LIVRE CINQUANTE-CINGIUIEME
Cependant Robespierre hésitait encore à frapper Danton. Son indécision et celle de Saint- Just et de Couthon, qu'il dominait, laissaient flotter la mort invisible sur la tête de cet ancien rival. Robespierre ne l'estimait pas, mais il ne le haïssait pas et il avait cessé de le craindre. Si cet homme eût été plus incorruptible, Robespierre l'aurail^volontiers associé à l'empire. Cet Antoine aurait complété ce Lépide. Danton était précisément doué par la nature des facultés qui manquaient h Robespierre : la justesse du coup d'œil et l'élan de l'inspiration. L'un était la pensée, l'autre la main d'une révolution. Le courage civil était plus obstiné chez Robespierre ; le courage physique, plus prompt et plus instinctif chez Danton. Ces deux hommes réunis eussent été le corps et l'âme de la république.
Mais la pensée de Robespierre répugnait à l'alliage impur du matérialisme de Danton. I Mésallier sa pensée, ce n'est pas la fortifier.» disait-il, i c'est la corrompre. La vertu vaincue, mais pure, est plus forte que le vice triomphant, s
Une vive anxiété l'agita pendant les jours et les nuits qui précédèrent sa résolution. On l'entendit souvent s'écrier : s Ah ! si Danton était honnête homme ! s'il était vraiment républicain !... Que je voudrais avoir la lanterne du philosophe grec, i dit-il une fois, j pour lire dans le cœur de Danton et pour savoir s'il est plus ami qu'ennemi de la république ! s
Les Jacobins hésitaient moins dans leurs soupçons. Danton n'était, à leurs yeux, que la statue d'argile du peuple, qui fondrait aux premières averses, i II fallait, j disaient- ils, tt enlever ce faux dieu à la multitude, pour lui faire adorer la pure vertu révolutionnaire. Ce
Périclès d'Athènes corrompue ne convenait pas à Sparte, i
Robespierre l'avouait, mais il tremblait de conclure. Il se demandait intérieurement si la popularité puissante de Danton sur la Montagne ne s'égarerait pas, après sa mort, sur quelques têtes subalternes aussi vicieuses, mais moins puissantes et plus perfides que celle de Danton ? s'il ne valait pas mieux balancer avec lui l'ascendant sur la Convention que de livrer cet ascendant au hasard d'autres popularités ? si, le vicieux mort, le vice mourrait avec lui dans la république ? si, dans les grands assauts que le gouvernement aurait à soutenir contre les factions qui se multipliaient, la présence, lu voix, l'énergie de Danton ne manqueraient pas à la patrie et à lui-même ? si ce sang enfin du second des révolutionnaires qu'il allait répandre ne donnerait pas à quelque hardi scélérat la soif du sang du premier ? si la tombe de son collègue immolé ne serait pas sans cesse ouverte, comme un piège, au pied de la tribune où il rencontrait déjà la tombe de Vergniaud ? si c'était d'un bon exemple pour l'avenir et d'un bon augure pour sa propre fortune de creuser ainsi le sépulcre au milieu de la Convention, et de se faire un marchepied des cadavres de ses rivaux ?
Enfin la nature, qui était vaincue mais non totalement étouffée dans le cœur de Robespierre, se révoltait intérieurement en lui contre les cruelles nécessités du politique. Danton était son i-ival, il est vrai, mais il était le plus ancien et le plus illustre compagnon de sa carrière révolutionnaire. Depuis cinq ans de luttes, de défaites, de victoires, ils n'avaierjt cessé de combattre ensemble pour renverser la royauté, sauver le sol, fonder la république. Leurs âmes, leur parole, leurs veilles, leurs sueurs s'étaient confondues dans les travaux, dans les dangers, dans les fondements de la Révolution. Ils s'asseyaient sur les mêmes bancs. Ils se rencontraient dans les mêmes clubs. Ils ne s'étaient jamais froissés. lis avaient toujours eu, affecté du moins, l'un pour l'autre, l'estime et l'admiration qui touchent les cœurs ; ils s'étaient défendus mutuellement contre des ennemis communs. La place était assez vaste pour deux grandes ambitions diverses dans la république.
Et puis Danton était jeune, père d'enfants bientôt orphelins, épris d'une nouvelle épouse qu'il préférait à la toute-puissance et qui amor tissait son ambition.
Couthon, Lebas, Saint-Just étaient les témoins et les confidents des irrésolutions de Robespierre. Il semblait vouloir que la violence morale lui arrachât un consentement qui ne pouvait sortir de sa bouche. Un soir même, il rentra chez lui avec un visage rayonnant de la sérénité d'un homme qui a accompli une résolution magnanime : c Je leur ai arraché
une grande proie, s dit-il à Souberbielle. peutêtre un grand criminel: mais je suis le juré du peuple comme toi. ma conscience n'était pas assez éclairée, i Souberbielle comprit plus tard «qu'il s'agissait de Danton.
Danton, comme on l'a vu, s'était retiré volontairement du comité de salut public, soit pour amortir l'envie qui commençait h le trouver trop grand, soit pour jouir en paix de ce loisir qui lui était plus cher que l'ambition. L'amour, l'étude, l'amitié, quelques rares travaux pour la Convention, quelques intrigues languissantes et quelques perspectives trop dévoilées de rentrée au pouvoir occupaient ses jours. Il réunissait souvent à Sèvres ses amis Philippeaux, Legendre, Lacroix, Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins, Bazire, Westermann et quelques politiques de la Montagne. Ces hommes, qui n'étaient que de joyeux convives, passaient pour des conspirateurs. Danton, peu sobre de propos, s'épanchait en critiques amères et sanglantes du gouvernement. Trop timide pour un homme qui veut renverser une dictature, trop hardi pour un homme qui ne veut pas encore l'attaquer. Il affectait le ton d'un conspirateur patient qui a en main la force de tout détruire et qui veut bien ne pas en user. Il avait l'air de laisser aller le comité de salut public, seulement pour faire l'épreuve de son insuffisance et jusqu'au point où il lui conviendrait de l'arrêter. ï La France croit pouvoir se passer de moi, nous verrons ! » disait-il souvent.
Il ne ménageait pas Robespierre, qui lui avait toujours paru un métaphysicien drapé dans sa vertu, embarrassé dans ses systèmes et maintenant embourbé dans le sang, s Danton, i lui dit un jour Fabre d'Eglantine, i sais-tu de quoi on t'accuse? On dit que tu n'as lancé le char de la Révolution que pour t'enrichir, tandis que Robespierre est resté pauvre au milieu des trésors de la monarchie renversée à ses pieds. — Eh bien ! i lui répondit Danton, s sais-tu ce que cela prouve? C'est que j'aime l'or et que Robespierre aime le sang ! Robespierre, ajoutait-il, a peur de l'argent parce qu'il tache les mains. 2 On disait que Danton avait fait allouer des fonds considérables par la Convention au comilë de salut public, afin de ternir l'incorruptibilité de Robespierre des soupçons qui planaient sur lui-même. Lacroix et lui avaient rapporté, disait on, de riches dépouilles de leurs missions en Belgique. Ne voulant pas les posséder sous leurs noms, ils les avaient prêtées, ajoutait-on, h une ancienne directrice des théâtres de la cour, mademoiselle Montansier. Celle-ci les avait employées, sous son nom, mais à leur profit, à construire la salle de l'Opéra. On croyait savoir aussi
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que quelqups-uns des diamants volés dans le garde-meuble de la couronne étaient restés entre les mains d'un agent de Danton. Depuis que le comité de salut public gouvernait par la main du bourreau, Danton affectait l'horreur du sang et s'efforçait de donner à son parti le nom de parti de la clémence. Après avoir cherché la popularité dans la rigueur, il la poursuivait dans la magnanimité. Il faisait des signes d'intelligence aux victimes et se posait en vengeur à venir. Il soufflait à Camille Desmoulins ses philippiques contre la terreur et ses allusions contre Robespierre. Il faisait de l'humanité une faction. Cette faction était une accusation permanente contre le comité de salut public et surtout contre Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes et Barrère, inspirateurs ou instruments du terrorisme. Du moment où un régime pareil avait un accusateur dans un homme comme Danton, ce régime était menacé. Sous ce gouvernement, dont la seule force était de rester impitoyable, tout appel à la pitié était un appel à l'insurrection.
L'imminence d'un choc entre Robespierre et Danton était évidente aux yeux des Montagnards intelligents. Forcés de se décider entre ces deux hommes, leur cœur était pour Danton, leur logique pour Robespierre. Ils adoraient le premier, dont la voix les avait si souvent éleclrisés du feu de son patriotisme ; ils craignaient le second plus qu'ils ne l'aimaient. Son caractère concentré, son extérieur froid, sa parole impérieuse repoussaient la familiarité et déconcertaient l'affection. C'était un homme qu'il fallait voir en perspective, à distance, pour moins le craindre et moins le haïr. Le peuple en masse pouvait se passionner pour cette idole. Ses collègues n'osaient pas l'aimer. Mais les députés patriotes de la Montagne ne se dissimulaient pas que, si Danton était le patriote selon leur cœur, Robespierre était le législateur selon leurs vues, et que, Robespierre de moins, la république serait une dictature sans unité et un orage sans direction. Lui seul avait les secrets de la route et marquait à la démocratie le port fuyant toujours auquel ils espéraient arriver sur cette mer de sang. Les Montagnards ne pouvaient donc se décider à perdre un de ces deux hommes ; mais s'il fallait choisir, ils suivraient Robespierre en pleurant Danton. Ils espéraient encore pouvoir les conserver tous deux.
Des négociateurs officieux s'efforcèrent d'amener entre eux une explication. Robespierre ne s'y refusa pas. Il désirait encore sincèrement trouver Danton assez innocent pour ne pas avoir à le perdre. Une entrevue fut acceptée par les deux chefs. Elle eut lieu dans un dîner à Charenton, chez Panis, leur ami com-
mun. Les convives, en petit nombre et animés d'un ardent désir de prévenir ce grand déchirement de la république, écartèrent avec soin des premiers entretiens tous les textes de division qui pouvaient réveiller l'aigreur. Ils y réussirent. Le commencement du repas fut cordial. Danton fut ouvert. Robespierre fut serein. On augura bien de ce rapprochement, sans choc, entre deux hommes dont les dispositions personnelles pouvaient amortir le combat entre deux partis.
Cependant à la fin du dîner, soit que le présomptueux Danton vît dans la présence de Robespierre un symptôme de faiblesse, soit que l'indiscrétion du vin déliât sa langue, soit que son orgueil ne pût cacher le mépris qu'il portait à Robespierre et à ses amis, tout changea d'aspect. Un dialogue pénible, puis amer, et à la fin menaçant, s'établit entre les deux interlocuteurs, ï Nous tenons à nous deux la paix ou la guerre pour la république, i dit Danton; i malheur à celui qui la déclarera ! Je suis pour la paix, je désire la concorde, mais je ne donnerai pas ma tête aux trente tyrans. — Qu'appelez-vous tyrans? s dit Robespierre, œ II n'y a, sous la république, d'autre tyrannie que celle de la patrie. — La patrie li s'écria Danton, i est elle dans un conciliabule de dictateurs dont les uns ont soif de mon sang, dont les autres n'ont pas la force de le refuser ! — Vous vous trompez, s répondit Robespierre, i le comité n'a soif que de justice et ne surveille que les mauvais citoyens. Mais sont-ils de bons citoyens ceux qui veulent désarmer la république au milieu du combat, et qui se parent des grâces de l'indulgence quand nous acceptons pour eux l'odieux et la responsabilité de la rigeur? — Est-ce une allusion ?i dit Danton. — i Non, c'est une accusation ! i dit Robespierre. — i Vos amis veulent ma mort. — Les vôtres veulent la mort de la république, i On s'interposa entre eux. On les ramena à la modération et presque à la bienveillance, k Non-seulement, n dit Robespierre, i le comité de salut public ne veut pas votre tête, mais il désire ardemment fortifier le gouvernement du plus haut ascendant de la Montagne. Serais-je ici si je voulais votre tête? Offrirais-je ma main à celui dont je méditerais l'assassinat ? On sème la calomnie entre nous. Danton, prenez y garde ! en prenant ses amis pour ses ennemis, on les force quelquefois à le devenir. Voyons; ne pouvons-nous pps nous entendre? Le pouvoir a-t-il besoin ou non d'être terrible quand les dangers sont extrêmes? — Oui, I dit Danton, i Mais il ne doit pas être implacable. La colère du peuple est un mouvement. Vos échafauds sont un système. Le tribunal révolutionnaire que j'ai inventé était un rempart; vous en faites une boucherie. Vous frappez sans choix ! — Septembre ne choisissait pas, » dit en ricanant Robespierre. s Septembre! reprit Dantou; tfut un instinct
irréfléchi, un crime anonyme que personne n'absout, mais que personne ne peut punir dans le peuple. Le comité de salut public verse le sang, goutte à goutte, comme pour entretenir l'horreur et l'habitude des supplices. — Il y a des gens, s répondit Robespierre, « qui aiment mieux le verser en masse. — Vous faites mourir autant d'innocents que de coupables. — Est-il mort un seul homme sans jugement? A-t-on frappé une seule tête qui ne fût proscrite par la loi ? s Danton, à ces mots, laissa échapper un éclat de rire amer et provoquant de ses lèvres, or Des innocents ! des innocents ! » s'écria-t-il. i devant ce comité qui a dit au boulet de choisir à Lyon, et à la Loire de choisir à Nantes! Tu plaisantes, Robespierre! vous pi'enez pour crime la haine qu'on vous porte? TOUS déclarez coupables tous vos ennemis? — Non ! s dit Robespiarre, ï et la preuve, c'est <jue tu vis ! I
A ces mots Robespierre se leva, et sortit avec les signes visibles de l'impatience et de la colère. Il garda un silence absolu pendant le trajet de Charenton à la rue Saint-Honoré. Arrivé à la porte de sa maison : i Tu le vois, s ditil à l'ami qui l'accompagnait, i il n'y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement. Il veut se repopulariser aux dépens de la république. Dedans il la corrompt, dehors il la menace. Nous ne sommes pas assez foris pour mépriser Danton, nous sommes trop courageux pour le craindre; nous voulions la paix, il veut la guerre, il l'aura ! s
A peine rentré dans sa chambre, Robespierre envoya chercher Saint- Just. Ils restèrent enfermés une partie de la nuit, et pendant de longues heures les deux jours suivants. On croit qu'ils préparèrent et combinèrent, dans ces longs entretiens, les rapports et les discours qui allaient éclater contre Danton et ses amis.
Danton passa ces deux jours à Sèvres, sans paraître prévoir ou sans vouloir conjurer l'orage dont il était environné. En vain Legendre, Lacroix, le jeune Rousselin, Camille Desmoulins, Westermann le supplièrent de prendre garde à sa destinée et de prévenir le comité de salut public, ou par la fuite, ou par l'audace, i La Montagne est à toi, i lui disait Legendre. — m Les troupes sont à toi, i lui disait Westermann. — n Le sentiment public est à nous, j lui disait Rousselin. i La pitié publique deviendra de l'indignation à ta voix. ï Danton souriait d'indifférence et d'orgueil, i II n'est pas temps, i répondait-il, i et puis il faudrait du sang, je suis las de sang. J'ai assez de la vie, je ne voudrais pas la payer à ce prix. J'aime mieux être guillotiné que guillotineur. D'ailleurs ils n'oseront pas s'attaquer à moi, je suis plus fort qu'eux ! i
Il le disait plus qu'il ne le pensait peut-être. Il affectait la confiance pour justifier l'inaction. Mais au fond il n'agissait pis. parce qu'il ne pouvait plus agir. Danton était une force immense; mais cette force n'avait plus de point d'appui pour poser son levier et soulever la république. Etait-ce sur les Jacobins? il les avait livrés à Robespierre; était-ce sur les Cordeliers? il les avait abandonnés à Hébert; étaitce sur la Convention ? il l'avait, en se retirant, asservie au comité de salut public. Il était cerné et désarmé de toutes parts. Il n'avait pour force que les plus tièdes et les plus inactifs des sentiments publics: la pitié et la peur. Il ne pouvait faire appel qu'à un murmure vague encore de l'opinion. Et puis l'homme de septembre était-il bien l'homme de la clémence ? Une révolution d'humanité pouvait elle se personnifier dans un Marins? Avait-il le droit de soulever la conscience publique avec des mains teintes de sang? Ne l'écraserait-on pas sous son passé? Ne le convaincrait-on pas de son mensonge? Il le sentait sans se l'avouer. Il s'endormait dans une sécurité feinte. Il s'enveloppait de sa popularité évanouie, comme d'une inviolabilité pour motiver son sommeil.
Saint-Just, Robesperre. Barrère, le comité ne s'y trompaient pas. Ils savaient qu'une surprise de l'éloquence de Danton pouvait ébranler la Convention et reconquérir un ascendant mal éteint sur la Montagne. Ils voulaient désarmer le géant avant de le combattre. Le hasard d'une séance leur parut trop grand pour être affronté. Aucune voix alors, pas même celle de Robespierre, n'avait l'entraînement de la voix de Danton. Le silence était plus prudent et le mystère plus sûr. Ils agirent comme le sénat de Venise, et non comme les comices de Rome : le cachot au lieu de la tribune.
Le comité de salut public convoqua dans la nuit, à une séance secrète, les membres du comité de sûreté générale et les membres du comité de législation. Nul ne se doutait du complot terrible auquel on l'associait à son insu. Danton comptait des amis dans ces deux comités, amis faibles qui trembleraient de déclarer innocent celui que Robespierre trouverait coupable. Les visages étaient mornes, les regards s'évitaient, aucune conversation familière ne précéda la délibération. Saint- Just, d'un accent plus tranchant et d'une voix plus métallique qu'à l'ordinaire, commença par demander qu'un si'ence d'Etat couvrît la délibération qui allait s'ouvj'ir et la résolution quelconque qu'on allait prendre. Il dit ensuite sans paraître lui-même ému de la grandeur de sa proposition: c Que la république était rainée sous la Convention même; qu'un homme longtemps utile, maintenant dangereux, toujours
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égoïste, avait affecté de se séparer des comités de gouvernement, afin de séparer sa cause de celle de ses collègues, et de leur imputer ensuite à crime le salut de la patrie ; que cet homme, nourri de complots, gorgé de richesses, convaincu de trahisons d'abord avec la cour, puis avec Dumouriez, puis avec la Gironde, enfin avec les endormeurs de la Révolution, tramait maintenant la plus dangereuse de toutes, la trahison de la clémence! Que. sous cette hypocrisie d'humanité, il pervertissait l'opinion, grossissait les murmures, aigrissait les esprits, fomentait la division dans la représentation nationale, entretenait l'espoir de la Vendée, correspondait peut-être avec les tyrans exilés: qu'il ralliait autour de lui, dans une apparente inaction, tous les hommes vicieux, faibles ou versatiles de la république ; qu'il leur dictait leur rôle et leur soufflait leurs invectives contre les salutaires rigueurs des comités; que c'en était fait de la Révolution si les services passés et douteux de cet homme le couvraient, aux yeux des patriotes purs, contre ses crimes présents et surtout contre ses crimes futurs; que la pire des contre-révolutions serait celle qu'on aurait l;i perfidie de faire accomplir par le peuple lui-même ; que le pire des gouvernements sei-ait une république tombée entre les mains des plus corrompus des faux démagogues; que cet homme était à lui seul la contre-révolution par le peuple!... Cet homme, vous l'avez déjà tous nommé, s dit il après un moment de silence, i c'est Danton! Ses crimes sont écrits dans le silence même que vous gardez à son nom ! S'il était pur, vos murmures m'auraient déjà confondu. Nul ne le croit innocent. Tous le croient dangereux. Ayons le courage de nos convictions. Ayons l'inflexibilité de nos devoirs! Je demande que Danton et ses principaux complices, Lacroix, Philippeaux et Camille Desmoulins, soient arrêtés duns la nuit et traduits au tribunal révolutionnaire! i
On regarda Robespierre. Robespierre, qui s'était soulevé d'indignation la première fois que Billaud-Varennes avait proposé l'arrestation de Danton, se tut cette fois. On comprit que Saint-Just avait parlé pour deux. Nul n'osa paraître indécis où Robespierre paraissait décidé. Barrère et ses collègues signèrent l'ordre. Le silence se commandait assez de luimême. Une indiscrétion eût été une complicité, laîcomplicité c'était la mort.
Cependant un employé subalterne des bureaux du comité, nommé Paris, avait entendu quelques mots du discours de Saint-Just à travers les fentes de la porte. Il courut chez Danton, il lui dit que son nom, plusieurs fois prononcé dans la réunion des trois conseils, devait faire craindre une résolution sinistre contre lui. Il lui offrit un asile sûr où il pouvait laisser passer l'orage. La jeune épouse ai Danton, éclairée par sa tendresse, se jeta, tout
en larmes, aux pieds de son mari, et le conjura par son amour et par celui de ses enfants d'écouter cet avertissement de la destinée et de s'abriter, quelques jours, contre ses ennemis. Soit incrédulité h cet avis, soit humiliation d'éviter la mort, soit lassitude de vivre dans ces transes que César trouvait pires que la mort même, Danton s'y refusa: i Ils délibéreront longtemps avant de frapper un homme tel que moi, s dit-il, i ils délibéreront toujours, et c'est moi qui les surprendrai. 2 11 congédia Paris. Il lut quelques pages et il s'endormit. A six heures du matin, les gendarmes frappèrent à sa porte et lui présentèrent l'ordre du comité. « Ils osent donc ! i dit-il en froissant l'ordre dans sa main, a eh bien ! ils sont plus hardis que je ne le supposais ! n 11 s'habilla, il embrassa convulsivement sa femme, la rassura sur son sort, la conjura de vivre, et suivit les gendarmes, qui le conduisirent à la prison du Luxembourg.
A la même heure on arrachait Camille Desmoulins des bras de Lucile. s Je vais aux cachots, s dit-il en sortant, i pour avoir plaint les victimes; si je meurs, mon seul regret sera de de n'avoir pu les sauver! i
Philippeaux, Lacroix et Westermann entraient au même moment au Luxembourg.
Hérault de Sécbelles, Fabre d'Eglantine, Chabot, de Launay y étaient déjà. Le nom de Danton étonna la prison. Les détenus de toutes les factions, et surtout les royalistes, se pressèrent en foule pour contempler cette grande dérision de la république. Cette moquerie du sort était le sentiment qui semblait humilier le plus Danton, et qu'il s'efforçait d'écarter de lui avec le plus de sollicitude : a Eh bien, oui, s dit-il en relevant la tête et en affectant de faux éclats de rire qui juraient avec sa situation, I c'est Danton ! Regardez-le bien ! Le tour est bien joué, je l'avoue. Je n'aurais jamais cru que Robespierre m'escamoterait ainsi! Il faut savoir applaudir à ses ennemis quand ils se conduisent en hommes d'Etat! Au reste, il a bien fuit, I ajoutait il en s'adressant aux royalistes qui l'entouraient, c quelques jours plus tard je vous délivrais tous. J'entre ici pour avoir voulu finir vos misères et vos captivités. 1 Cherchant par ces discours à amortir l'horreur qu'inspirait son nom et à se concilier l'intérêt même de ses victimes. Sa feinte bonhomie captait tous les cœurs. Les royalistes en étaient réduits à n'avoir de choix et de préférence qu'entre leurs ennemis.
On jeta Danton et son ami Lacroix dans le même cachot, i Nous, arrêtés ! » s'écriait Lacroix, ï qui jamais eût osé le prévoir ? — Moi, s lui dit Danton. — i Quoi ! tu le savais et tu n'a» pas agi?» reprit Lacroix. — «Leur lâcheté
m'a rassuré, i répliqua Danton, s J'ai été trompé par leurs bassesses! i II demanda, vers la milieu du jour, à se promener comme les autres détenus dans les corridors. Les geôliers n'osèrent refuser quelques pas dans la prison à l'homme qui gourmandait la veille la Convention. Hérault de Séchelles accourut à lui et l'embrassa. Danton affecta l'insouciance et la gaieté, s Quand les hommes font des sottises, i dit-il en haussant les épaules à Hérault de Séchelles, t il faut savoir en rire, i Puis, apercevant Thomas Payne, le démocrate américain, il s'approcha de lui et lui dit avec tristesse: « Ce que tu as fait pour ton pays, j'ai tenté de le faire pour le mien. J'ai été moins heureux que toi, mais non plus coupable, u II revint ensuite vers un groupe de ses amis, qui se lamentaient sur leur sort, et s'adressant à Camille Desmoulins, qui se frappait la tête contre les murs, (t A quoi bon ces larmes?» lui dit-il. Puisqu'on nous envoie h l'échafaud, marchonsy gaiement, i
On ne laissa pas longtemps aux accusés la consolation de s'entretenir ensemble. L'ordre arriva de les enfermer dans des cachots séparés. Celui de Danton était voisin de ceux de Lacroix et de Camille Desmoulins. Constamment collé aux barreaux de sa fenêtre, Danton ne cessait de parler à ses amis à haute voix, pour être entendu des prisonniers qui habitaient les autres étages ou qui se promenaient dans les cours. Son courage avait besoin de spectateurs. Sa fenêtre était sa tribune. 11 était en scène jusque dans le cachot. La fièvre de son âme se révélait dans les pulsations de sa pensée et dans l'agitation de ses discours. Homme de tumulte, il n'était pas de ces natures qui recueillent leur force dans le silence et qui n'ont be- j soin que de leur conscience pour témoin. Il lui fallait une infortune bruyante et la popularité du malheur. Sa loquacité importunait la prison. '