‹ Histoire de GirondinsChapitre 89 sur 107 · VIII. I toujours retiré dans une maison de campagne · texte numérisé non relu

VIII. I toujours retiré dans une maison de campagne

! qu'il venait d'acheter à Sèvres, abandonnait la Le parti d'Hébert à la commune aspirait tribune des Cordeliers à ses ennemis, et sa poouvertement à continuer et à dépasser le parti pularité ;'i elle même. Il ne paraissait plus que de Marat. Il commençait à inquiéter le comité rarement aux Jacobins. Non plus comme autrede salut public, et h lasser Robespierre et Dan- fois pour tout écraser et pour tout entraîner, ton. Hébert, maître de la commune par Pache, \ mais pour se justifier et se plaindre. Entouré par Payan, par Chaumette ; maître du peuple 1 d'une petite cour d'hommes suspects que sa par les chefs subalternes des émeutes; maître fortune avait attachés à lui, il semblait épier, de l'armée révolutionnaire par Ronsin ; maître dans l'inaction, une défaillance du gouvernedu club des Cordeliers par ses orateurs nou- ; ment pour s'en emparer. Il affectait une grande veaux, au nombre desquels se signalait le jeune insouciance du pouvoir, un grand dédain des Vincent, secrétaire-général du ministère de la partis. Le triumvirat subalterne d'Hébert, de guerre; maître enfin des soulèvements les plus Chaumette et de Ronsin lui paraissait trop imtumultueux de la multitude par son journal le perceptible pour mériter un de ses regards. Père Duchesne dans lequel il soufiàait le feu D'ailleurs, il voyait avec une secrète joie, dans d'une perpétuelle sédition, attaquait timide ce triumvirat, un moyen de contrebalancer au ment Robespierre, ouvertement Danton. Ces j besoin la fortune toujours ascendante de Rodeux grandes popularités sapées. Hébert bespierre. Danton se bornait donc à se défendre comptait imposer facilement à la Convention sa des morsures d'Hébert et de sa meute, qui ne démagogie. L'idéal de ce parti n'était ni la cessaient de vociférer contre lui. liberté, ni la patrie: c'était la subversion totale Cet acharnement impolitique du parti d'Héde toutes les idées, de toutes les religions, de bert contre Danton, au moment où ce parti toutes les pudeurs, de toutes les institutions voulait dépopulariser Robespierre et dompter sur lesquelles l'ordre social avait été fondé ; le comité de salut public, avait sa source dans jusque-là ; la tyrannie absolue et sanguinaire du : une rivalité de journalistes entre Hébert et Caaeul peuple de Paris sur le reste de la nation; i mille Desmoulins, he Père Duchesne, Aesce.aàxx la décapitation en masse de toutes les classes plus bas dans la boue que son rival, ne cessait nobles, riches, lettrées, morales, qui avaient 1 d'éclabousser Camille Desmoulins. Celui-ci dominé par les rangs, les lumières ou les pré- 1 répondait à Hébert par des pamphlets où l'injugés; la suppression de la représentation natio- j jure était gravée au fer rouge sur le front de nale ; enfin l'établissement pour tout gouverne- ses ennemis. ment d'une dictature absolue comme le peuple i IX.

et irresponsable comme le destin.

Chacun des principaux membres de cette] Muet depuis la mort des Girondins, Camille faction, Hébert, Chaumette, Vincent, Momo- | Desmoulins venait de reprendre la plume et de ro, Ronsin, s'arrogeait, dans sa pensée, cette j publier quelques feuilles, dignes à la fois de

magistrature suprême. En attendant, elle était dévolue au maire Pache, caractère abstrait, mystérieux, taciturne, dont l'extérieur avait une analogie terrible avec la toute-puissance vengeresse, implacable et muette qu'il s'agissait de personnifier en lui.

La Boif insatiable de sang qui depuis cinq mois ne s'assouvissait pas de supplices, les

Tacite et d'Aristophane, contre les excès de la terreur et contre les doctrines d'Hébert. Il essayait de prendre le crime en ridicule, mais la mort ne rit pas. La publication de ces feuilles détachées avait été à la fois, comme tous les actes de Camille Desmoulins, une boutade de colère et une caresse secrète à deux grandes popularités. Eu voici l'origine.

DES . GIRONDINS

Un des derniers soirs du mois de janvier, j Danton, Souberbielle, juré du tribunal révolutionnaire, et Ciiinil'e Desmouiins sortirent ensemble du Palais-de-Justice. La journée avait été sanglante. Quinze têtes avaient roulé, le matin, sur la place de la Révolution ; vingt-sept [ avaient été jugées à mort dans la séance, et j dans ce nombre les têtes les plus hautes de | l'ancienne magistrature de Paris. Ces trois ; hommes, le front abattu, le cœur serré pur les | impressions sinistres du spectacle qu'ils venaient d'avoir sous les yeux marchaient en silence. La nuit, qui donne de la force aux réflexions et qui laisse échapper les secrets de l'âme, était ; sombre et froide. Arrivé sur le Pont-Neuf, ' Danton se tournant soudainement vers Souber- 1 bielle: i Sais-tu bien, lui dit-il, que du train i dont on y va il n'y aura bientôt plus de sûreté pour personne ? Les meilleurs patriotes sont confondus, sans choix, avec les traîtres. Le sang versé par les généraux sur le champ de bataille ne les dispense pas d'en verser le reste sur l'échafaud. Je suis las de vivre. Tiens, regarde ! la rivière semble rouler du sang — C'est vrai, dit Souberbielle, le ciel est rouge, il y a bien d'autres pluies de sang derrière ces nuages! Ces hommes-là avaient demandé des juges inflexibles, et ils ne veulent plus que des bourreaux complaisants. Quand je refuse une tête innocente à leur couteau, ils appellent ma conscience scrupule. Mais que puis-je moi ? continua Souberbielle avec abattement. Je ne sois qu'un patriote obscur. Ah ! si j'étais Danton... — Danton dort, tais-toi ! répondit le rival de Robespierre à Souberbii lie. Il se réveillera quand il en sera temps. Tout cela commence à me faire horreur. Je suis un homme de révolution, je ne suis pas un homme de carnage. iVlais toi, poursuivit Danton en s'adressantà Camille Desmoulins, pourquoi gardes-tu le silence? — J'en suis las, du silence, répondit Camille, la main me pèse; j'ai quelquefois gnvie d'aiguiser ma plume en stylet et d'en poigarder ces misérables. Qu'ils y prennent garde ! Mon encre est plus indélébile que leur sang. Elle tache pour l'immortalité ! — Bravo ! Camille ! reprit Danton; commence dès demain. C'est toi qui a lancé la Révolution, c'est à toi de l'enrayer. Sois tranquille, continua Danton d'une voix plus sourde, cette main t'aidera. Tu sais si elle est forte ! j Les trois amis se séparèrent à la porte de Danton.

Le lendemain, Camille Desmoulins avait écrit le premier numéro du Vieux Cordelier. Après l'avoir lu à Danton, Camille le porta à Robespierre. Il savait qu'une attaque contreles Enragés ne déplairait pas au maître des Jacobins, qui abhorrait secrètement Hébert. Il y avait une prudence cachée dans la témérité de Camille Desmoulins, et de l'adulation jusque dans son courage. Robespierre, encore indécis sur les dispositions des Jacobins et de la Mon-

tagne,n'approuva ni ne blâma Camille Desmoulins. Il garda, dans ses paroles, la liberté qu'il voulait garder dans ses actes. Mais l'écrivain entrevit la pensée de Robespierre sous sa réserve ; il comprit que, si on n'encourageait pa» son audace, elle serait du moins pardonnée.

Mais si Robespierre hésitait à attaquer la terreur de peur de flétrir et de désarmer le comité de salut public, il n'hésitait pas à combattre, seul et corps à corps, ceux qui dépravaient la Révolution et voulaient changer les cultes eu athéisme. Plus assidu que jamais aux Jacobins, malgré la fièvre lente dont il était consumé, il les retenait seul sur la pente où la commune et les Cordeliers voulaient tout entraîner. Il attendait, depuis longtemps, une occasion de laver ses mains des immoralités et des impiété» de Chaumetteet d'Hébert. Hébert, encouragé par la complicité d'une partie de la Montagne, ne tarda pas à offrir cette occasion à Robespierre. Il fit défiler, dans l'enceinte de la Convention, une de ces processions d'hommes et de femmes revêtus des dépouilles des églises. Le lendemain il se présenta en force aux Jacobins pour y renouveler les mêmes scènes, et pour les entraîner. Il osa, dans son discours, diriger des allusions transparentes contre leur chef: 1 La politique de tous les tyrans, dit Hébert, est de diviser pour régner. Celle des patriotes comme nous est de se rallier pour écraser les tyrans. Déjà je vous ai avertis que des intrigants cherchaient à nous envenimer les uns contre les autres. Ou cite des expressions de Robespierre contre moi. On me demande tous les jours comment je ne suis pas encore arrêté. Je réponds : Est ce qu'il y aurait encore une commission des Douze ? Cependant je ne méprise pas trop ces rumeurs. Quelquefois avant d'opprimer on veut pressentir l'opinion publique. Robespierre devait, disait-on, me dénoncer à la Convention. Je devais être arrêté avec Pache. On disait aussi que Danton avait émigré, chargé des dépouilles du peuple, et qu'il était en Suisse. Je l'ai rencontré ce matin aux Tuileries. Puisqu'il est à Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent à euxmêmes de démentir les bruits injurieux qui i courent sur eux. Il faut suivre rigoureusement les procès des complices de Brissot. Quand on a jugé le scélérat, il fallait juger ses complices ; quand on a jugé Capet, il fallait juger sa race !i Momoro demanda l'extermination de tous les ; prêtres.

; A cette motion Robespierre, qui épiait le

moment d'une explication avec Hébert et qui

1 la voyait ajournée par l'espèce d appel à la

concorde de ce chef de la commune, se hâta

> de la ressaisir. « J'avais cru, dit-il en se levant,

que Momoi-o traiterait la question présentée par Hébert à l'attention de l'Assemblée. Il ne l'a pas même abordée. Il nous reste donc à chercher les véritables causes des maux qui affligent la patrie. Est-il vrai que nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos tyrans, ces captifs dont le nom sert encore de prétexte aux rebelles et aux puissances étrangères? Je vote en mon cœur pour que la race des tyrans disparaisse de la terre, mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays jusqu'au pointde croire que la mort de la sœur de Capet suffira pour éteindre le foyer des conspirations qui nous déchirent? Est-il vrai que la principale cause de nos maux soit dans le fanatisme ? Le fanatisme! il expire ; je pourrais même dire qu'il est mort! Vous craignez, dites-vous, les prêtres! et ils s'empressent d'abdi quer leurs titres pour les échanger contre ceux de municipaux, d'administrateurs, et même de présidents des sociétés populaires. Non, ce n'est pas le fanatisme qui doit être aujourd'hui le principal objet de nos inquiétudes. Cinq ans d'une Révolution qui a frappé sur les prêtres déposent de son impuissance. Je ne vois qu'un seul moyen de le réveiller parmi nous, c'est d'affecter de croire à sa force. Le fanatisme est un animal féroce et capricieux. Il fuyait devant la raison : poursuivez-le avec de grands cris, il reviendra sur ses pas.

ï Et quel autre effet peut i)roduire ce zèle exagéré et fastueux avec lequel on s'acharne depuis quelque temps contre lui ? De quel droit des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière de la Révolution, viendraient-ils chercher dans ces persécutions les moyens d'usurper une fausse popularité, d'entraîner les patriotes à de fausses mesures, de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel droit viendraient-ils inquiéter la liberté des cultes au nom de la liberté même, et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau ? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure en des farces ridicules ? Pourquoi leur permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple et d'attacher les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie? On a supposé qu'en accueillant les offrandes civiques des églises, la Convention avait proscrit le culte catholique ? Non. la Convention n'a point fait cet acte téméraire, la Convention ne le fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte. On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe. Ils la diront plus longtemps si on les empêche de la dire. Celui qui veut empêcher de dire la messe est plus fanatique que celui qui la dit.

> Il est des hommes qui veulent aller plus

loin; qui, sous prétexte de détruire la superstition, veulent faire une espèce de religion de l'athéisme lui-même. La convention nationale abhorre un pareil système. La Convention n'est point un faiseur de livres, un auteur de systèmes métaphysiques; c'est un corps politique et populaire chargé de faire respecter non seulement les droits, mais le caractère du peuple français. Ce n'est point en vain quelle a proclamé la déclaration des droits de l'homme en présence de l'Etre suprême! L'athéisme est aristocratique. L'idée d'un grand Etre, qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant, est toute populaire, z

Des applaudissements se font entendre parmi les Jacobins de la classe indigente. Robespierre reprend : i Le peuple, les malheureux m'applaudissent ; si je trouvais des censeurs ici, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. Je n'ai pas cessé un jour d'être attaché depuis mon enfance aux idées morales et politiques que je viens de vous exposer. Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer... Je parle dans une tribune, continua t-il, où un impudent Girondin osa me faire un crime d'avoir prononcé le mot de Providence ; et dans quel temps ? lorsque, le cœur ulcéré de tous les crimes dont nous étions les témoins et les victimes, lorsque, versant des larmes amères sur le peuple éternellement trahi, éternellement opprimé, je cherchais à m'élever au-dessus de la tourbe des conspirateurs dont j'étais environné, en invoquant contre eux la vengeance céleste à défaut de In foudre populaire. Ah ! tant qu'il existera des tyrannies, quelle est l'âme énergique et vertueuse qui n'appellerait point en secret, de leur triomphe sacrilège, à cette justice éternelle qui semble avoir écrit dans tous les cœurs l'arrêt de mort de tous les tyrans ? lî me semble, à moi, que le dernier martyr de la liberté exhalerait son âme avec un sentiment plus doux en se reposant sur cette idée consolatrice. Ce sentiment est celui de l'Europe et de l'univers, c'est celui du peuple français ! Ne voyez-vous pas le piège que vous tendent les ennemis cachés de la république et les émissaires des tyrans étrangers? Les misérables veulent ainsi justifier les calomnies grossières dont l'Europe reconnaît l'impudence, et repousser de vous, par les préventions et par les opinions irreligieuses, ceux que la morale et l'intérêt commun attiraient à la cause sublime et sainte que nous défendons. »

Robespierre demanda l'expulsion de Proly, de Dubuisson, de Pereyra. L'épuration fut décrétée. Robespierre, écouté d'abord avec étonnement, puis avec froideur, avait foudroyé Hébert et Chaumette en foudroyant l'athéisme. Il avait puisé sa force dans son courage et il avait puisé ses foudres dans cet instinct éternel de l'âme humaine qui atteste un Dieu. En dévoilant Die», Robespierre se créait à lui-

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même et à la Révolution une conscience et un juge. S'il eût été un scélérat vulgaire, il aurait cherché n aveus;Ier ce peuple h la lumière divine, au lieu de la raviver en lui. Il joua dans ce discours sa popularité contre sa profession de foi.

Le parti d'Hébert, vaincu ce jour-là aux Jadobins, se vengea à la commune par des actes de persécution plus intolérants contre la liberté des cultes. Danton parla à la Convention contre ces persécuteurs ; mais il parla en politique qui veut qu'on respecte une habitude sacrée du peuple, et non en philosophe qui adore le premier la plus haute idée de l'esprit humain. Ce rapport, cependant, dans une animadversion commune contre Hébert et Chaumette. rapprocha pour un moment Robespierre et Danton.

Le premier continua à rallier les Jacobins contre les énergumènes delà commune. Il dénonça les intrigants et les exagérés, a Dans le mouvement subit et extraordinaire où nous sommes, dit-il, nous prendrons tout ce que le peuple peut avouer et nous rejetterons tous les excès par lesquels nos ennemis veulent déshonorer notre cause. On veut nous agiter par des querelles religieuses, nous les étoufferons. Nous confondrons l'athéisme, nous respecterons les croyances sincères, i Hébert, intimidé par le courage de Robespierre, se démentit lui-même et feignit, pour un moment, de réprouver les persécutions et les scandales dont il avait été le promoteur. Chaumette s'empressa de faire les mêmes palinodies au conseil de la commune. Le comité de salut public profita de cette terreur des Hébertistes pour proclamer, par la bouche de Robespierre, les princijjes du gouvernement dans une réponse aux manifestes des rois ligués contre la république.

Les épurations continuèrent aux Jacobins ainsi qu'il avait été décidé dans la séance précédente. Chaque membre, cité tour à tour h la tribune, eut à subir un examen public de ses opinions et de sa vie.

Au moment où Danton parut pour rendre compte de ses actions, un murmure d'animadversion courut dans la salie. L'écho de sa mauvaise renommée montait à lui jusqu'à la tribu ne. Danton se troubla un moment, puis reprenant l'assurance du désespoir et s'armant de l'impertubabilité d'une vertu qu'il n'avait pas: «J'ai entendu des rumeurs, dit-il. Déjà des dénonciations graves ont circulé contre moi. Je demande enfin à me justifier devant le peuple. Je somme tous ceux qui ont pu concevoir des soupçons contre moi de préciser leurs accusations, car je veux y répondre en public. J'ai éprouvé une sorte de défaveur en paraissant à la tribune. Ai-je donc perdu ces traits

[ qui caractérisent la figure d'un homme libre ? 1 Ne suis-je plus ce même Danton qui s'est trou- ! vé à côté de vous dans tous les moments de I crise ? Ne suis-je plus celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami et qui doit mourir avec vous ? J'ai été un des plus intrépides défenseurs de Marat. J'invoque l'ombre de Vami du peuple ! Vous serez étonnés quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir que la fortune colossale que mes ennemis me prêtent se réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours possédée. Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun crime. Tous leurs efforts ne pourront m'ébranler. Je veux rester debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence. Je ne déchirerai pas plus une page de mon histoire que vous ne déchirerez les pages de la vôtre, qui doit immortaliser les fastes de la liberté ! >

Après cet exorde, qui brisait pour ainsi dire le sceau longtemps fermé de son âme, Danton s'abandonna à une improvisation si accumulée et si rapide que la plume des auditeurs fut impuissante à la suivre et à la noter. Il passa sa vie en revue et se fit un piédestal de ses actes révolutionnaires sur lequel il défia ses calomniateurs de l'ébranler. Il finitpardemander la nomination de douze commissaires pourexaminer sa conduite. Le silence accueillit cette supplication. On voyait que le peuple, ému de son éloquence, croyait plus à son génie qu'à sa conscience.

Robespierre pouvait d'un mot précipiter ou relever Danton. Il sentait qu'il avait besoin de cet homme pour contrebalancer la popularité d'Hébert. Il voulut en le sauvant lui montrer qu'il pouvait le perdre. Il monta à la tribune, non pas avec la lenteur réfléchie qu'il mettait ordinairement lorsqu'il voulait prendre la parole, mais avec la précipitation d'un homme qui va parer un coup déjà levé : <t Danton, lui dit-il en l'apostrophant d'une voix sévère, tu demandes qu'on précise les griefs portés contre toi. Personne n'élève la voix ; eh bien, je vais le faire, moi!Danton,tu es accuséd'avoir émigré. On a dit que tu avais passé en Suisse ; que ta maladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite. On a dit que ton ambition était d'être régent sous Louis XVII; qu'à une certaine époque tout a été préparé pour proclamer ta dictature ; que tu étais le chef de la conspiration ; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni l'Autriche, ni la Prusse n'étaient nos plus dangereux ennemis, mais que c'était toi, toi seul ! que la Montagne était pleine de tes complices : en un mot qu'il fallait t'égorger !

I La Convention, poursuivit Robespierre, sait que j'étais divisé d'opinion avec Danton ; que dans le temps des trahisons de Dumouriez mes soupçons avaient devancé les siens. Je lui reprochai alors de n'être pas assez irrité contre ce monstre ; je lui reprochai de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices avec assez

de véhémence. Je jure que ce sont là les seuls reproches que je lui fais !... Danton, ne sais-tu pas, poursuivit l'orateur d'une voix presque attendrie, que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose pu blique s'acharnent à sa perte ! Les ennemis de la patrie semblent m'accnbler d'éloges exclusivement, mais je les répudie. Croit-on que sous ces éloges je ne vois pas le couteau avec lequel on a voulu égorger la patrie ! La cause des patriotes est solidaire. Je me trompe peut-être sur Danton, mais vu dans sa famille il ne mérite que des éloges. Sous le rapport politique je l'ai observé. Une différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois même avec colère. Danton veut qu'on le juge, il a raison. Qu'on me juge aussi ! Qu'ils se présentent, ces hommes qui se prétendent plus patriotes que nous, i

Ce témoignage sauva Danton, mais il ne lui fit pas recouvrer son crédit perdu. C'est ce que voulait Robespierre. Il lui fallait Danton comme protégé, non comme égal. Il avait besoin de cette voix dans la Montagne pour foudroyer la commune. La commune soumise, Danton, subalternisé aux Jacobins, serait forcé de servir ou de craindre. Robespierre n'usa point des mêmes ménagements ni des mêmes artifices envers les autres membres exagérés OH corrompus de la Convention qui dominaient aux Jacobins et aux Cordeliers. Le tour d'Anacharsis Klootz, Vorateur du genre humain, étant venu : i Pouvons-nous regarder comme patriote, s'écria- t-il, i un baron allemand ? comme démocrate un homme qui a cent mille livres de rente? comme républicain un homme qui ne fréquente que les banquiers étrangers et les contre-révolutionnaires ennemis de la France ? Klootz î tu passes ta vie avec les agents et les espions des puissances étrangères (Proly, Dubuisson, Pereyra), tu es un traître comme eux, il faut te surveiller. Citoyens ? vous l'avez vu tantôt aux pieds du tyran et de sa cour, tantôt aux genoux du peuple. Il a courtisé Brissot, Dumouriez, la Gironde. Il voulait que la France attaquât l'univers! Il a publié un pamphlet intitulé: Nt Marat, ni Roland. Il y donnait un souffleta Roland, mais il en donnait un plus outrageant à la Montagne. Ses opinions extravagantes, son obstination à parler d'une république universelle, à nous inspirer la rage des conquêtes étaient autant de pièges tendus à la république pour lui donner tous les peuples et tous les éléments pour ennemis. Il a fomenté le mouvement contre le culte. Nous connaissons, Klootz! tes visites nocturnes chez Gobel, l'évêque de Paris. Nous savons que là, couvert des ombres de la nuit, tu as préparé avec Gobel cette mascarade philosophique. Citoyens !

regardez-vous comme patriote un étranger qui veut être plus démocrate que les Français et qu'on vit tantôt au-dessous, tantôt audessus de la Montagne ? car jamais Klootz ne fut avec la Montagne. Hélas! malheureux patriotes, que pouvons-nous faire environnés d'ennemis qui se mêlent pour nous combattre dans nos rangs ! Ils se couvrent d'un masque, il» nous déchirent et nous sentons les coups sang voir la main. C'en est fait de nous, notre mission est fitiie! Nos ennemis, feignant de dépasser la hauteur de la Montagne, nous prennent par derrière pour nous porter des coups plu» mortels!... Puis s'attendrissant jusqu'aux lartnes et parodiant les paroles du Christ à son agonie: c Veillons, i dit-il, i car la mort de la patrie n'est pas éloignée ! i

L'infortuné Klootz, courbant la tête, au pied de la tribune, sous le geste de Robespierre, n'osa tenter de soulever le poids de réprobation qui l'écrasait. Fanatique sincère et dévoué de la liberté, Klootz n'était cependant coupable que de liaisons avec les hommes corrompus de la Convention, tels que Fabre et Chabot, et avec les démagogues matérialistes du parti d'Hébert. Il l'était surtout, aux yeux de Robespierre, de la proclamation de la république universelle qui menaçait tous les trônes et toutes les nationalités, Robespierre, qui avait toujours voulu la paix avec les étrangers, la voulait encore. En sacrifiant Klootz comme un insensé, comme un athée, il croyait enlever une pierre de scandale entre l'Europe et la république française. Robespierre ne voulait, de conquêtes que par les idées.

L'indulgence politique dont il avait couvert Danton s'étendit h Fabre d'Êglantine, poète et courtisan du peuple, dont la fortune subite faisait suspecter la probité.

Camille Desmoulins, autre client de Danton, eut besoin aussi d'être excusé sur la pitié qu'il avait montré»! au tribunal révolutionnaire au moment de la condamnation des Girondins, lil est vrai, i dit Camille Desmoulins, i que j'ai eu un mouvement de sensibilité dans le jugement des vingt-deux. Mais ceux qui me le reprochent étaient loin de se trouver dans la même position que moi. Je chéris la république, mais je me suis trompé sur beaucoup d'hommes, tels que Mirabeau. Lameth, que je croyais de vrais défenseurs du peuple, et qui ont fini parle trahir. Une fatalité bien marquée a voulu que de soixante personnes qui ont signé mon contrat de mariage il ne me restât plus que deux amis vivants, Robespierrre et Danton ! Tous les autres sont en fuite ou guillotinés. De ce nombre étaient sept des vingt-deux. J'ai toujours été le premier à dénoncer mes propres amis toutes les fois que j'ai vu qu'ils agissaient mal. J'ai étouflfé la voix de l'amitié que m'avaient inspirée de grands talents, i

Cette excuse, balbutiée timidement par

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Camille Desmoulios, n'apaisa pas les rumeurs des Jacobins. Robespierre se leva pour les calmer. 11 aimait et il méprisait ce jeune homme, emporté comme une femme et mobile comme un enfant, ill faut, » dit Robespierre, i considérer Camille Desmoulins avec ses vertus et ses faiblesses. Quelquefois limide et confiant, souvent courageux, toujouis républicain, on l'a TU tour h tour l'ami de Mirabeau, de Lameth, de Dillon, mais on l'a vu aussi briser les idoles qu'il avait encensées. Je l'engage à poursuivre sa carrière, mais je l'engage aussi à n'être plus si Tersatile et r» tâcher de ne plus se tromper sur les hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique ! ï Cette amnistie de Robespierre ferma la bouche aux amis d'Hébert, qui voulaient frapper Camille Desmoulins. Nul n'osa proscrire celui que Robespierre excusait.

Cependant Vincent, Héron, Ronsin, Maillard, principaux chefs de Cordeliers. furent arrêtés par ordre du comité de salut public, sur une dénonciation de Fabre d'Églantine, puis rendus à la liberté sur un rapport de Robespierre. Uniquement occupé en apparence d'assurer la prédominance du gouvernement sur tous les partis, Robespierre lut à la Convention un rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire. Ce rapport jetait la lumière sur ses pians et sur ceux du comiié. i La théorie du gouvernement révolutionnaire, s y disait-il, test aussi neuve que la Révolution qui l'a en^ fantée. Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la république : celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder.

I La Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis. La constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.

s Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale. Il doit aux ennemis du peuple la mort.

ill doit voguer entre deux écueils : la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l'excès.

î Son pouvoir doit être immense. Le jour où il tombera dans des mains impures ou perfides, la liberté sera perdue.

ï La fondation de la république française n'est point un jeu d'enfants : malheur à nous si nous brisons le faisceau au lieu de le resserrer! Immolons à cette œuvre nos amours-propres, Scipion, après avoir vaincu Annibal et Carthage, se fit une gloire de servir sous les ordres de son ennemi. Si parmi nous les fonctions du gouvernement révolutionnaire sont des objets d'ambition, au lieu d'être des devoirs pénibles, la république est déjà perdue.

ïA peine avons-nous réprimé les excès faussement philosophiques contre les cultes, à peine

avons-nous prononcé ici le nom d'ultra-révolulionvaire, que les partisans de la royauté ont voulu l'appliquer aux patriotes ardents qui avaient commis de bonne foi quelques erreurs de zèle. Ils cherchent des chefs au milieu de vous. Leur espérance est de vous mettre aux prises les uns avec les autres. Cette lutte funeste vengerait les aristocrates et les Girondins. II faut confondre leurs espérances en faisant juger leurs complices.»

Ce rapport à deux tranchants, évidemment dirigé contre les Hébertistes. qui accusaient le comité de salut public de faiblesse, et contre les Dantonistes, qui l'accusaient d'excès de rigueur, se terminait par un décret ordonnant le prompt jugement de Diétrich, maire de Strasbourg, de Custine. fils du général et d'un certain nombre de généraux accusés de complicité avec l'étranger. C'étaient des victimes presque toutes innocentes, immolées à la paix entre les trois partis ; du sang jeté à l'anarchie dans la Convention pour l'apaiser. Ce sacrifice n'apaisa rien.

Les querelles de Camille Desmoulins et d'Hébert, dans leurs feuilles, entretenaient la discorde. Des symptômes muets révélaient aux yeux de Robespierre et du comité les sourds murmures de Danton. L'abdication et le silence de cet orateur inquiétaient le comité de salut public. Depuis son retour d'Arcis-sur- Aube, son repos était contre nature. Son humanité était suspecte. Le sang de septembre, qui tachait encore ses mains, n'avait pas rendu vraisemblable tant de pitié dans l'âme de Danton. On voyait, dans son indulgence afifectée, un calcul plus qu'un sentiment. Ce calcul était une menace contre les hommes qui maniaient l'arme des supplices. Danton, en affectant de se séparer d'eux, leur semblait épier l'heure d'un retour de l'opinion publique pour retourner cette arme contre eux, leur im puter le sang, leur reprocher les victimes, profiter des ressentiments qu'ils auraient assumés, et s'emparer de la Révolution, leur ouvrage, en les jetant aux vengeances du peuple. Ces soupçons de Robespierre et du comité contre Danton étaient justifiés par sa nature, par sa situation et par sa profonde politique. Ils l'étaient aussi par la trempe de son âme, passant, avec l'inconséquence d'une sensation, de l'emportement du terroriste à la générosité et à l'attendrissement. Les crimes et les vertus de Danton se réunissaient donc en ce moment pour le perdre. Le faste de sa vie oisive et voluptueuse à Sèvres, quand la république était en feu et quand le sang coulait de toutes ses veines, enfin la fortune inexplicable qu'on lui attribuait, comparée à l'indigence de Robespierre, achevaient de le désigner aux soupçons. Les témérités de la plume de Camille Des-

moulins retombaient sur Danton. On ne croyait pas ce jeune et léger pamphlétaire capable de tout oser s'il ne s'était senti adossé à un colosse. Ses audaces de style passaient pour les inspirations de son patron.

Camille Desmoulins avait voulu flatter Robespierre en dirigeant le Vieux Cordelier contre Hébert et son parti : mais il se trouvait ainsi avoir offensé ce rival ombiageux de Danton. Étrange erreur d'une adulation qui se trompe d'heure, et qui blesse en voulant caresser. Tout le nœud du drame qui va se dérouler est dans ce malentendu d'un pamphlétaire. Sa plume inconsidérée, en voulant tuer ses ennemis, avança l'heure de ses amis et la sienne. Son impatience d'importance et de renommée le précipita à sa perte. Sa moi'tfut une étourderie comme sa vie, mais au moins ce fut une étourderie honnête, quelquefois sublime, et qui rachetait en apparence bien des prostitutions et bien des lâchetés du talent.

Camille Desmoulins commençait dans son premier numéro du Vieux Cordelier par flatter Robespierre,

« La victoire est restée aux Jacobins, i écrivait-il en racontant la justification de Danton, ï parce qu'au milieu de tant de ruines de réputations colossales de civisme, celle de Robespierre est debout. Déj;i fort du terrain gagné pendant la maladie et l'absence de Danton, le parti de ses accusateurs, au milieu des endroits les plus touchants, les plus convaincants de sa justification, huait, secouait la tête et souriait de pitié comme au discours d'un homme condamné par tous les suffrages. Nous avons vaincu cependant, parce que, après les discours foudroyants de Robespierre, dont il semble que le talent grandisse avec les périls de la république, et l'impression profonde qu'il avait laissée dans les âmes, il était impossible d'oser élever la voix contre Danton, sans donner, pour ainsi dire, une quittance publique des guinées de Pitt. I

Il affectait plus loin le culte de Marat pour 86 couvrir de cette renommée posthume, contre ceux qui lui reprocheraient la faiblesse :

<s- Depuis la mort de ce patriote éclairé et à grand caractère que j'osais appeler, il y a trois ans, le divin Marat, c'est la seule marche que tiennent les ennemis de la république. Et, j'en atteste soixante de mes collègues, combien de fois j'ai gémi dans leur sein des funestes succès de cette marche! Enfin Robespierre, dans un premier discours dont la Convention a décrété l'envoi à toute l'Europe, a soulevé le voile. II convenait à son courage et à sa popularité d'y glisser adroitement, comme il a fait, le grand mot, le mot salutaire : que Pitt a changé de batteries ; qu'il a entrepris de faire par l'exa-

gération ce qu'il n'avait pu faire par le modérantisme, et qu'il y avait des hommes politiquement contre révolutionnaires qui travaillaient à former, comme Roland, l'esprit public, et à fausser l'opinion en sens contraire, mais à un autre extrême également fatal à la liberté. Depuis, dans deux discours non moins éloquents aux Jacobins, Robespierre s'est prononcé avec plus de véhémence encore contre les intrigants qui, par des louanges perfides et exclusives, se flattaient de le détacherde tous ses vieux compagnons d'armes et du bataillon sacré des Cordeliers, avec lequel il avait si souvent battu l'armée royale. A la honte des prêtres, il a défendu le Dieu qu'ils abandonnaient lâchement! i

Là, Camille Desmoulins faisait refléter le génie de Tacite sur les forfaits modernes; le français sous sa plume devint concis et lapidaire comme le latin :

I Après le siège de Pérouse, i disent les historiens, tt malgré la capitulation, la réponse d'Auguste fut : Il vous faut tous périr ! Trois cents des priticipaux citoyens furent conduits à l'hôtel de Jules César, et là, égorgés le jour des ides de Mars ; après quoi, le reste des habitants fut passé pêle-mêle au fil de l'épée, et la ville, une des plus belles de l'Italie, réduite en cendres et autant effacée qu'Herculanum de la surface de la terre. Il y avait anciennement à Rome, dit Tacite, une loi qui spécifiait les crimes d'Etat et de lèse-majesté, et portail peine capitale. Ces crimes de lèse-majesté, sous la république, se réduisaient à quatre sortes: Si une armée avait été abandonnée dans un pays ennemi; si l'on avait excité des séditions ; si les membres des corps constitués avaient mal administré les affaires, les deniers publics; si la majesté du peuple romain avait été avilie. Les empereurs n'eurent besoin que de quelques articles additionnels à cette loi pour envelopper les citoyens et les cités entières dans la proscription. Dès que des propos furent devenus des crimes d'Ktat, il n'y eut qu'un pas pour changer en crimes les simples regards, la tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même. Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à la ville de Murcia d'avoir élevé un monument à ses habitants morts au siège de Modène eu combattant sous Auguste; mais parce qu'alors Auguste combattait avec Brutus, Murcia eut le sort de Pérouse.

i Crime de contre-révolution à Libon Drusus d'avoir demandé aux diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes richesses. Crime de contre révolution au journaliste Cremutîus Cordus d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains. Crime de contre-révolution à un des descendants de Cassius d'avoir chez lui un portrait de son bisaïeul. Crime de contre révolultion à Mamer- ' eus Scaurus d'avoir fait une tragédie où ii y

DES GIRONDINS

avait tel vers au quel on pouvait donner deux sens. Crime de contre-révolution à Torquatus Silanusdeiairede la dépense. Crime de contrerévolution à Pétrétius d'avoir eu un songe sur Claude. Crime de contre-révolution à Appius Silanus de ce que sa femme avait eu un songe sur lui. Crime de contre-révolution à Pomponius parce qu'un ami deSéjan était venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne. Crime de contre-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire le procès du gouvernement. Crime de contre-révolution de ne pas invoquer le génie de Caligula : pour y avoir manqué, grand nombre de citoyens furent déchirés de coups, condamnés aux mines ou aux bêtes, quelques-uns même sciés par le milieu du corps. Crime de contre-révolution à la mère du consul Fabius Géminus d'avoir pleuré la mort funeste de son fils.

B II fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si l'on ne voulait s'exposer à périr soi-même. Sous Néron, plusieurs dont il avait fait mourir les proches allaient en rendre grâce aux dieux; ils illuminaient. Du moins il fallait avoir un au' de contentement, un air ouvert et calme. On avait peur que la peur même ne rendît coupable. Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité : c'était un rival du prince qui pouvait susciter une guerre civile. Suspect.

2 Fuyait-on, au contraire, la popularité et se tenait-on à l'écart : cette vie retirée vous avait donné de la considération. Suspect.

I Etiez-vous pauvre : il faut surveiller déplus près cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui n'a rien. Suspect.

s Etiez vous d'un caractère sombre, mélancolique ou négligemment vêtu : ce qui vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien Suspect.

» Etait-il vertueux et austère dans ses mœure, bon ! nouveau Brutus, qui prétendait, par w pâleur, faire la censure d une cour aimable Qt bien frisée. Suspect.

I Etait-ce un philosophe, un orateurou un poète: il lui convenait bien d'avoir plus de renommée que ceux qui gouvernaient! Pouvait on souffrir qu'on fit plus d'attention ci l'auteur qu'à l'empereur dans sa loge grillée ? Suspect.

I Enfin s'était-on acquis de la réputation à la guerre: on n'en était que plus dangereux par son talent, il y a de la ressource avec un général inepte. S'il est traître, il ne peut pas si bien livrer une armée à l'ennemi qu'il n'en revienne quelqu'un. Mais un officier du mérite de Corbulon ou d' Agricola, s'il trahissait, il ne s'en sauverait pas un seul. Le mieux est de s'en défaire. Au moins ne pouvez-vous vous dispenser de l'éloigner promplement de l'armée. Suspect.

s On peut croire que c'était bien pis si on

était petit-fils ou allié d'Auguste : on pouvait avoir des prétentions au trône. Suspect.

I C'est ainsi qu'il n'était possible d'avoir aucune qualité, à moins qu'on n'en eût fait un instrument de la tyrannie, sans éveiller la jalousie du despote et sans s'exposer à une perte certaine. C'était un crime d'avoir une grande place ou d'en donner sa démission. Mais le plus grand de tous les crimes était d'être incorruptible.

I L'un était frappé à cause de son nom ou de celui de ses ancêtres ; un autre à cause de sa belle maison d'Albe ; Valérius Asiaticus à causeque ses jardins avaient plu à l'impératrice; Italicus h cause que son visage lui avait déplu ; et une multitude sans qu'on eût pu deviner la cause. Toranius, le tuteur, le vieil ami d'Auguste, était proscrit par son pupille, sans qu'on sût pourquoi, sinon qu'il était homme de probité et qu'il aimait sa patrie. Ni la préture ni son innocence ne purent garantir Quintus Gélius des mains sanglantes de l'exécuteur ; cet Auguste dont on a tant vanté la clémence lui arrachait les yeux de sa propre main. On était trahi et poignardé par ses esclaves, ses ennemis ; et si l'on n'avait point d'ennemis, on trouvait pour assassin un hôte, un ami, un fils. En un mot, sous ces règnes, la mort naturelle d'un homme célèbre ou seulement en place était si rare, que cela était mis dans les gazettes comme un événement et transmis par l'historien à la mémoire des siècles. — Sous ce consulat, dit notre annaliste, il y eut un pontife, Pison, qui mourut dans son lit, ce qui parut tenir du prodige. I

î Tels accusateurs, tels juges. Les tribunaux, protecteurs de la vie et de la propriété, étaient devenus des boucberies, où ce qui portait le nom de supplice et de confiscation n'était que vol et assassinat. S'il n'y avait pas moyen d'envoyer un homme au tribunal, on avait recours à l'assassinat et au poison. Céler iElius, la fameuse Locuste, le médecin Anicetus étaient des empoisonneurs de profession, patentés, voyageant à la suite de la cour, et une espèce de grands ofiflciers de la couronne. Quand ces demi-mesures ne suffisaient pas, le tyran recourait à une proscription générale. C'est ainsi que Caracalia, après avoir tué de sa propre main Géta, déclarait ennemis de la république tous ses amis et partisans, au nombre de vingt mille ; et Tibère, ennemi de la république, tuait tous les amis et partisans de Séjan, au nombre de trente mille. C'est ainsi que Sylla, dans un seul jour, avait interdit le feu et l'eau à soixante-dix mille Romains. Si un empereur avait eu une garde prétorienne de tigres et de panthères, ils n'eussent pas mis plus de personnes en pièces que les délateurs, les aft'ranchis, les etnpoisonneurs et les coupe-jarrets de César; car la cruauté causée par la faim, cesse avec la faim, au lieu que celle causée par la craiute.la cupidité et les

soupf ons des tyrans, n'a point de bornes. Jusqu'à quel degré d'avilissement et de bassesse l'espèce humaine ne peut-elle pas^iescendre, quand on pense que Rome a souffert le gouvernement d'un monstre qui se plaignait que son règne ne fût point signalé par quelque calamitér peste, famine, tremblement de terre ; qui enviait à Auguste d'avoir eu sous son règne une armée taillée en pièces, et au règne de Tibère les désastres de l'amphithéâtre de Fidènes, où il avait péri cinquante mille personnes; et, pour tout dire en un mot, qui souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une seule tête pour le mettre en masse à la fenêtre ! »

Ici il s'élevait à la philosophie de Fénelon pour donner à la Révolution le coloris d'une religion politique:

t Ceux-là pensent apparemment quela liberté, comme l'enfance, a besoin de passer par les cris et les pleurs pour arriver à l'âge mûr. Il est au contraire de la nature de la liberté que pour en jouir il suffit de la désirer. Un peuple est libre du moment où il veut l'être. La liberté n'a ni vieillesse ni enfance; elle n'a qu'un âge, celui de la force et de la vigueur : autrement ceux qui se font tuer pour la république seraient aussi stupides que ces fanatiques de la Vendée, qui se font tuer pour des délices de paradis dont ils ne jouiront point. Quand nous aurons péri dans le combat, ressusciterons-nous aussi dans trois jours comme ces paysans stupides? Non, cette liberté que j'adore n'est point le Dieu inconnu. Nous combattons pour défendre des biens dont elle metsur-le-champ en possession ceuxqui l'invoquent. Ces biens sont la déclaration des droits, la douceur des maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l'inviolabilité des principes : voilà les traces des pas de la déesse.

I Oh ! mes chers concitoyens, serions-nous donc avilis à ce point que c3e nous prosterner devant de telles divinités ? Non. La liberté, cette liberté descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons ; la liberté, c'est le bonheur, c'est la raisoH, t'est l'égalité, c'est la justice, c'est votre sublime constitution. Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle ? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects, car dans la déclaration des droits il n'y a point de maisons de suspicion, il n'y a que des maisons d'arrêt. Le soupçon n'a pas de prison, mais l'accusateur public. Il n'y a point de gens suspects; il n'y a que des prévenus de délits prévus par la loi; et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la république, ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous

vos ennemis par la guillotine ; mais y eut-il jamais plus grande fol ie ? Pou vez-vous en faire périr un seul sur l'échafaud sans vous faire des ennemis de sa famille et de ses amis ! Croyezvous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes, ces égoïstes, ces traînards de la Révolution que vous enfermez qui sont dangereux ! De vos ennemis il n'est resté parmi vous que les lâches et les malades ; les braves et les forts ont émigré, ils ont péri à Lyon ou dans la Vendée. Tout le reste ne mérite pas votre colère. Celte multitude de Feuillants, de rentiers, de boutiquiers que vous incarcérez dans le duel entre la monarchie et îa république, n'a ressemblé qu'à ce peuple de Rome dont Tacite peint l'indifférence dans le combat entre Vitellius et Vespasien.i

Le mot de comité de clémence qu'il avait jeté dans l'opinion flattait d'ailleurs la générosité des vainqueurs, eil consolant la misère et la faiblesse des vaincus.

<E Que de bénédictions s'élèveraient alors de toutes parts.' Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolée et l'Europe vaincue si vous aviez un comité de clémence. C'est ce comité qui finirait la Révolution, car la clémence est une mesure révolutionnaire et la plus efficace de toutes quand elle est distribuée avec sagesse. Que les imbéciles et les fripons m'appellent modéré, s'ils le veulent. Je ne rougis point d(3 n'être pas plus enragé que Marcus Brutus. Or, voici ce que Brutus écrivait : î Vous feriez mieux, mon cher Cicéron, de mettre de la vigueur à couper court aux guerres civiles qu''à exercer votre colère et poursuivre vos ressentiments contre les vaincus. n On sait que Thrasybule. après s'être emparé d'Athènes, à la tête des bannis, et avoir condamné 'à mort ceux des trente tyrans qui n'avaient point péri les armes à la main, usa d'une indulgence extrême à l'égard du reste des citoyens, et même fit proclamer une amnistie générale. Dira-t-on que Thrasybule et Brutus étaient des Feuillants, des Brissotins ! Je consens à passer pour modéré comme ces grands hommes, i

Puis revenant au comité de clémence.

I A ce mot de comité de clémence, «juel patriote ne sent pas ses entrailles émues: carie patriotisme est la plénitude de toutes les vertus et ne peut pas conséquemment exister là où il n'y a ni humanité, ni philanthropie, mais une âme aride et desséchée par l'égoïsme ! Oh! mon cher Robespierre, c'est à toi que j'adresse ici la parole: car j'ai vu le moment où Pitt n'avait plu-? que toi à vaincre, où sans toi le navire Argo périssait,!a république rentrait dans le chaos, et la Société des Jacobins et la Mon-

DES GIRONDIN»

tagne devenaient une tour de Babel. Robespierre, toi dont la postérité relira les discours éloquents ! souviens-toi de ces leçons de l'histoire et de la philosophie, que l'amour est plus fort, plus durable que la crainte ; que l'admiration et la religion attirent des bienfaits ; que les actes de clémence sont l'échelle du mensonge, comme nous disait Tertullien, par laquelle les membres du comité de salut public se sont élevés jusqu'au ciel, et qu'on n'y monta jamais sur des marches ensanglantées ! Déjà tu viens de t'approcher beaucoup de cette idée dans la mesure que tu as fais décréter aujourd'hui dans la séance du décadi 30 frimaire. Il est vrai que c'est plutôt un comité de justice qui a été proposé ; cependant pourquoi la clémence serait- «lle devenue un crime dans la république ? a

Enfin il osait s'adresser àBarrère, secrétaire du comité de salut public.

I Les modérés, les aristocrates, dit Barrère, ne se rencontrent plus sans se demander: Avez-vous vu le Vieux Cordelier? — Moi! le patron des aristocrates ! des modérés ! Que le vaisseau de la république, qui court entre les deux écueils dont j'ai parlé, s'approche trop de celui du modér.intisme, on verra si j'aiderai à la manœuvre, on verra si je suis un modéré! J'ai été révolutionnaire avant vous tous ; j'ai été plus, j'ai été un brigand, et je m'en suis fait gloire, lorsque, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, moi et le général Danican nous faisions ouvrir les boutiques d'arquebusiers pour armer le premier bataillon des sans-culottes. Alors j'avais l'audace de la Révolution. Aujourd'hui, député à l'Assemblée nationale, l'audace qui me convient est celle de la raison, celle de dirf mon opinion avec franchise. i

I Mais, ô mes collègues, je vous dirai comme Brutus à Cicéron : Nous craignons trop la mort, l'exil et la pauvreté : Niniium timcmus morl.em el exilwn et pauperlatem. Cette vie mérite-t-elle donc qu'un représentant la prolonge aux dépens de l'honneur ? Il n'est aucun de nous qui ne soit parvenu au sommet de la montagne de la vie. Il ne nous reste plus qu'à la descendre à travers mille précipices inévitables, même pour l'homme le plus obscur. Cette descente ne nous ouvrira aucun passage, aucun site qui ne se soit otfert mille fois plus délicieux à ce Salomon qui disait au milieu de ses sept cents femmes et en foulant tout ce mobilier de bonheur : — J'ai trouvé que les morts sont plus heureux que les vivants, et que le plus heureux est celui qui n'est jamais né.i

Hébert, stigmatisé dans ces feuilles, poussa des cris de douleur et de rage sous le stylet de Camille Desmoulins. Il ne cessait de provoquer son expulsion des Jacobins, et de le dénoncer aux Cordelière comme un stipendié de la su-

perstition et de l'aristocratie. Barrère, de son côté, fulminait contre Camille Desmoulins dans le comité de salut public et à la tribune de la Convention. Il l'accusait de flétrir le patriotisme, et de comparer l'énergie pénible des fondateurs de la liberté à la cruauté des tyrans, Camille, désavoué aussi par Danton et grondé par Robespierre-, commença à sentir qu'il avait mis sa main entre deux colosses qui allaient l'écraser dans leur choc. Mais rougissant de reculer devant l'opiniou publique qui encourageait ces premiers appels de clémence, il aggrava son crime dans de nouvelles feuilles qui redoublaient à la fois d'éloquence et d'invectives contre les Jacobins.

Hébert, Ronsin, Vincent, Momoro, Chaumette. manquant de résolution au moment de la lutte, s'efforçaient, comme Camille Desmoulins, de désintéresser Robespierre ou de le fléchir par des adulations. La femme d'Hébert, religieuse affranchie du cloître par la Révolution, mais digne d'un autre époux, fréquentait la maison de Duplay. Robespierre éprouvait pour cette femme l'estime et le respect qu'il refusait à Hébert. Elle tenta de le rapprocher de son mari. Invitée à un dîner chez Duplay, elle s'efforça d'écarter les soupçons que Robespierre nourrissait contre la faction des Cordeliers. Dans la soirée, Robespierre, s'entr'ouvrant à Hébert, insinua que la concentration du pouvoir dans un triumvirat composé de Danton, d'Hébert et de lui resserrerait peut-être le faisceau de la république prêt à se briser. Hébert répandit qu'il se sentait incapable d'un autte rôle que celui d'Aristophane du peuple. Robespierre le regarda avec défiance. La femme d'Hébert dit en sortant à son mari qu'une telle insinuation reçue et repoussée était un danger mortel pour lui. i Rassure-toi, i dit Hébert, ije ne crains pas plus Robespierre que Danton. Qu'ils viennent, s'ils l'osent, me chercher au milieu de ma commune, i

Tour à tour tremblant ou téméraire, Hébert ne parlait pas avec moins de défi de Danton etde ses amis dans sa feuille et à la tribune des Cordeliers. Les applaudissements de la populace, l'audace de Vincent, les armes de Ronsin, les bandes mal licenciées de Maillard rassuraient Hébert. Il décriait ouvertement le comité de salut public. Le gouvernement n'avait que le choix de frapper ce factieux ou d'être frappé par lui. La Convention était menacée d'un nouveau 31 mai. Il demandait l'arrestation et le supplice des soixante-treize députés complices des Girondins. Vincent affichait aux Cordeliers des placards où il disait qu'il fallait réduire à quinze cents âmes la population de cinquante mille âmes de Lyon, et charger le Rhône d'ensevelir les cadavres. Chaumette faisait affluer à la commune des pétitionnaires des sections demandant ouvertement l'expulsion d'une partie gangrenée de ta Convention. Le

comité de salut '^public connaissait, par ses agents secrets, les trames anarchiques de Ronsin. II était temps de les couper. Il fallait profiter du moment où ces mêmes conspirateurs menaçaient Danton. Tel fut le motif des ménagements et des indulgences de Robespierre aux Jacobins, à l'égard de Danton et de Camille Desmoulins. Résolu à perdre les deux factions, le comité de salut public se gardait de les attaquer le même jour. Il fallait laisser l'espérance à l'un pour écraser plus facilement l'autre. Le secret de cette politique du comité ne transpira pas. Danton si clairvoyants'y trompaluimême. Il prit la longanimité de Robespierre pour une alliance ; c'était un piège : il y tomba. C'est ce que révéla quelques jours après ce cri de son orgueil humilié : t Mourir n'est rien, mais mourir dupe de Robespierre ! i

Les Jacobins étaient, pour le comité de salut public, l'instrument de la défaite ou de la victoire. Robespierre se chargea de les rallier à la Convention. Il se multiplia, il épuisa ses forces pour occuper sans cesse la tribune, et pour exercer sur eux la fascination de son nom. Cette tribune devint le seul point sonore de la république. La Convention affectait de parler peu depuis qu'elle exerçait le pouvoir suprême. La souveraineté n'a pas besoin de parler, elle frappe. La Convention craignait de plus de se diviser par des discuss.ons devant ses ennemis. Sa dignité et sa force étaient dans son silence. L'opinion ne grondait ou n'éclatait plus qu'aux Jacobins. Robespierre ne manquait aucune occasion d'y flétrir ou d'y menacer les Hébertistes. t Que ceux, n s'écria-t-il un jour en regardant le groupe ;formé par Ronsin, Vincent et les Cordeliers, i que ceux qui désireraient que la Convention fût dégradée voient ici le présage de leur ruine! qu'ils entendent l'oracle de leur mort certaine ! ils seront exterminés! i

Camille Desmoulins avait été ajourné pour justifier ses insinuations sanglantes contre la terreur. Il se présenta déjà vaincu et balbutia des excuses, i Tenez, citoyens, i dit-il, «je ne sais plus où j'en suis. De toutes parts on m'accuse, on me calomnie. J'ai cru longtemps aux accusations contre le comité de salut public. Collot-d'Herbois m'a assuré que ces accusations étaient un roman. J'y perds la tête. Estce un crime à vos yeux d'avoir été trompé ? ■— Expliquez-vous sur le Vieux Cordelier, i lui crie une voix. Camille balbutie. Robespierre le regarde d'un œil sévère: — ï II y a quelque temps, I dit-il, i que je pris la défense de Camille Desmoulins accusé par les Jacobins. L'amitié me permettait quelques réflexions atténuantes sur son caractère. Mais aujourd'hui je suis forcé de tenir un langage bien différent. Il avait promis d'abjurer les hérésies politiques

qui couvrent les pages du Vieux Cordelier. Ehflé par le débit prodigieux de son pamphlet, et par les éloges perfides que les aristocrates lui prodiguent, il n'a pas abandonné le sentier que l'erreur lui trace. Ses écrits sont dangereux. Ils alimentent l'espoir de nos ennemis. Ils caressent la malignité publique. Il est admirateur des anciens. Les écrits immortels des Cicéron I et des Démosthène font ses délices. Il aime les j Philippiques. C'est un enfant égaré par de I mauvaises compagnies. Il faut sévir contre ses j écrits, que Brissot lui-même n'aurait pas désavoués, et conserver sa personne. Je demande qu'on brûle ses numéros.

— Brûler n'est pas répondre ! i s'écria l'imprudent pamphlétaire.

I Comment oser, s reprit Robespierre, t justifier des pages qui font les délices de l'aristocratie ! Apprends, Camille, que si tu n'étais pas Camille, on ne pourrait avoir tant d'indulgence pour toi.

ï — Tu me condamnes ici, î répliqua Camille Desmoulins, s mais ne suis-je pas allé chez toi ? Ne t'ai-je pas lu mes feuilles en te conjurant, au nom de l'amitié, de m'éclairer de tes conseils et de me tracer ma route ?

ft — Tu ne m'as montré qu'une partie de tes feuilles,! lui ré|)ondit sévèrement Robespierre: I comme je n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu lire les autres. On aurait dit que je les avais dictées.

I — Citoyens, i dit à son tour Danton, i Camille Desmoulins ne doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que Robespierre lui donne. Que la justice et le sang froid président toujours à vos décisions ! En condamnant Camille prenez garde de porter un coup funeste à la liberté de la presse ! i

Ces luttes, préludes de luttes plus terribles, n'empêchaient pas Robespierre de dicter ses doctrines à la Convention, a Mettons l'univers dans les confidences de nos secrets politiques, s dit-il dans un rapport sur l'esprit du gouvernement-républicain, a Quel est notre but? Le règne de cette justice éternelle dont les lois ont été écrites, non sur le marbre et la pierre, mais dans le cœur de tous les hommes, même de l'esclave qui les oublie et du tyran qui les nie. Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, les devoirs aux bienséances, la raison aux préjugés, c'est-à dire toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les mensonges de la monarchie. Le gouvernement démocratique et républicain peut seul réaliser ces prodiges; mais la démocratie n'est pas un état où le peuple, continuellement assemblé, règle par lui même toutes les affaires publiques, encore moins celui où cent mille.

DES GIRONDINS

fractions du peuple, par des mesures soudaines, isolées, contradictoires, décideraient du sort de la société tout entière. Un tel gouvernement, s'il a jamais exisfé, ne pourrait exister que pour ramener le peuple au despotisme. La démocratie est un état où le peuple souverain, soumis à des lois qui sont son ouvrage, fait par ses délégués tout ce qu'il ne peut faire par lui-même.

1 Non-seulement la vertu est l'âme de la démocratie, mais elle ne peut exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais qu'un individu qui peut aimer la patrie: c'est le monarque ; car il est le seul qui ait une patrie. N'est-il pas seul à la place du peuple? Les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la vraie démocratie, en appelant tous les hommes à l'égaliié et à la plénitude du droit des citoyens, et c'est pour cela qu'il triomphera de tous les tyrans ! Nous ne prétendons pas jeter la république française dans le moule de Sparte. Mais les orages grondent et nous assiègent encore. Si le ressort du gouvernement populaire, dans le calme, est la vertu, dans les révolutions c'est à la fois la vertu et la terreur. La terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible. Elle est donc une émanation de la vertu. Le gouvernement actuel est le despotisme de la liberté contre la tyrannie, pour fonder la république. La nature impose à tout être physique et mortel la loi de sa propre conservation. Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il n'existera plus un patriote ! Grâce pour les royalistes? BOUS crie-t-on. Non, grâce pour l'innocence, grâce pour les faibles, grâce pour les malheureux, grâce pour l'humanité ! Les conspirateurs ne sont plus des citoyens, ce sont des ennemis. On se plaint de la détention des ennemis de la république. On cherche des exemples dans l'histoire des tyrans. On nous accuse de précipiter les jugements, de violer les formes. A Rome, quand le consul découvrit la conjuration et l'étouff'a au même instant par la mort des complices de Catilina, il fut accusé d'avoir violé les formes... par qui ? Par l'ambitieux César, qui voulait grossir son parti de la horde des conjurés! s

Cette allusion à Danton et à ses complices fit frissonner la Convention et pâlir Danton luimême.

ï Deux factions nous travaillent, s poursuivit Robespierre : te l'une nous pousse à la faiblesse, l'autre à l'excès; l'une veut ériger la liberté en bacchante, l'autre en prostituée. Des intrigants subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se rangent à l'un ou à l'autre parti. Mais les chefs appartiennent à la cause des rois. Les uns s'appellent les modérés; les autres sont les faux révolutionnaires. Voulezvous contenir les séditieux? IjCS premiers vous rappellent la clémence de César ! Ils décou-

vrent qu'un tel a été noble quand il servait la république, ils ne s'en souviennent plus quand il la trahit. Les autres imitent et surpassent les folies des Héliogabale et des Caligula. Mais l'écume impure que l'Océan repousse sur ses rivages le rend-elle moins imposant? s

Ce rapport fut le tocsin de la Convention contre les Hébertistes et les Dantonistes. Le comité de salut public fit arrêter Grammont, Duret et Lapalus, amis de Vincent et de Ronsin, accusés par Couthon d'avoir déshonoré la terreur elle-même par des spoliations et des supplices qui changeaient le patriotisme en brigandage, et la justice nationale en égorgements.

Les Hébertistes tremblèrent. Robespierre, les prenant corps à corps, aux Jacobins, pulvérisa toutes leurs motions et expulsa tous leurs agents. Réfugiés aux Cordeliers, ils passèrent de la colère à la plainte et de la menace aux supplications. Saint-Just, chargé par Robespierre de commenter ses principes de gouvernement dans <3es rapports où la parole avait le tranchant du fer et la concision du commandement, lut à la Convention ces oracles. Le premier de ces rapports concernait les détenus : I Vous avez voulu une république, i disait Saint-Just; i si vous ne voulez pas en même temps ce qui la constitue, elle ensevelira le peuple sous ses débris, s

Ces démonstrations de sévérité de Saint- Just firent croire aux partisans d'Hébert que le comité de salut public tremb'ait devant eux et affectait leur langage pour amortir leur opposition. Couthon était retenu dans son lit par un redoublement de ses infirmités. Une maladie d'épuisement de Robespierre, qui le tenait depuis quelques jours éloigné du comité, les encourageait à tout oser. Hébert, provoqué par Ronsin et Vincent, proclama aux Cordeliers la nécessité d'une insurrection. A ce mot, les visages pâlirent. Les clubistes s'évadèrent un à un. Vincent essaya en vain de rassurer les faibles et de retenir les transfuges. En vain il couvrit la statue de la Liberté d'un crêpe noir. Une seule section, celle de l'Unité, où dominait Vincent vint fraterniser avec eux. La masse des sections resta immobile. Le plus grand nombre en apprenant la maladie de Robespierre témoigna son inquiétude et ses alarmes sur une vie qui était, à leurs yeux, la vie même de la république. Les sections nommèrent des députations pour aller s'informer de l'état de Robespierre et leur rendre compte de sa maladie. Ce concours spontané du peuple à la porte d'ua simple citoyen donna à Robespierre le sentiment de sa force.

On admirait mais on n'honorait pas ainsi Danton. — i Je suis un exemple de la justice

du peuple, propre à encourager ses vrais serviteurs .' ï dit Robespierre à Duplay, qui lui annonçait ces députations. « Depuis cinq ans il ne m'a pas abadonné un seul jour à mes ennemis. Il irait me chercher, dans ses périls, jusque dans la mort. Puissé-je n'être pas, un jour, un exemple de sa versatilité ! i

Collot d'Herbois fut chargé par le comité de salut public de remplacer Robespierre à la séance des Jacobins. Il y parla vaguement de l'agitation du peuple. Il conjura les bons citoyens de rester calmes et attachés au centre du gouvernement. Complice en espérance du mouvement d'Hébert, si ce mouvement avait grandi. Collot-d'Herbois l'étouffait parce qu'il était avorté. Fouquier-Tinville fut appelé à la Convention pour y rendre compte des dispositions du peuple. Saint-Just fit un rapport foudroyant contre les soi-disant factions de l'étranger. Il y impliqua Chabot, Fabre d'Eglantine, Ronsin, Vincent, Hébert, Momoro, Ducroquet, le colonel Saumur et quelques autres intrigants obscurs de la faction des Cordelien-s. Il affecta dele^ confondreavecles royalistes: — nOù donc, dit-il, est la roche Tarpéienne ? Ceux-là se sont trompés qui attendent de la Révolution le privilège d'être à leur tour aussi pervers que la noblesse et que les riches de la monarchie. Une charrue, un champ, une chaumière à l'abri du fisc, une famille à l'abri de la lubricité d'un brigand, voilà le bonheur. Que voulez-vous, vous qui courez les places publiques pour vous faire regarder et pour faire dire de vous : voilà un tel qui parle, voilà un tel qui passe ! vous voulez quitter le métier de votre père pour devenir un homme influent et insolent en détail. Savez-vous quel est le dernier parti de la monarchie ? C'est la classe qui ne fait rien, qui ne peut se passer de luxe et de folie, qui ne pensant à rien, pense à mal, qui promène l'ennui, la fureur des jouissances et le dégoût de la vie commune, qui se demande: que dit-on de non- j veau? qui fait des suppositions, qui prétend de- j viner le gouvernement, toujours prête à chan- , ger de parti par curiosité. Ce sont des hommes qu'il faut réprimer. Il y a une autre classe corrompue, ce sont les fonctionnaires. Le lendemain du jour où un homme est dans un emploi public, il met un palais en réquisition; il a des valets. Sa femme a des bijoux. Le mari est monté du parterre aux loges brillantes du spectacle. Ils ne sont point assouvis ; il faut une révolte pour leur procurer d'autres luxes.

I Comme l'amour de la fortune, l'amour de la renommée fait beaucoup de martyrs. Il est tel homme qui, comme Erostrate, brûlerait plutôt le temple de la Liberté que de ne point faire parler de lui. De là ces orages si soudainement formés. L'un est le meilleur et le plus

t utile des patriotes. Il prétend que la Révolution est faite et qu'il faut donner une amnistie à ! tous les scélérats. Cette proposition officielle I est recueillie partons les intéressés, et voilà un héros. Précisez donc aux autorités des bornes, s poursuit Saint Just, « car l'esprit humain a les ! siennes ; le monde aussi a les siennes, au delà I desquelles est la mort et le néant. La sagesse j elle-même a les siennes. Au delà de la liberté ; est l'esclavage, comme au delà de la nature est I le chaos. Ces temps difficiles passeront. Voyezj vous la tombe de ceux qui conspiraient hier ? Des mesures sont déjà prises pour s'assurer des coupables. Ils sont cernés, s

Le mojnent approchait. Dans la nuit, Ronsin, général de l'armée révolutionnaire, Hébert, Vincent, Momoro, Ducroquet, Cook, banquier hollandais, Saumur, colonel d'infanterie, et gouverneur actuel de Pondichéry, Leclerc, Pereyra, Anacharsis Klootz, Deffieux, Dubuisson, Proly furent arrêtés et conduits à la Conciergerie. Ils tombèrent en criminels vulgaires, et non en conjurés politiques. Accueillis par des applaudissements ironiques et par des huées de mépris dans les prisons qu'ils avaient encombrées de victimes, ils n'eurent ni les consolations de la pitié ni la décence du malheur. Ils se lamentèrent, ils versèrent des larmes. Un espion de Robespierre, emprisonné comme leur complice, afin de révéler leurs confidences, raconte ainsi leur attitude, dans les rapports secrets du comité de salut public: i Ronsin seul a paru ferme. Comme il voyait écrire Momoro : —

I Qu'est-ce que tu écris là ? luiat-il dit. Tout cela est inutile. Ceci est un procès politique. Vous avez parlé aux Cordeliers lorsqu'il fallait agir. Cependant, soyez tranquilles, ajouta-t-il en s'adressant à Hébert et à Vincent, le peuple et le temps nous vengeront. J'ai un enfant que j'ai adopté. Je lui ai inculqué les principes d'une liberté illimitée. Quand il sera grand, il n'oubliera pas la mort injuste de son père. Il poignardera ceux qui nous auront fait mourir.

II nefaut pour cela qu'un couteau. Il faut mourir, ï

Les Hébertistes marchèrent à la mort, le matin du 24 mars 1794, dans cinq charrettes. La foule ne les honora pas même de son attention. Seulement, lorsqu'on vit passer la dernière charrette, qui portait Anacharsis Klootz, Vincent, Ronsin et enfin Hébert, des hommes apostés, portant au bout d'un bâton des fourneaux allumés, symboles parlants des fournemix de charbonnier du Père Duchesne, les approchèrent du visage d'Hébert et l'insultèrent desmêmes railleries dont il avait insulté tant de victimes. Hébert paraissait insensible. Vincent pleurait. Anacharsis Klootz conservait seul, sur ses traits, le calme imperturbable de son système. Inattentif au bruit de la foule, il prêchait

DES GIRONDINS

!e matérialisme à ses compagnons d'échafaud jusqu'au bord du néant.

Ainsi finit ce parti plus digne du nom de bande que de celui de faction. L'estime de Robespierre pour Pache fit excepter le maire d» Paris de cette proscription. Robespierre ne trouva Pache ni assez pervers, ni a^^sez audacieux, pour inquiéter le gouvernement. Le conseil de la commune décimé, Pache n'était plus à l'Hôtel-de- Ville qu'une idole sans bras, propre à assurer l'obéissance du peuple à la Convention. Bientôt après on arrêta Chaumette, l'évéque Gobel, Hérault de Séchelles et Simon, son collègue dans sa mission en Savoie. On enlevait ainsi, un à un, tous les appuis qui pouvaient rester à Danton. Danton ne voyait rien, ou, dans l'impuissance de rien empêcher, il affectait de ne rien voir.

Robespierre, enfermé dans sa retraite depuis son triomphe sur les Hébertistes, poursuivit le plan d'épuration de la république. Il écrivit de sa propre main un projet de rapport sur l'affaire de Chabot, rapport trouvé inachevé dans ses papiers. Ce rapport, qui transformait de misérables intrigues en conspirations, faisait de Chabot un conjuré. Ce n'était qu'une âme vulgaire. La sombre imagination de Robespierre grossissait tout. Sa politique, d'accord avec ses ombrages, croyait à la nécessité d'entretenir une grande terreur à la Convention pour la disposer aux grands sacrifices et pour lui arracher

Danton lui-même, ce favori de la Montagne, i Les représentants du peuplé, i disait Robespierre dans ce rapport, « ne peuvent trouver la paix que dans le tombeau; les traîtres meurent, mais la trahison survit. » Après ce cri de découragement, il sondait les misères de la patrie, les faiblesses de la Convention, les corruptions de beaucoup de ses membres ; il les attribuait toutes à un plan soufflé par l'étranger pour séduire et égarer la république, pour la ramener par les vices, par les désordres et par la trahison, à la royauté. Il racontait ensuite comment Chabot, ou séduit ou complice, avait épousé la sœur du banquier autrichien Frey et reçu en dot deux cent mille francs; comment il avait été chargé de corrompre, à prix d'or, le député qui devait faire le rapport sur la compagnie des Indes, pour favoriser les intérêts de ces spéculateurs étrangers; comment enfin Chabot était venu dénoncer tardivement cette manœuvre, dont il était l'agent, au comité de sûreté générale. Ce rapport fut interrompu par la maladie; mais Fabre d'Eglantine, Bazire et Chabot, emprisonnés par ordre du comité comme corrompus ou comme corrupteurs, entrèrent dans les cachots. Les noms de ces trois députés, qu'on savait liés intimement avec Danton, semblaient indiquer à l'opinion publique que les alentours de Danton n'étaient pas purs, que ses amis n'étaient pas inviolables et que les conspirations remontaient peut-être jusqu'à lui.

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