‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 55 sur 254 · LIVRE il, CHAi>. IX · texte numérisé non relu

LIVRE il, CHAi>. IX

j’ai joué dans le goût des grands acteurs de ce pays-là; et cependant le même public qui trouve en eux ces manières fort agréables, n’a pu les souffWr en moi. Voyez ce que c’est que la prévention! Ainsi donc, ne pouvant plaire par mon jeu, et n’ayant pas de quoi me faire recevoir en dépit de ceux qui ■ m’ont sifflé, je m’en l’etonme à Zamora. J’y vais rejoindre ma femme et mes camarades, qui n’y font pas trop bien leurs affaires. Puissions-nous n’être pas obligés d’y quêter, pour nous mettre en état de nous rendre dans une autre ville, comme cela nous est arrivé plus d’une fois !

A ces mots, le prince dramatique se leva, reprit son havre- ' sac et son épée, et nous dit d’un air grave en nous quittant :

Adieu, messieurs;

Puissent les dieux sur tous cptiiscr lenrs faveurs * !

Et vous , lui répondit Diego du même ton , puissiez-vous retrouver à Zamora votre femme changée et bien établie ! Dès que le seigneur Zapata nous eut tourné les talons, il se mit à gesticuler et à déclamer en marchant. Aussitôt, le baibier et moi, nous commençâmes à le sifQer, pour lui ^appeler son début. Nos sifflements frappèrent ses oreilles; il crut entendre encore les sifflets de Madrid. 11 regarda derrière lui; et, voyant que nous prenions plaisir à nous égayer à ses dépens, loin de s’offenser de ce trait bouflbn, il entra de bonné grâce dans la plaisanterie , et continua son chemin en faisant de grands éclats de rire. De notre côté, nous nous en donnâmes tout le soûl, après quoi nous regagnâmes le grand chemin et poursuivîmes notre route.

CUAP. IX. — Dont qnel état Diego retroava sa famille, et après ipielles rejoaissanccs Gii Blas et loi se séparèrent.

Nous allâmes, ce jour-là, coucher entre Moyados et Valpuesta, dans un petit village dont j’ai oublié le nom; et le

' te Sage prête ici è son prince dramatique le tic de certains oclcurs acconluméi, à réciter des vers, et qui ne peuvent s’empèdicr d'en farcir leur conversation. Oii a prétendu que le célèbre Le Kaiu, en sortant de ebex lui, disait à son domestique, sur nn ton pompenx et concentré :

Jean, Jean ! couvret ce pot... ouvrez cette fenêtre...

Gouvrei ce pot, vous dis-je !... Il s'enfuirait peut-être.

J'ai vu dans ma jeunesse mademoiselle dairou, arrivant à la Comédie-Franvaise avec

lendemain nous arrivâmes, sur les onze heures du matin, dans la plaine d’Olmedo. Seigneur Gil Blas , me dit mon camarade , voici le lieu de ma naissance ; je ne puis le revoir sans transport, tant il est naturel d’aimer sa patrie. Seigneur Diego, lui répondis-je, mi homme qui témoigne tant d’amour pour son pays, en devait parler, ce me semble, un peu plus avantageusement que vous n’avez fait. Olmedo me parait une ville , et vous m’avez dit que c’était un village ; il fallait du moins le ti-aiter de gros bourg. Je lui lais réparation d’bon- « ncur, reprit le barbier ; mais je vous dirai qu’après avoir vu Madrid, Tolède, Sarragosse, et toutes les autres grandes villes où j’ai demeuré en faisant le toui’ de l’Espagne, je regarde 1^ petites comme des villages. A mesure que nous avancions dans la plaine, il nous paraissait que nous apercevions beaucoup de monde auprès d’Olmedo; et, lorsque nous fûmes plus à portée (fe discerner les objets, nous trouvâmes de quoi occuper nos regards.

11 y avait trois pavillons tendus à quelque distance l’un de Tautre ; et tout auprès , un grand nombre de cuisiniers et de marmitons qui préparaient ün festin. Ceux-ci mettaient des couverts sur de longues tables dressées sous les tentes; ceux-là remplissaient de vin des cruches de terre. Les autres faisaient bouillir des maiinites, et les autres enfin tournaient des broches où il y avait toutes sortes de viandes. Mais je considérai plus attentivement que tout le reste un grand théâtre qu’on avait élevé. 11 était orné d’une décoration de cai’ton pemt de divei’scs couleure, et chargé de devises grecques et lafines. Le barbier n’eut pas plutôt vu ces inscriptions qu’il me dit : Tous ces mots grecs sentent furieusement mon oncle Thomas; je vais parier qu’il y aura mis la main; car, entre nous, c'est un habile homme. 11 sait par cœur une infinité de livres de collège. Tout ce qui me fâche, c’est qu’il en rapporte sans cesse des passages dans la conversation; ce qui ne plaît pas à tout le monde. Outre cela, continua-t-il, mon oncle a traduit des poètes latins et des auteurs grecs. Il possède l’antiquité, comme on peut le voir pai’ les belles remarques qu’il a faites. Sans

ton petit cliicn, sc rutourner du cOUi d'iiu ctonrdi qui avait fait aboyer ce cliicn, et lui dire pathéti(|ucmeiil :

Ualbourcux! que t'a lait ce petit auimul?

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lui, nous ne saurions pas que, dans la ville d’Alhèncs, les enl'anls pleui'aient quand on leur donnait le fouet : nous devons celle découverte à sa profonde érudition.

Après que, mon camarade et moi, nous eûmes regardé toutes les choses dont je viens de parler, il nous prit envie d'apprendre poiuquoi l’on faisait de paieils préparatifs. Nous allions nous en informer, lot wjue, dans un homme qui avait l’air de l’ordonnateur de la fête , Diego reconnut le seigneur Thomas de la Fuente, que nous joignîmes avec empressement. Le maître d’école ne remît pas d’abord le jeune barbier, tant il le trouva changé depuis dix années. Ne pouvant toutefois le méconnaître, il l'embrassa cordialement, et lui dit d’un air allectueux : Eh ! te voilà , Diego , mon cher neveu , te voilà donc de retour dans la ville qui l’a vu naître? Tu viens revoir tes dieux pénales, et le ciel te rend sain et sauf à ta famille. O jour trois et quatre fois heureux! alho dies notanda lapillo^. Il y a bien des nouvelles, mon ami, poursuivit-il : ton oncle Pedro le bel esprit est devenu la victime de Plulon; il y a trois mois’qu'il est mort. Cet avare, pendant sa vie, craignait de manquer des choses les plus nécessaires : ArgetUi pallcbal amore*. Outre les grosses pensions que quelques grands lui faisaient, il ne dépensait pas dix pistoles chaque année pour son entretien ; il était même servi par un valet qu’il ne nouirissait point. Ce fou, plus insensé que le Grec Aristippe , qui fit jeter au milieu de la Libye toutes les richesses que portaient ses esclaves, comme un fai dcau qui les incommodait dans leur marche, entassait tout l’or et l’argent qu’il pouvait amasser. Et pour qui? pour des hériliera qu’il ne voulait pas voir. 11 était riche de trente mille ducats, que ton père, ton oncle Bertrand et moi, nous avons partagés. Nous sommes en état de bien établir nos enfants. Mon frère Nicolas a déjà disposé de ta soeur Théièsej il vient de la ma-

' Jour digue d'èlre marqué d'une pierre blanefae !

(C'étail la phrase que Le Sage avait mise en français dans la première édition du roman de Gil Blas, et qu'il a remplacée par la citation latine dans l'exemplaire corrigé sur lequel a été donnée l'édition de 17t7.)

La superstition des anciens Romains marquait les jours qu'on réputait heureux ou malheureux par des pierres blanches on noires.

' De l'amour de l'argent tellement entiché,

Qu'il en était tout pMc et comme desséché.

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