mérite infini pour y entrer? Bon! répondit Melchior, vous moquezvous, avec votre mérite infini? 11 y a vingt acteurs. Demandez de leurs nouvelles au public, vous en entendiez pai-ler dans de jolis termes. H y en a plus de la moitié qui mériteraient de porter encore le havre-sac. Malgré tout cela néanmoins, il n’est pas aisé d’être reçu parmi eux. 11 faut des espèces ou de puissants amis pour suppléer à la médiocrité du talent. Je dois le savoir, puisque je viens de débuter à Madrid, où j’ai été hué et sifflé comme tous les diables, quoique je dusse être fort applaudi ; car j’ai crié, j’ai pris des tons extravagants, et suis sorti cent fois de la nature; de plus, j’ai mis, en déclamant, le poing sous le menton de ma princesse; en un mot.

' C<i|icliiie , eu o^iatiuul captUiM, petit ckepcau à griunls boni».

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