‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 76 sur 254 · LIVRE m, CHAP. XI. IM · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. XI. IM

monde. Oh ! pour celle du seigneur, repartit Constance, elle est peu considc'rable. Le cavalier a mangé presque tout son bien; mais le petit homme d’affaires ne faisait que d’entrer sur les rangs; il n’a point encore passé par les mains des coquettes; c’est un sujet à regretter.

Ils s’entretinrent de cette sorte avant le dîner , et leur entretien roula sur la même matière lorsqu’ils furent a table. Comme je ne finirais pas si j’entreprenais de rapporter tous les autres discoure remplis de médisance ou de fatuité que j’entendis, le lecteur trouvera bon que je les supprime, poin- lui conter de quelle façon fui reçu un pauvre diable d’auteui' qui arriva chez Arsénié sur la fin du l epas. Notre petit laquais vint dire tout haut à ma maîtresse : Madame, un homme en linge sale, crotté jusqu’à l’échine, et qui, sauf votre respect, a tout l’air d’un poëte, demande à vous iiarlcr. Qu’on le fasse monter, répondit Arsénié. Ne bougeons, messieurs; c’est un auteur. EfiVetivement, c’en était un dont on avait accepté une tragédie, et qui apportait un rôle à ma maîtresse ; il s appelait Pedro de Moya. Il fit en entrant cinq ou six profondes révérences à la compagnie, qui ne se leva ni même ne le salua point. Arsénié répondit seulement par une simple inclination de tête aux civilités dont il l’accablait. 11 s’avança dans la chambrfrd’un air tremblant et embarrassé. 11 laissa tomber ses gants et son chapeau; il les ramassa, s’approcha de ma maîtresse, et, lui présentant un papier plus respectueusement qu’un plaideur ne présente un placet à son juge : Madame, lui dit-il, agréez, de grâce, le rôle que je prends la liberté de vous offrir. Elle le reçut d’une manière froide et méprisante, et ne daigna pas même répondre au compliment.

Cela ne rebuta point notre auteur, qui, se servant de l’oc-, casion pour distribuer d’autres personnages, en donna un Rosimiro et un autre à Florimonde, qui n’en usèrent pas plus' honnêtement avec lui qu’Ai-sénie; au contraire, le comédien, fort obligeant de son naturel, comme ces messieurs le sont pour la plupart, l’insulta par de piquantes railleries. Pedm de Moya les sentit. Il n’osa toutefois les relever, do peur que sa pièce n’en pâlît; il se relira sans rien dire, mais vivement touché, h ce qu’il me parut , de la réception qu’on venait de lui faire. Je crois que dans son dépit il ue manqua pas

cil, m.AS.

d’apostroplier en lui-même les comédiens comme Us le méritaient; et les comédiens de leur côté, quand il fut sorti, commencèi’ent à parler des auteurs avec Ixîaucoup de respect.

Il me semble, dit Florimonde, que le seigneur Pedro do Moya ne s’en va pas fort satisfait. Eli ! madame, s’écria Rosimiro, de quoi vous inquiétez-vous? Les auteui’s sont-ils dignes de notre attention? Si nous allions de pair avec eux, ce serait le moyen de les gâter. Je connais ces petits messieurs, je les connais; ils s’oublieraient bientôt. Trailons-les toujours en esclaves, et ne craignons point de lasser leur patience. Si leuis cbagrins les éloignent de nous quelquefois, la fureur d’écrire nous les ramène, et ils sont encore trop heureux que nous voulions bien jouer leuis pièces. Vous avez raison, dit Arsénié; nous ne perdons que les auleui’s dont nous faisons la Ibrtune. Pour ceu.\-là, silôt (|iie nous les avons bien placés, l’aise les gagne, et ils ne travaillent plus. Heiueusement, la compagnie s’en console, et le public n’en souflre point.

On applaudit à ces beaux discoios, et il se trouva que les auteurs, malgré les mauvais traitements qu’ils recevaient des comédiens, leur en devaient encore de reste. Ces histrions les mettaient au-dessous d’eux, et certes ils ne pouvaient les mépriser davantage.

CHAP. Xfl. ~ Gii Blas se met dans le goûl du tlu'Alrc ; il s'abandonne aiu dr}ice« d« ta vie comique, et t*en dégoûte |Khi do temps aprôs.

I.Æ8 conviés demeurèrent à table jusqu’à ce qu’il fallût aller au théâti e. .Alors ils s’y rendirent tous. Je les suivis, et je vis encore la comédie ce jour-là. J’y pris tant de plaisir, que je résolus de la voir tous les jours. Je n’y manquai pas, et insensiblement je m’accoutumai aux acteurs. Admirez la force de l’habitude : j’étais particulièrement charmé de ceux qui braillaient et gesticulaient le plus sur la scène, et je n’étais pas seul dans ce goût-là. /

La l>eauté des pièces ne me touchait pas moins que la manière dont on les repj-éscntail. Il y en avait quelques-unes qui m’enlevaient, et que j’aimais, entre autres celles où l’on faisait paraître tous les cardinaux ou les douze paii's de France. Je retenais des morceaux de ces poèmes incomparables. Je me stiuviens que j’apfiris par cœur en deux joui's une comédie

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entière qui avait pour titre la Reine des Fleurs. La rose, qui était la reine, avait pour confidente la violette et pour écuyer le jasmin. Je ne trouvais rien de plus ingénieux que ces ouvrages, qui me semblaient faire beaucoup d’honneur à l’esprit de notre nation*.

Je ne me contentais pas d’orner ma mémoire des plus beaux traits de ces chefs-d’œuvre dramatiques, je m’attachais à me perfectionner le goût, et, pour y parvenir sûrement, j’écoutais avec une 'avide attention tout ce que disaient les comédiens.

S’ils louaient lîne pièce, je l’estimais ; leur paraissait-elle mauvaise, je la méprisais. Je m’imaginais qu’ils se connaissaient en pièces de théâtre, comme les joailliers en diamants. Néarrmoins, la tragédie de Pedro de Moya eut un très-grand succès, quoiqu’ils eussent jugé qu’elle ne réussirait point. Cela ne tut pas capable de me rendre leurs jugements suspects; et j’aimai mieux penser que le public n’avait pas le sens commun, que de douter de l’infaillibilité de la compagnie. Mais on m’assura de toutes parts qu’on applaudissait ordinairement les pièces nouvelles dont les comédiens n’avaient pas bonne opinion, et qu’au contraire, celles qu’ils recevaient avec applaudissements étaient presque toujoure si filées. On me dit que c’était une de leurs règles, de juger si mal des ouvrages, et là-dessus on me cita mille succès de pièces qui avaient démenti leurs décisions. J’eus besoin de toutes ces preuves pour me désabuser.

Je n’oublierai jamais ce qui arriva un jour qu’on représentait une comédie nouvelle. Les comédiens l’avaient trouvée froide et ennuyeuse; ils avaient même jugé qu’on ne l’achèverait pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte; le public le reçoit encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés ! Comment diable, dit Rosimiro, cette comédie prend ! Enfin ils jouent le troisième acte ; qui plut ' encore davantage. Je n’y comprends rien, dit Ricardo; nous avons cru que cette pièce ne serait pas goûtée; voyez le plaisir qu’elle fait à tout le monde ! Messieurs, dit aloi’s un co-

' Ce fut Michel Certantes qui introduisit le premier sur U scène espagnole des fi' giires morales, f>our personnifier allëgoriquemeoi les sentiments de l’âme. i

GIL Bt.AS‘

médien fort naïvement , c’est qu’il y a dedans raille traits d’esprit que nous n’avons pas remarqués

Je cessai donc de regarder les comédiens comme d’excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Ils justifiaient parfaitement tous les ridicules qu’on leur donnait dans le monde. Je voyais des actrices et des asteurs que les applaudissements avaient gâtés, et qui, se considérant comme des objets d’admiration , s’imaginaient faire grâce au public lorsqu’ils jouaient. J’étais choqué de leurs défauts; mais par malheur je trouvai un peu trop de mon gré leur fiiçon de vivre, et je me plongeai dans la débauche. Comment aurais-je pu m’en défendre? Tous les discours que j’entendais parmi eux étaient pernicieux pour la jeunesse, et je ne voyais rien qui ne contribuât à me corrompre. Quand je n’aurais pas su ce qui se passait chez Casilda, chez Constance et chez les autres comédiennes, la maison d’ Arsénié toute seule n’était que trop capable de me perdre. Outre les vieux seignetu*s limit j’ai parlé, il y venait des petits-maîtres, des enfants de famille que les usuriers mettaient en état de faire de la dépense; et quelquefois on y recevait aussi des ti-aitants qui, bien loin d’étre payés, comme dans lem’s assemblées, pour leur droit de présence, payaient là pom’ avoir droit d’être présents.

Florimonde, qui demeurait dans une maison voisine, dînait etsoupait tous les jours avec Ai’sénie; elles paraissaient toutes deux dans une union qui surprenait bien des gens. On était étonné que des coquettes fussent en si bonne intelligence, et l’on s’imaginait qu’elles se brouilleraient, tôt ou tard, pour quelque cavalier. Mais on connaissait mal ces amies parfaites : une solide amitié les unissait ; au lieu d’être jalouses comme les autres femmes , elles vivaient en commun ; elles aimaient mieux paiiager les dépouilles des hommes que de s’en disputer sottement les soupirs.

Laure, à l’exemple de ces deux illustres associées, profitait aussi de ses beaux jouis; elle m’avait bien dit que je verrais de belles choses. Cependant je ne fis point le jaloux; j’avais

' Le trail plaisant de cette pièce dont les comédiens avaient mal augure, et dont la réussite les confondit d'étonnement, est une anecdote connue au ThcAlre-Françaiv Il s'agissait d'un des ouvrages les plus piquants de Dufresuy.

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