SOTICE SUR LE SAGE
mélics de rarchcvèqnc de Grenade; et, si la prédilection de Le Sage pour ce roman n’est ]>as nue de ces anecdotes inventées à plaisir, si, comme le prélat espagnol, il chérissait le.s derniers fruits de son talent, c’est ici son expérience personnelle qui prouverait l’extictitude de ses observations, et il serait lui-même le témoignage vivant de la fldélilc de'ses portraits : tant il est vrai que le génie, pas plus que la beauté, ne veut se convaincre qu’il vieillit.
Le Sage dans ses romans avait dû négliger l’intérêt des grands événements et des passions violentes : il voulait /peindre l’homme de la société; et au milieu des grandes , catastrophes ou des grands sentiments, c’est l’homme de la [^nature qui reparaît. Hoi-s du cercle ordinaire de la vie les ridicules s’effacent : aussi voit-on Le Sage, tout en voulant ' animer ses personnages, leur dispenser la vie avec une sorte de réserve; et l’on sent qu’il craint sans cesse d’ellacer cette empreinte des habitudes sociales qu'il vent reproduire dans ses portraits. Un auteur moderne, Walter Scott, dans ses romans a suivi une route différente. Comme Iæ Sage , il peint rfaumanitc, et scs peintures sont aussi variées que fidèles; mais il nous montre l’homme au milieu du tumulte des événements et des passions ; il affranchit ses héros de toutes les conventions de la société, et il aime à représenter l’humaqité dans toute l'indépendance de ses passions cl de ses vertus.
Osons comparer ici rapidement le talent de ces deux grands romanciers.
Walter Scott travaille avec son imagination. Le Sage avec son esprit : l’un, scrupuleux observateur de la vérité histolique, recueille les préjugés nationaux, les opinions de l’époque et les superstitions populaires; chez lui, les passions générales des hommes sont subordonnées à toutes ces circonstances des temps et des lieux. Chez l’autre, ce n’est point le Français ou l’Écossais, l’homme du seizième ou dudi.x-septième siècle que nous voyons dépeint, c’est l’avaie, c’est l’ambitieux. Tous deux excellent à peindre des personnages d’une condition inférieuie, et à leur prêter une sorte de dignité littéi'aire; mais dans l’un, c’est la finesse de l’esprit, dans l’autre, c’est l’énergie des passions qui les élèvent à nos yeux
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au-dessus de leur état. Le Sage sacriûe souvent la conscience, de ses héros à la gaieté d’une intrigue ; on reconnait l'auteur comique : Walter Scott donne aux sRns quelque chose de fier et d'énergique. On ne s'avise pas, en lisant l'un, de penser à ' ce que pourraient être ses héros, si, enlevés k leurs petites pa.ssiuns, ils étaient transportés au milieu du tourbillon des révolutions; on sent même qu'ils ne sont pas faits pour ces gi-andes épreuves; en lisant l'autre, on est eiubariassé de savoir comment tous ces hommes ((ui ont quelque chose d’âpre et de gigantesque comme les rochers de leur Écosse, poui’raient se lapetisser à la vie du ménage. Donnez, à Walter Scott l’Espagne poiu’ théâtre d’un roman, ce n’est pas dans Madrid ou dans Séville qu’il cluâsira son héros et sa scène, c’est au milieu des montagnes d’où s’élançaient jadis les compagnons de Pelage. Eiitln, celui-ci a peint la vie tranquille des monarchies, celui-là l’existence agitée et di'amatique des révolutions, et tous deux ont retracé ce qu'ils voyaient : l'un vivait dans le dix-huitième siècle, où l’homme sommeillait dans le repos du luxe et des beaux-arts; l’autre vit au milieu des agitations du dix-neuvième; tous deux aussi ont bien amnu l’esprit de leur époque. Aujonrd’luù, le roman histoi'iqne répond à l'état de la société; car il nous montre l’homme passionné pour de grands intérêts , occupé à défendre, ou son culte, ou sa lil^rté, ou sa patrie ; et dans le dix-huitième siècle, où l’homme ii’ébiit pas encore né k l’existence politique, où les relations du monde étaient tout pom- lui, il aimait k retrouvej- dans le roman de mœurs, celle société qu’il voyait autour de lui. Le Sage servit ses contemporains selon leur goût : dcons ses pièces de théâtre, c’est encore la société qu’il retrace.
La société pi ésentait alors un s|>cctacle à la fois triste et singulier : un loi vieillissant qui survivait à sa gloire comme k sa famillCj majestueux encore, mais qui n’avait plus que la majesté de la résignation ; un peuple malheureux et bientôt mécontent, «{u’aigrissa ont à la fois ses misères pix^entes et le, souvenir de sa splendeur passée ; et au milieu de cet abaissement général, la scandaleuse puissance des traitants et des maltütiei-s.
Je ne sais si dans Turraret Ia>'Sage voulut .se venger de
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quelques traitants*; mais l'expiation fut sanglante, et l'an- ^ leur dans cette pièce se montra le digne élève de Molière. Qiielle verve comique effTfVet dans la peinture de cet épais financier tout gonflé d’or et de bêtise, dont les vices no sont pas encore assez élégants pour échapper au ridicule, et qui, trompé par une coquette et un valet , moqué par tous les personnages, livré à l’humiliation d'avoir retrouvé sa famille qu’il fiiyait, provoque le rire jusque dans ses malheurs, toujours trop vil pour devenir intéressant, toujours trop niais pour n'être que méprisable. On a reproché à Le Sage de n'avoir peint dans cette pièce que des êtres dégradés ; i-ieii n'y repose la vue ; on n'y retrouve pas un de ces hommes sur lesquels Tâme aime à s'arrêter avec complaisance. C’est sans doute un défaut de Le Sage de ne regarder la morale que comme un accessoire subalterne ; mais dans la comédie l’aspect du vice et de la bassesse n’est-il pas assez repoussant par luimême, sans qu’un personnage vienne proclamer son horreim, et nous avertisse de le haïr? La vertu humaine est-elle donc si fragile qu'il lui faille toujours un mentor au théâtre comme dans la vie ?
Bientôt, fatigué des cabales de théâtre et des coteries de la Comédie Française, l’auteur de Turcaret, que pi-otégeaient eit vain son talent et scs succès, porta ses ouvrages au théâtre de la Foire. A côté de la Comédie Française, qui représentait nos chefs-d’œuvre dramatiques, s’était élevé, depjiis 1705, un théâtre subaltci-ne, longtemps abandonné aux bouflonneries italiennes et aux plaisirs de la populace. Persécutés par la Comédie Française, les forains avaient opposé l'adi-esse à la tyrannie des prétentions de leurs rivaux. On leur avait interdit le dialogue, ils avaient chanté; on proscrivait la chanson, ils s’étaient réfugiés dans la pantomime; et dans leurs métamorphoses diverses ils avaient su trouver Part do toujours égayer le public. Bientôt leurs pièces, destinées d’abord au peuple, aftirèront jusqu’aux courtisans, et la gaieté licen-
* Cra^ot adtciBt le tilcace Sc t'autear, comme Us urtienl sonvent aetketé crlni lies chambres do justice, Us offtireol cent nulle frwics à Le Sa^c, et voulureol, pour ainsi dire, transiger sur leurs ridicules comme ils transigeaient queliiuerois siii' lems friponneries ; Le Sage les refusa, et cotte fois du moins celle hahilelé ünaiieiére (|ai rstlmait tout au pViï de'l'argnil fet Vrorniiée ihms ses calctils.
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dense, la boufTonnerie triviale de leur jeu réveilla la satiété des grands seigneurs. On les vit quitter les plaisirs délicats de la scène française pour chercher des i-eprésentations où ils commençaient par rougir, et finissaient par s'amuser.
Tel fut le théâtre pour lequel travailla Le Sage, en abandonnant la scène française; mais, quoique dans ces œuvres il filt forcé de rapetisser son génie, l'auteur de Turcaret et de Gil Itlas s'y retrouve encore. Ce ne sont que des ébauches, cependant le trait du maître s’y distingue. Il n’élève pas son genre au-dessus des spectateurs; mais il remplace la trivialité par une gaieté vive encore, mais qui n’est plus grossière : ce ne sont plus des scènes décousues, des chants dénués d’action ; ce sont des tableaux toujours vrais, quelquefois gracieux.yL'intrigue excite et suspend la curiositér il sait mettre en scèhe la vanité, l’ambition et toutes les passions qu'il a déjà peintes; il les barbouille d’un vernis 'gi'otesqueyïfcn voit qu’en écrivant il connaissait ceux pour qui il compfisait, mais souvent l’on est tenté de lever la veste de tilles pour voir quelque lourd parvenu successeur de Turcai-et, ou d'ôter le masque d'Arlequin pour reconnaître (|uelque courtisan. Veu Wl par hasard intéresser ses spectateiu-s? il peint la douleur, simplement, naturelleitient, telle qu’il l'a vue dans le peuple; et lui, qui dans le Diable boileitx nous découvre malicieusement le secret de toutes les douleurs du monde, ici il croit à ce qu'il décrit, guidé toujours par cette observation judicieuse» que chez le peuple il n'y a pas encore assez do raffinement pour corrompre les vertus par l’atrectatiou, ou pour couvrir les vices d'un éclat de frivolité élégante. Enfin, Le Sage avec plusieurs autres auteurs fut le fondateur d’un de ces genres de littérature que nous pouvons appeler populaire, l'opéra comique ou plutôt le vaudeville, dont les refrains faciles et gais font circuler les épigrammes en leur donnant la musique pour passe-port, le vaudeville aussi vieux que la gaieté française, joyeux enfant de la vivacité des troubadours provençaux et de la malice des trouvères picards, et qui devint pour nos pères un besoin et bientôt un droit.
Telle fut la carrière littéraire de Le Sage; il la parcounit avec éclat, mais sans ambition : toujours modeste, c'est par ses ouvrages seuls qu’il obtint sa réputation, et
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