‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 86 sur 254 · LIVRE IV, rÜAl*. IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV, rÜAl*. IV

de la passion la plus ardente et naturellement jaloux. Cet époux, charmé de la posséder, était sans cesse à ses genoux. Il ne lui laissait pas seulement la triste consolation de pleurer en secret ses malheurs. La nuit arrivée, la fille de Leontio sentit redoubler son affliction. Mais que devint-elle, lorsque ses femmes, après l’avoir déshabillée, la laissèrent seule avec le connétable? 11 lui demanda respectueusement la cause de rabattement où elle semblait être. Cette question embarrassa Blanche, qui feignit de se trouver mal. Son époux y fut d’abord trompé; mais il ne demeura pas longtemps dans cette erreiu'. Comme il était véritablement inquiet de l'état où il la voyait, et qu’il la pressait de se mettre au lit, ses instances, qu'elle expliqua mal, présentèrent à son esprit une image si cruelle, que, ne pouvant plus se contraindre, elle donna un libre cours à ses soupirs et à ses laimes. Quelle vue pour un homme qui s’était cru au comble de ses vœux! 11 ne douta plus que l'affliction de sa femme ne renfermât quelque chose de sinistre pour son amour. Néanmoins, quoique cette connaissance le mît dans une situation presque aussi déplorable que celle de Blanche, il eut assez de force sur lui pour cacher ses soupçons. Il redoubla ses empressements, et continua de presser son épouse de se coucher l’assurant qu'il lui laisserait prendre tout le repos dont elle avait besoin. 11 s'offrit même d’appeler ses femmes, si elle jugeait que lem- secours pût apporter quelque soulagement à son mal. Blanche, s'étant rassurée sur cette promesse, lui dit que le sommeil seul lui était nécessaire dans la faiblesse où elle se sentait. Il feignit de la croire. Ils se mirent tous deux au lit, et passèrent une nuit bien différente de celle que l’amour et l’hyménée accordent à deux amants charmés l’un de l’autre.

Pendant que la tille de Siffredi se livrait à sa douleur , le connétable cherchait en lui-même ce qui pouvait lui rendre son mariage si rigoiureux. 11 jugeait bien qu’il avait un rival ; mais, quand il voulait le découvrir, il se perdait dans ses idées. 11 savait seulement qu’il était le plus malliem-eux de tons les hommes. Il avait déjà passé les deux tiers de la nuit dans ces agitations, lorsqu’un biuit sourd liappa ses oreilles. 11 fut surpris d'entendre quelqu’un traîner lentement ses pas dans la chambre. 11 crut se tromper ; car il se souvint qu'il

avait fermé la porte lui-même, après que ^es -ienames de Blanche furent sorties. 11 ouvrit le rideau pour s’éclaircii' par scs propres yeux de la cause du bruit qu'il entendait ; mais la lumière qu’on avait laissée dans la cheminée s'était éteinte, et bientôt il ouït une voix faible et languissante qui appela Blanche à plusieurs reprises. Alors ses soupçons jaloux le transportèrent de fureur ; et, son honneur alarmé l’obligeant à se lever pour prévenir un affront ou pour en tii’cr vengeance, il prit son épée, il marcha du côté que la voix lui semblait partir. 11 sent une épée nue qui s’oppose à la sienne. 11 avance, on se retire. 11 poursuit, on se dérobe à sa poursuite. Il cherche celui qui semble le fuir par tous les endroits de la chambre, autant que l’obscurité le peut permetti e, et ne le trouve plus. 11 s’arrête^ il écoute, et n’entend plus rien. Quel onchantement ! 11 s’approche de la porte, dans la pensée qu’elle avait favorisé la fuite de ce secret ennemi de son honneur; mais elle était fermée au verrou comme auparavant. Ne pouvant lien comprendre à cette aventure, il appela ceux de ses gens qui étaient le plus à portée d’entendre sa voLx ; et, comme il ouvrit la porte pour cela, il en ferma le passage, et se tint sm’ ses gardes, cr-aignant de laisser échapper ce qu’il cherchait.

A scs cris redoublés, quelques domestiques accoururent avec des flambeaux. Il prend une bougie, et fait une nouvelle recherche dans la cl^mlire en tenant son épée nue. 11 n’y trouva toutefois personne, ni aucune marque apparente qu’on y fût entré. 11 n’aperçut point de porte secrète, ni d’ouvertm’e par où l'on eût pu passer; il ne pouvait pourtant s’aveugler lui-même sur les circonstances de son malheur. 11 demeura dans une étrange confusion de pensées. De recourir à Blanche, elle avait trop d’intérêt à déguiser la vérité pour qu'il en dût attendbpe le moindre éclaircissement. 11 prit le parti d’aller ouvrir soh cœur à Leontio, après avoii- renvoyé ses gens, en leur disant qu’il creyait avoir entendu quelque bruit dans la chambi'e, et qu’il s’était trompé. 11 rencontra son beau-père qui sortait .de son appartement au bruit qu’il avait ouï, et, lui racontant ce 'qui venait de se passer, il lit ce récit avec toutes les maïqués d’une extrême agitation et d’une profonde tristesse.

SitlVedi fut surpris de l’aventm’e. Quoiqu’elle ne lui parût pas nalui'âlle, il ne laissa (ras de la croire véritable, et jugeant

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tout possDile à l’amour du roi, cette pensée l'alfligca vivement. Mais, bien loin de flatter les soupçons jaloux de son geiidie, il lui repré.senta d’un air d’assurance que cette voix qu’il s’imaginait avoir entendue , et cette épée qui s’était opposée à la sienne, ne pouvaient être que des fantômes d’une imagination st'duite par la jalousie; qu’il était impossible que quelqu’un fût entré dans la chambre de sa fille ; qu’à l’égai’d de la tristesse qu’il avait remar<iuée dans son épouse, quelque indisposition l’avait peut-être causée; que l’honneur ne de^ait point ôtie responsable des altérations du tempérament; que le changement d’état d’une fille accoutumée à vivre dans un désert, et qui se voit brusquement livrée à un homme qn’elle n’a pas eu le temps de connaître et d’aimer, pouvait bien être la cause de ces pleins, de ces soupiis et de cette vive affliction dont il se plaignait; que l’amour, dans le cœur des filles d’un sang noble, ne s’allumait que par le temps et par les services; qu’il l’exhortait à calmer ses inquiétudes, à redoubler sa tendresse et scs empressements pour disposer Blanche à devenir plus sensible; et qu’il le priait enfin de retoui'uer vers elle, persuadé que ses défiances et son trouble offensaient sa vertu.

Le connétable ne répondit rien aux raisons de son beaupère, soit qu’en effet il commençât à croii e qu’il pouvait s’être trompé dans le désordre où était sou esprit, soit qu’il jugeât plus à propos de dissimuler que d’entreprendre inutilement de convaincre le vieillai’d d’un événement si dénué de vraisemblance. 11 retourna dans l’appartement de sa femme, se remit auprès d’elle, et fâcha d’obtenir du sommeil quelque relâche à ses inquiétudes. Blanche, de son coté, la ti'iste Blanche n’était pas plus tranquille; elle n'avait que trop entendu les mêmes choses que son époux, et ne pouvait prendre pour illusion imc av enture dont elle savait le secret et les motifs. Elle était surprise qu’Enrique cherchât à s’introduiie dans son appartement, après avoir donné si solennellement sa foi à la princesse Cou- ' stance. Au lieu de s’applaudii' de cette démaiche et d’en sentir quelque joie, elle la ixigardait comme un nouvel outiagc, et son cœm- en était tout enflammé de colèie.

Tandis que la fille de Siffredi, prévenue contre le jeune roi, le croyait le plus coupable des hommes, ce malheureux prince, plus épris que jamais de blanche, souhaitait de l’enüetenü’

Gît BLAS.

pour la rassurer contre les apparences qui le condamnaient;" îl serait venu plu? tôt à Bdmonte pour cet effet, si tous les soins dont il avait été obligé de s'occuper le lui eussent permis ; mais il n’avait pu avant cette nuit se dérober à sa cour, il connaissait trop bien les détours d’un lieu où il avait été élevé poui’ être en peine de se glisser dans le château de Siffredi, et même il conservait encore la clef d'une porte secrète par où l'en entrait dans les jardins. Ce fiit par là qu’il gagna son ancien appartement, et qu'ensuite il passa dans la chambre de Blanche. Imaginez-vous quel dut être rétonnemenfr de ee piince d’y trouver un homme et de sentir une épée opposée à la sienne. Peu Ven fallut qu’il n’éclatât, et ne fît punir à l’heure même l’audacieux qui osait lever sa main sacrilège sur son propre roi ; mais le ménagement qu’il devait à la fille de Leontio suspendit son ressentiment. Il se retira de la même manière qu’il était venu ; et, plus troublé qu'auparavant , il reprit le chemin de Palerme. Il y arriva quelques moments devant le jour, et s'enferma dans son appartement. Il était trop agité pour ÿ prendre du repos. 11 ne songeait qu'à retourner à Belmonte. Sa sûreté, son honneur, et surtout soa amour, ne lui permettaient pas de différer l’éclaircissemeat , de toutes les circonstances d’une si cruelle aventure. ^ Dès qu'il fut jour, il commanda son équipi^e de chasse; et, sous prétexte de prendre ce divertissement, il s'enfonça dms la forêt de Belmonte avec ses piqueurs et quelques-uns de ses courtisans. 11 suivit quelque temps la chasse pour cachci' son dessein; et, lorsqu'il vit que chacun courait avec ardeur à la queue des chiens, il s’écarta de tout le monde, et prit seul le chemin du château de Leontio. il connaissait trop les routes de la forêt pour pouvoir s'y égarer; et son impatience ne lui permettant pas de ménager son cheval, il eut en peu de temps parcouru tout l’espace qui le séparait de l'objet de son amour. 11 cherchait dans son esprit quelque prétexte plausible pour se procurer un entretien secret avec la fille de Sifiï'edi, quand, traversant une petite route qui aboutissait à une des portes du parc, il aperçut auprès de lui deux femmes assises qui s'entretenaient ail pied d'un ai’bre. 11 ne douta point que ces personnes ne fussent du château, et cette vue lui causa de l’émo- 6on; mais il fut bien pins agité, lorsque, ces femmes s'étant

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tournées de son côté au bruit que son cheval faisait en courant, il reconnut sa chère Blanche. Elle s'était échappée du château avec Nise, celle de ses femmes qui avait le plus de part à sa confiance, pour pleurer du moins son malheur en liberté.

. Il vola, il se {H'écipita pour ainsi dire à ses pieds; et, voyant dans ses yeux tous les signes de la plus profonde affliction, il en fut attendri. Belle Blanche, lui dit-il, suspendez les mouvements de votre douleui'. Les apparences, je l'avoue, me* peignent coupable à vos yeux; mais quand vous serez instruite du dessein que j'ai formé pouï vous, ce que vous regardez comme un crime vous paraîtra une preuve de mon innocence et de l'excès de mon amour. Ces paroles, qu'Enrique croyait capables de modérer l'afiliction de Blanche, ne servirent qu'à la redoubler. Elle voulut répondre; mais les sanglots étouffèrent sa voix. Le prince, étonné de son saisissement, lui dit : Quoi! madame, je ne puis calmer votre trouble? Par quel' mallieur ai-je perdu votre confiance, moi qui mets en péril ma couronne et même ma vie pour' me conserver à vous ? Alors la fille de Leontio, faisant un effort sur elle pour s'expliquer, lui dit : Seigneur, vos promesses ne sont plus de saison. Rien désormais ne peut lier ma destinée à la vôtre. Ah! Blanche, interrompit bruscpiement Enrique, quelles paroles cruelles me faites-vous entendre? Qui peut vous enlever à mon amour? qui voudra s'opposer à la fureur d'un roi qui mettrait en feu toute la Sicile plutôt que -de vous laisser ravir à ses espérances? Tout votre pouvoir, seigneur, reprit languissamment Ja fille de Siflredi, devient inutile contre les obstacles qui nous séparent. Je suis femme du connétable.

Femme du connétable ! s’écria le princé en reculant de quelques pas. 11 ne put continuer, tant il fut saisi. Accablé de ce coup imprévu, ses forces l’abandonnèrent. Il se laissa tomber au pied d’un arbre qui se trouva derrière lui. 11 était pâle, tremblant, défait, et n’avait de libre que les yeux, qu*il attacha sur Blanche d’une manière à lui faire comprendre combien il était sensible au malbeiu- qu’elle lui annonçait. Elle le regardait de son côté d’un air qui lui faisait assez connaître que ses mouvements étaient peu différents des siens; et ces deux amants infortunés gardaient entre eux un silence

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qui avait quelque chose d’aflreux. Enfin le prince, revenant un peu de son désordre par un efToit de coui’age, reprit la parole , et dit à Blanche en soupirant : Madame , qu’avez-vous fait? Vous m’avez perdu, et vous vous êtes pei-due vous-mâme par votre crédulité.’

Blanche fut piquée de ce que le prince semblait lui faire des reproches, lorsqu’elle croyait avoir les plus fortes raisons de se plaindre de lui. Quoi! seigneur, répondit-elle, vous •ajoutez la dissimulation à l’infidélité ! Vouliez-vous que je démentisse mes yeux et mes oreilles, et que, malgré leur rapport, je vous crusse innocent? Non, seigneur, je vous l’avoue, je ne suis point capable de, cet effort de raison. Cependant, madame, répliqua le roi, ces témoins, qui vous paraissent si fidèles, vous en ont imposé. Ils ont aidé eux-mêmes à vous ^ trahir ; et il n’est pas moins vrai que je suis innocent et fidèle, qu’il est vrai que vous êtes l’épouse du connétable. Eh quoi ! •seigneur, reprit-elle, je ne vous ai point entendu confirmer à Constance le don de votre main et de votre cœur? vous n’avez point assuré les grands de l’Etat que vous remplirieg les volontés du feu roi? et la princesse n’a pas reçu les hommages de vos nouveaux sujets, en qualité de reine et d’épouse du prince Enrique? Mes yeux étaient-ils donc fascinés? Dites, dites plutôt, infidèle, que vous n’avez pas cru que Blanche dût balancer dans votre cœur l’intérêt d’un trône; et, sans vous abaisser à feindre ce que vous né sentez plus, et ce que peutêtre vous n’avez jamais senti, avouez que la coiu-onne de Sicile vous a pai'u plus assurée avec Constance qu’avec la fille de Leontio. Vous avez raison , seigneur ; im trône liclat^t ne m’était pas plus dû que le cœur d’un prince tel que .vous. J’étais trop vaine d’oser prétendre à l’un et à l’autre ; mais • vous ne deviez pas m’entretenir dans cette erreur. Vous savez les alarmes que je vous ai témoignées sur votre perte, qui me semblait presque infaillible pour moi. Pourquoi m’avez-vous rassurée? Fallait-il dissiper mes crîiintes? J’aurais accusé le sort plutôt que vous, et du moins vous auiiez conservé mon cœur, au défaut d’une main qu’un autre n’eût jamais obtenue de moi. 11 n’est plus temps présentement de vous justifier; je suis l’épouse du connétable; et, poui- m’épargner la suite d’un entretien qui fait rougû- ma jgloiie, souffrez, semeur, que.

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