‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 63 sur 254 · LIVRE Hl, CB4P. III · texte numérisé non relu

LIVRE Hl, CB4P. III

mieux que lui ces embrassades, et même quelque chose de plus.

Lorsque Rodriguez et son âme damnée furent sortis, don Mathias envoya, par le laquais qui était avec moi dans la chambre, la moitié de ses pistoles à la comtesse de Pedrosa, et serra l’autre dans une longue boui-se brochée d’or et de soie, qu’il portait ordinairement dans sa poche. Fort satisfait de SC revoir en fonds, il dit d’un air gai à don Antonio : Que ferons-nous aujourd’hui? tenons conseil là-dessus. C’est parler en homme de bon sens, répondit Centellés; je le veux bien, délibérons. Dans le temps qu’ils allaient rêver ce qu’ils deviendraient ce jour-là, deux autres seigneure arrivèrent C’étaient don Alexo Segiar et don Fernand de Gamboa; l’un et l’autre à peu près de l’âge de mon maître, c’est-à-dire de vingt-huit à trente ans. Ces quatre cavaliei-s débutèrent par de vives accolades qu’ils se firent; on eût dit qu’ils ne s’étaient point vus depuis dix ans. Après cela, don Fernand, qui était un gros réjoui, adressa la parole à don Mathias et à don Antonio ; Messiem-s, leur dit-il, où dînez-vous aujourd’hui? Si vous n’ètes point engagés, je vais vous mener dans un cabaret où vous boirez du vin des dieux. J’y ai soupé, et j’en suis sorti ce matin entre cinq et six heures *. Plût au ciel, s’écria mon maître, que j’eusse passé la nuit aussi sagement ! je n’aurais pas perdu mon argent.

Pour moi, dit Centellés, je me suis donné hier au soir un divertissement nouveau; car j’aime à changer de plaisirs. Aussi n’y a-t-il que la variété des amusements qui rende la vie agréable. Un de mes amis m’entraîna chez un de ces seignein-s qui lèvent les impôts, et font leurs affaires avec celles de l’État. J’y vis de la magnificence, du bon goût, et le repas me pai’ut assez bien entendu; mais je trouvai dans les maîtres du logis un ridicule qui me réjouit. Le partisan, quoique des plus roturiers de sa compagnie, tranchait du grand; et

' Telles étaient, à la lettre, vers la fin du régne de Louis XIV, les moeurs de la Lelle jeunesse, par opposition a ce vernis d'hypocrisie et de fausse dévotion qu'en était forcé d'allectcr pour paraître à la cour. L'esprit licencieux {pii éclata sous la regenee ne lit que mettre au jour cette corruption qui avait été. comprimée, et qui sembla gagner même la bonne compagnie. La première édition de Cil Blas est de ITIS. Le Sage a copié lidciemcnt ce qu'il voyait; et il n'y a pas d'apparence que ces détails soient empruntes d'un auteur espagnol.

GHL BLAS.

sa femme, bien qu’hoi riblemcnt laide, faisait l’adorable, et disait mille sottises assaisonnées d’mi accent biscayen qui leur donnait du relief. Ajoutez à cela qu’il y avait à table quatre ou cinq enfants avec uii pi-écepteur. Jugez si ce souper de fa raille me divertit !

' Et moi , messieurs , dit don Alexo Segiar, j’ai soupë chez une comédienne, chez Arsénié. Nous étions six à table : Arsénié, Florimonde, avec une coquelte de ses amies. Je mai quis de Zenette, don Juan de Moncade, et voti’e servitem’. Nous avons passé la nuit à boire et à dire des gueulées. Quelle volupté! 11 est vrai qu'Arsénie et Florimonde ne sont pas do grands génies; mais elles ont un usage de débauche qui leur tient lieu d’esprit. Ce sont des créatures enjouées, vives, folles : cela ne vaut-il pas mieux cent fois que des femmes raisonnables?

niAP. IV. — De quelle manière Gil Blas fit connaUsanco avec lc« valcU des peiiis* mailrcs; du secret admirable qu'ils lui eDsciguèrenl pour avoir, à peu de frais, la répulaliou d'homme d'esprit, et du sermeot singulier qu'ils lui lirent faire.

Ces seigneurs continuèrent à s’entretenir de cette sorte, jusqu’à ce que don Mathias, que j’aidais à s’habiller pendant ce temps-là, fût en état de sortir. Alors il me dit de le suivre; et tous ces petits-maîtres prirent ensemble' le chemin du cabaret où don Fernand de Gamboa se proposait de les conduire. Je commençai donc à marcher derrière eux avec trois autres valets; car chacun de ces cavaliers avait le sien. Je remarquai avec étonnement que ces trois domestiques copiaient leurs maîtres, et se donnaient les mêmes airs. Je les saluai comme leur nouveau camarade. Ils me saluèrent aussi ; et l’im d’entre eux, après m’avoir regardé quelques moments, me dit : Frère, je vois à votre allme que vous n’avez jamais encore servi de jeune seigneur. Hélas! non, lui répondis-jc, et il n’y a pas longtemps que je suis à Madrid. C’est ce qu’il me semble, répliqua-t-il; vous sentez la province; vous paraissez timide et embarrassé; il y a de la bourre dans voü'c action. Mais n’importe, nous vous aurons bientôt dégourdi, sur ma parole. Vous me flattez peut-être , lui dis-je. Non, repai'tit-il, non; il n’y a pôint de sot que nous ne puissions iaçonner; comptez là-dessus.

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